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Les petits bonshommes du métro

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Elena Lmr

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La prochaine fois que vous prendrez le métro, ne cherchez plus les places libres, ni les endroits stratégiques à occuper pour ne pas tomber. La prochaine fois que vous prendrez le métro, cessez d’observer suspicieusement les chaussures de tous ces gens qui vous écrasent les pieds, ou de guetter le coude impoli qui viendra vous écraser les côtes. Non, la prochaine fois que vous prendrez le métro, fouillez plutôt dans les coins, sous les sièges, sur les jointures des barres et des portes. C’est là qu’ils se cachent, les petits bonshommes du métro. Baladez attentivement votre regard, car ils sont tout petits. Si minuscules, qu’on pourrait les confondre avec une miette de gâteau laissée là par un enfant peu attentionné.
Je le sais, je les ai vus.
C’était un mercredi après-midi et, avec mon frère, nous rentrions de l’école. Il y en avait un perché sur le bout de mes baskets, qui me faisait des grands signes. Au début, j’ai cru que c’était une petite araignée, et j’ai voulu l’attraper pour l’observer de plus près. Vous comprenez, j’adore les araignées. C’est mon animal préféré. Mes copines trouvent ça un peu étrange, mais bon, moi je trouve que c’est elles qui sont bizarres à monter sur des chevaux alors que ça sent le crottin. Enfin bref : j’ai attrapé cette drôle de petite bête, et j’ai découvert que ce n’était pas une petite bête, mais un petit bonhomme ! Un bonhomme tout gris, avec une étrange combinaison à rayures et des cheveux comme de la barbe à papa. Qui me faisait coucou depuis le creux de ma main. J’ai écarquillé des yeux ronds comme des melons et, sans réfléchir, j’ai fourré le petit bonhomme gris dans ma poche.

En sortant du métro, Nassim, mon frère, se traînait derrière moi, le regard bloqué sur son téléphone portable tout neuf. J’avais beau le tirer par la main de toutes mes forces pour qu’il se dépêche, rien n’y faisait : il s’en fichait. Il était même si concentré sur son écran qu’il ne me vit pas prendre les clefs dans son cartable et détaler en courant vers la maison : j’en avais marre de l’attendre, et j’avais peur que le petit bonhomme gris finisse par étouffer au fond de ma poche. Ou PIRE : qu’il y fasse caca, comme la souris verte !
En arrivant, je n’ai même pas pris le temps d’embrasser Papa, et j’ai couru jusqu’à ma chambre.
– Anissa ? s’est étonné Papa alors que je grimpais les marches de l’escalier quatre à quatre, tu es toute seule ? Où est ton frère ?
– J’en sais rien ! Il marche pas assez vite avec ses grandes jambes, là !
– Tu ne prends pas ton goûter ? J’ai fait des gaufres...
– Pas maintenant ! Je suis dé-bor-dée aujourd’hui, lui ai-je lancé en imitant la voix de Maman.
J'ai claqué la porte de ma chambre et je me suis enfermée à double-tour. Ouf ! Enfin tranquille. J’ai attrapé ma boîte à secrets et ai vidé tout son contenu sur mon lit. Puis, j’ai délicatement attrapé le petit bonhomme du métro, et l’ai déposé dans la boîte. Il avait un morceau de chocolat collé dans les cheveux et n’avait pas l’air très content. En me penchant un peu, j’ai vu qu’il s’agitait dans tous les sens et que son visage était devenu presque bleu. J’entendais aussi un petit bourdonnement aigu. Je crois qu’il me parlait.
– Qu’est-ce que tu dis ?
Il a fait un bond de quatre centimètres en entendant ma voix et a eu l’air encore plus fâché. Ohlala... Furieux, il s’est mis à escalader la boîte, puis la manche de mon gilet, puis mon oreille.
– Parle pas si fort ! a dit soudain une voix. Je ne suis pas sourd ! Vous, les Grands-Pieds, vous faites toujours trop de bruit.
J'ai mis quelques secondes à comprendre que c’était le petit bonhomme gris qui me parlait, accroché au lobe de mon oreille. Je n’osais plus trop lui répondre. J’avais peur de lui percer les tympans et, vu comment Maman en menace Nassim dès qu’elle le voit avec ses écouteurs, ça doit faire vraiment très mal.
– Désolée, ai-je chuchoté le moins fort possible. Je ne savais pas.
– Mgrb, a-t-il grogné. Comment tu m’as trouvé ?
– Tu étais sur ma chaussure ! C’est pas une super cachette si tu ne veux pas qu’on te trouve...
– Bof. D’habitude, les Grands-Pieds ne nous voient jamais, même si on est sur leur nez. Ils parlent trop fort, écrasent tout, mais ne font pas très attention à ce qu’il se passe devant eux... Et ça nous fait bien rigoler !
– Nous ? lui ai-je demandé, étonnée.
– Oui, nous, les Ortem’Sunim. Nous sommes beaucoup à vivre sous le sol, et, d’ailleurs, nous étions là bien avant vous. Mais comme vous ne faites pas assez attention...
Incroyable ! Il y avait un peuple minuscule qui vivait dans le métro et personne ne le savait ! Comme dans les livres !
– Tu sais faire de la magie ?! ai-je demandé, pleine d’espoir, à l’Ortem’Sunim.
– Hein ? Il a éclaté de rire : non mais n’importe quoi ! La magie, petite fille, ça n’existe pas.
– Ça, c’est pas sûr. Il y a une heure, tu n’existais pas non plus.

Je le sentais qui s’agitait sur mon oreille. Ça me chatouillait. C’était très perturbant de parler à quelqu’un sans le voir. J’ai sorti un miroir de mon placard et je me suis placée devant. Le petit bonhomme était là, perché sur le haut de mon oreille, balançant ses pieds dans le vide. Il avait vraiment une tête rigolote, toute ronde, avec un tout petit nez et des grands yeux d’une couleur que je ne connaissais pas, qui prenaient toute la place. Il avait l’air vieux et sage, mais avait aussi un regard à faire des bêtises.
– Comment tu t’appelles ? m’a-t-il finalement demandé
– Anissa. Et j’ai huit ans et demi. Et toi ?
– Georges ! Et j’ai deux cent soixante-dix ans !
– Deux cent soixante-dix ! T’es super vieux !
– Pas du tout, a-t-il répondu très sérieusement en se relevant. Chez nous, c’est pas beaucoup. Mon grand-père, lui, il a presque deux mille cinq cents ans !

C’était si vieux ! Comment pouvait-on être si petit et vivre aussi longtemps ? Deux mille cinq cent, c’était gros comme dix éléphants. Peut-être plus même !
– Bon, ai-je ajouté après un silence, j’ai faim. Je vais aller prendre mon goûter. Tu viens avec moi ?
– Ah, non, a répondu mon nouvel ami en croisant ses minuscules bras sur son ventre. Il faut que tu me ramènes chez moi maintenant. Ça ne se fait pas de kidnapper les gens comme ça.
Oh, zut. C’est vrai que ça ne se faisait pas. C’était très égoïste de ma part de l’avoir emmené ici sans lui demander. Et puis, maintenant, Papa et Maman ne me laisseraient jamais retourner au métro...
– Je peux te ramener demain si tu veux.
– Ah, non ! a répété Georges. Demain, c’est trop tard. Il faut que tu me ramènes ce soir. Comme ça, a-t-il poursuivi d’un air mystérieux, je pourrai te montrer ce qu’il y a tout au bout de la ligne du métro...

***

Alors, le soir, j’ai glissé Georges dans ma capuche, j’ai ouvert ma fenêtre et je me suis accrochée à la branche du marronnier qui poussait devant ma chambre. En m’égratignant les mains, j’ai réussi à me glisser jusqu’au sol. Après, c'était facile : le chemin jusqu’au métro, je le connaissais par cœur. Il fallait juste ne pas se faire prendre, mais j’étais sûre que Georges m’avait menti au sujet de la magie, et qu’il me sortirait de n’importe quel mauvais pas en claquant des doigts. Finalement, il voulait se donner l’air fâché, mais je crois qu’au fond, il était gentil. Et peut-être même qu’il était content de m’emmener au bout de la ligne de métro... Moi, j’avais envie de danser ! Aujourd’hui, j’avais gagné un secret incroyable, qui me rendait heureuse. Et le petit bonhomme allait bientôt m’en donner un second. Deux secrets en une journée ! Je me sentais super forte.
En arrivant près de la station, j’ai senti mon petit bonhomme gris s’accrocher de nouveau à mon oreille.
– Avant que je t’emmène tout au bout de la ligne de métro, il faut que tu me promettes de ne rien dire à aucun adulte. Jamais. J’ai l’impression que les petits des Grands-Pieds sont moins bêtes que leur parents – souvent, ils nous aperçoivent, mais personne ne les croit. Mais tu es la première à venir jusqu’ici... Alors il faut que ça reste entre nous.
– Bien sûr, ai-je répondu. Ça sera notre secret.
– Parfait, alors passe plutôt par ici. Tu vois la publicité ? Appuie fort sur la vis, en bas.
J’ai fait exactement comme il me disait, et le panneau publicitaire a légèrement pivoté pour laisser apparaître un minuscule tunnel tout noir. Georges s'y est glissé et je l'ai suivi. Heureusement que j’étais la plus petite de la classe... Il faisait sombre, je n’y voyais rien. Mais je crois que les Ortem’Sunim, eux, à force de vivre sous terre, voient bien même sans lumière.
– Pourquoi vous ne passez pas par les couloirs, comme tout le monde ? ai-je chuchoté.
– Parce que, sinon, on finirait tous en purée. Et puis, vos couloirs ne vont pas aussi loin que nos tunnels. Tu verras.

Je ne sais pas trop combien de temps nous avons avancé dans ce tunnel, mais c’était presque aussi long que la récré du midi. Puis, finalement, j’ai aperçu de la lumière devant moi et, plus j’avançais, plus je me rendais compte que les parois du tunnel n’étaient pas grises, comme partout ailleurs dans le métro, mais peintes de toutes les couleurs. Mon petit bonhomme aussi avait changé. Sa peau était devenue d’un joli vert, le bout de ses quatre doigts était rose et ses cheveux avaient pris des reflets d’or. Il était presque lumineux...
Il a soudain disparu derrière un rideau d’eau qui coulait le long de la paroi. Après une petite hésitation, je l'ai suivi. Et je me suis retrouvée au milieu d’une grande bulle creusée dans le béton. Des centaines de minuscules maisons, qui ressemblaient à des nids d’oiseau, étaient suspendues le long des murs comme une guirlande de Noël. Les murs resplendissaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et il y avait les petits bonshommes du métro, colorés comme des smarties, qui couraient dans tous les sens, l’air très affairé, ou jouant de la musique, ou coloriant les murs avec leurs petits doigts. C’était la plus belle chose que j’ai jamais vue. Mon plus beau secret, de tout l'Univers.

Alors voilà. La prochaine fois que vous prendrez le métro, cherchez les petits bonshommes : ce sont eux qui vous font des blagues, qui vous chatouillent comme des moustiques, qui mettent les rames en retard et qui font des bruits de prout juste à côté de ceux qui parlent trop fort. Mais surtout, surtout : il ne faut rien dire aux grandes personnes. Vous me promettez ?

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Musicamots · il y a
Chère Elena, vous venez de me faire passer un moment magique...car la magie, ça existe. J'en suis certaine. Et vous possédez ce don ! Conservez le, entretenez le, cultivez le. Vous n'avez pas le droit de le laisser tomber en poussière dans un coin, comme une vieille chose usée et inutile. Vous avez le bonheur au bout de la plume....Enfin...au bout du clavier
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Thalea B. · il y a
Je suis émerveillée (tardivement !) de voir ce joli conte moderne, qui rappelle ceux que je lisais quand j'étais enfant (et lis encore, je l'avoue...). Adorable et bien écrit, à faire lire à tous les gens scotchés sur leur téléphone dans le métro ! :D
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Elena Lmr · il y a
Merci Lumeka ! Tant mieux si j'ai pu te replonger avec moi dans les contes d'enfants :D
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Issouf Sankara · il y a
Waou! Jaime CE Conte.
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Elena Lmr · il y a
Merci ! Je suis ravie qu'il vous ai plu :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Joli conte, merveilleusement bien écrit +
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Elena Lmr · il y a
Merci beaucoup !
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Keith Simmonds · il y a
Un texte superbe, charmant et tender! Bravo! Mon vote!
Mon haïku,“En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite
à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!
Bonne soirée! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol

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Nastasia B · il y a
J'aime beaucoup votre texte.
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Elena Lmr · il y a
Merci pour cette lecture Nastasia !
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JadeGo · il y a
Tellement adorable, comme si cette enfant avait emprunté votre belle écriture pour raconter son histoire.
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Elena Lmr · il y a
Merci Jade ! Mais c'est l'enfance d'Anissa qui fait tout ;P
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Miss Free · il y a
Un très joli conte moderne !
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Elena Lmr · il y a
Merci beaucoup !
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Fleur de Tregor · il y a
Bon, comme tu es toute jeune, et que je suis un vieille dame (qui écrit depuis plus de trente ans (même si je suis débutante en dans l'art de la nouvelle), je vais te suggérer une correction ; plusieurs fois, toujours la même : tu dois utiliser le futur lorsque tu écris : "La prochaine fois que vous prendrez le métro..."
Je te souhaite une belle soirée.
Une vieille des Grands-Pieds, à petits pieds.

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Elena Lmr · il y a
Merci beaucoup pour la coquille, je vais modifier cela tout de suite ! Je me suis posée la question de la conjugaison correcte à cet endroit en plus, donc j'aurais appris quelque chose grâce à vous ;)
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Fleur de Tregor · il y a
Oh Eléna, quelle imagination ! Bravo jeune fille. BRAVO.
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Elena Lmr · il y a
Merci beaucoup Fleur !
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