Les petits bleus

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Image de Automne 2020
Cette fabuleuse aventure a commencé avec une souris conjuguant le verbe sourire au présent de l’indicatif souris :
Je souris (IS)
Tu souris (IS)
Il/Elle/On souris (IS et pas IT !)
Nous sourissons (ISSONS)
Vous sourissez (ISSEZ, et non ISSET, mon cher Sourissez !)
Ils sourissent (ISSENT)

Malicieuse et enjouée, Mimi la maîtresse souris faisait vibrer sa règle, en poil de chat, au rythme des vibrisses de son museau. Elle balayait en cadence le tableau noir de gauche à droite insistant sur ce « vous sourissez » que le petit bleu avait tant de mal à retenir. Le souriceau se trouvait en fond de classe, seul. Aucun camarade n’avait voulu se tenir à côté de lui. Au lieu d’écrire « sourissez avec EZ » comme tous les autres, il s’obstinait depuis des jours avec la terminaison en « ET ». À chacune de ses fautes, la maîtresse rajustait ses lunettes et chicotait les dents serrées jusqu’à ce que la bonne réponse fuse aussi vite qu’un appel au secours. Sourissez avait fini par apprendre cette satanée conjugaison à la seconde personne du pluriel qui était devenue son prénom par la force des choses.

Mimi était non seulement sa maîtresse favorite, mais aussi une bonne fée qui recueillait les souriceaux orphelins. Lors d’une visite de sa classe organisée autour du thème « Le pastel, l’or bleu de Toulouse », elle l’avait aperçu couinant dans son nid de feuilles de pastel séchées. Sourissez n’avait que quelques jours. Il était si faible et si beau à la fois avec sa peau bleutée. Elle avait eu un véritable coup de cœur pour le garçon ! Entre la vie et la mort, il s’était agrippé instinctivement sur son dos. Et depuis, ils ne se quittaient plus. Mimi aimait profondément ses petits pensionnaires de couleur : Violette, espiègle et gouailleuse, Olive, la petite souris verte qui avait une peur bleue de l’huile autant que de l’eau et enfin Sourissez, son préféré, celui qu’elle avait recueilli en premier.
Pourtant, ce jour-là, après les cours, il n’était pas rentré. Olive manquait également à l’appel. Mimi les chercha dans tous les recoins de son trou de souris. Elle interrogea les autres pensionnaires qui, trop occupés à se chamailler, n’avaient pas fait attention. La porte de la chambre de Sourissez restait désespérément fermée. Mimi et les souriceaux avaient beau pousser de toutes leurs forces, elle ne s’ouvrait que sur quelques centimètres.
Son lit-sardine semblait ne pas être défait. Sa chambre avait été spécialement installée face à une grille de ventilation qui laissait entrevoir l’intérieur d’une cuisine. Le petit aimait sentir l’odeur des plats mijotés par la cheffe cuistot lorsqu’il s’endormait tous les soirs. Il passait un temps infini à regarder le drôle de manège qui se déroulait sous ses yeux entre la Mère Michel et le Père Lustucru. Elle cherchait toujours son chat prénommé Capitoul et lui ne faisait que le houspiller. Les casseroles volaient souvent, les mots grossiers explosaient comme des bulles de colère, mais ils finissaient toujours par se réconcilier autour d’un cassoulet.
Sourissez s’était tout de suite entendu avec le chat de la Mère Michel. À cette époque, Capitoul était harcelé par un dangereux chat de gouttière. Le souriceau lui avait trouvé une planque parfaite à l’abri du psychopathe. Partager sa chambre avec lui n’avait pas été de tout repos ! Le gros matou prenait beaucoup de place. Ses fringales de minuit étaient trop fréquentes et bruyantes. Mais cette cohabitation entre le chat et le souriceau scella leur amitié à tout jamais !
Capitoul soupira en repensant à cette parenthèse enchantée. Aujourd’hui, Sourissez avait besoin de son aide. Il était venu le trouver avec son amie Olive pendant sa sieste qui durait, il fallait bien l’avouer, une bonne partie de la journée !
— On te suit à la trace, Sourissez ! Tu sais que je t’adore, mais là, tu pues le chat de gouttière, mon vieux !
— C’est que je n’ai pas pris de douche depuis longtemps !
— T’es malade ?
— Non, mais si je perds ma couleur bleue, je perds du même coup un peu de mon identité, tu comprends !
Sourissez avait fugué avec Olive à la sortie de l’école. Très inquiet, il ne se lavait plus depuis des semaines. Du bleu profond de sa naissance, sa couleur avait viré au bleu clair. Le souriceau craignait plus que tout de perdre sa belle toison pastel.
— Moi, je comprends. Si ma couleur verte partait, je ferais pareil que toi !
— Tout ça ne ramènera pas le Chat Botté ! Bon, va droit au but, mon grand ! Je n’ai pas que ça à faire !
— J’ai entendu dire que tu savais où Maîtresse Mimi m’avait trouvé. Peux-tu nous y amener pour voir s’il reste du pastel pour raviver ma couleur ?
Capitoul se vanta une nouvelle fois de connaître Toulouse comme sa poche. La Mère Michel le trimballait partout en laisse quand il était jeune. Elle allait tcharrer avec ses copines pipelettes qui connaissaient d’autres amies très bavardes, qui devaient elles aussi discutailler avec des amies d’amies… Enfin bref, un vrai calvaire pour un chaton en pleine construction !
Justement, il se souvenait de cette escapade à l’ancienne manufacture de pastel dans le quartier des Amidonniers. Cette indigoterie impériale à l’abandon lui avait filé la frousse de sa vie ! En rentrant, il s’était confié à Mimi qui l’avait réconforté. Revenir dans un tel endroit l’embarrassait quelque peu :
— Écoute, je dois me reposer avant… Ça fait pas mal de route, j’ai plus un physique de jeune premier, tu sais !
— Mademoiselle Mimi doit déjà nous chercher. Il faut qu’on parte maintenant !
De mauvaise grâce, Capitoul capitula. Il prépara un confortable en-cas comme s’il s’apprêtait à partir pour un voyage à l’autre bout de la planète.
L’équipée sauvage se mit péniblement en route.
— Je suis un véritable GPS animal, suivez-moi, c’est par là ! Il faut longer la Garonne.
Le trio marcha sur une dizaine de mètres. Le chat de la Mère Michel commençait déjà à fatiguer quand Olive eut soudain une idée de génie.
— Je connais une souris qui est mousse sur une péniche. Elle m’a sauvé la vie ! Un crétin avait essayé de me tremper dans l’huile puis de me noyer dans la Garonne pour voir si je me transformais en escargot tout chaud !
Ils voguèrent au fil de l’eau, un vent de liberté les caressant dans le sens du poil.
Bercés par la douce mécanique de la péniche, ils s’assoupirent un instant bien au chaud dans la cale.
Une véritable croisière de rêve qui les amena aux portes de l’immense bâtisse industrielle. Sa façade de briques roses, trouée de fenêtres aux vitres brisées, n’incitait pas à la visite ! Les trois compères frissonnèrent.

Ils avancèrent à pas de souris dans l’immense entrée de la manufacture. Plongés dans le noir absolu d’un couloir sans fin, Olive s’agrippa à Capitoul qui miaula de douleur, brisant le silence de plomb. L’écho de ce cri se propagea dans tout le bâtiment réveillant des présences menaçantes. Sourissez entendait des bruissements, craquements, grincements qui le firent sursauter. La peur lui tenaillait le ventre formant une sorte de boule insupportable qui l’empêchait de respirer. Son lit-sardine et Mimi lui manquaient horriblement. Il n’avait qu’une envie, se réfugier sous le corps duveteux de son ami Capitoul. Le pauvre n’en menait pas large lui aussi ! Un rai de lumière vint leur redonner espoir.
Ils se précipitèrent vers l’ouverture qui donnait sur une salle totalement vide constellée de petites cavités dans les murs. Capitoul et Olive se sentaient abattus tout d’un coup. Sourissez, lui, avait des étoiles plein les yeux. Il s’extasiait devant ces milliers de trous de souris à explorer, un royaume pour un souriceau qui adorait partir à l’aventure et découvrir de nouveaux territoires ! Sourissez passa des heures à chercher le moindre indice de son ancienne vie.
La nuit commençait à tomber. Capitoul avait enfin fini sa sieste après son repas gargantuesque. Il se dirigea en compagnie d’Olive, toujours scotchée à lui, vers une des cavités bien plus profonde et large que les autres. Des drapés, aux mille nuances bleutées, dansaient au gré des courants d’air. Des centaines de boules de cocagne étaient entreposées sur des étagères recouvrant tous les pans de murs. Au milieu de ce trou à rat se trouvait une crevasse profonde remplie d’eau où flottaient des dizaines de feuilles d’Isatis Tinctoria, les plantes de pastel.
Une voix caverneuse les interpella :
— Qui êtes-vous pour oser profaner ce sanctuaire ? Je suis Celui que vous devez fuir, Celui que vous devez craindre, Celui qui va hanter vos cauchemars sur des siècles et des siècles ! Je vous chasserai, créatures démoniaques, quoiqu’il m’en coûte !
— Qui... Quiii… Quiii est là… ? bégaya Capitoul, les oreilles basses, secoué de tremblements.
— Je suis Celui que vous devez fuir, Celui que vous devez…
— Sourissez, tu peux venir ! Je crois qu’on a un problème ! hurla Olive.
Tapis dans l’ombre, deux yeux globuleux les observaient. Olive vit surgir un rat énorme et terrifiant qui s’apprêtait à se jeter sur eux. Sourissez les rejoignit juste à temps pour stopper son attaque. La Bête eut un mouvement de recul :
— Oh, petit bleu, tu es bien pâle et tu sens vraiment le rat mort ! Ce n’est pas permis de dégager une telle odeur !
— Monsieur, épargnez mes amis, ils n’y sont pour rien !
— Laisse tomber Sourissez, il n’est pas net, chuchota Olive. Monsieur, nous prend pour des démons, t’imagines ! Je crois qu’on ferait mieux de s’en aller !
Le rat barra la route de Sourissez, le fixa de son regard torve :
— Pourquoi es-tu venu ici, petit ?
— Je voulais juste connaître mes origines et retrouver ma couleur. J’ai tellement peur de la perdre !
— Alors, je peux sûrement t’aider !
Le rat avoua au souriceau qu’il était le seul survivant de sa lignée. Après un séjour chez son frère jumeau le rat Deschamps, pour aller récupérer des provisions d’Isatis Tinctoria, le rongeur avait retrouvé des milliers de toisons bleues entassées dans différents coins de la manufacture. Tous les membres de la famille de Sourissez avaient été exterminés par des dératiseurs professionnels. Il ne restait que ce petit bout de chair, fripé et laid, qui mourrait de faim. Le rat Desvilles, n’écoutant que son cœur, avait pris soin de lui.
— Je me souviens de toi, petit chouineur. Déjà, à l’époque, tu étais malodorant, mais j’ai quand même veillé sur toi jusqu’à ce qu’une maîtresse souris passe par là.
— Pas possible ! C’est pour ça que parfois t’es un peu bizarre comme souriceau ! T’as été recueilli par un rat ! Énorme !
— Arrête Capitoul, c’est vraiment pas le moment ! J’aimerais savoir, Monsieur Desvilles, d’où vient la couleur de ma peau ? Y a-t-il un remède pour retrouver mon bleu de naissance ?
— J’étais un voisin de tes parents. Loin d’être charmant, je te l’accorde, mais ta mère était si gentille et douce ! Elle avait pris l’habitude de saupoudrer tous les plats qu’elle préparait de poudre de feuilles de pastel. Ta couleur bleue vient de là. Maintenant, il est grand temps que tu prennes un bon bain !
Le rat Desvilles invita le souriceau à entrer dans la crevasse pleine d’eau et d’Isatis Tinctoria. Ce bain miraculeux lui redonna toute sa couleur.

Bien des mois plus tard, Sourissez s’installa dans l’ancienne indigoterie impériale. Entouré de ses amis, il ouvrit une école qui accueillait les souriceaux et autres mini-rongeurs du monde entier. On pouvait toujours y apprendre à conjuguer le verbe sourire au présent de l’indicatif souris, mais aussi l’art de la teinture du bleu pastel. La fine équipe était plus soudée que jamais ! Les frères jumeaux Desvilles et Deschamps, Olive, Mimi et surtout Sourissez redonnèrent toutes ses lettres de noblesse au fameux Or Bleu de Toulouse. Quant au sacré matou d’Oc, il devint le Beau Capitoul Bleu de toutes les Toulousaines et surtout de sa très chère Mère Michel !

Décidément, cette expérience était un véritable succès. Le professeur Chapoutiez les aimait ces petits bleus. Depuis qu’il les étudiait dans leurs environnements, le grand scientifique admirait leur humanité et leur capacité à accomplir tant de belles choses ensemble malgré leurs différences. Tandis que Capitoul, tout de bleu vêtu, zigzaguait entre ses jambes, lui chatouillant les mollets, il se souvint du jour béni où il avait suivi les dératiseurs et sauvé Sourissez. Le soir même, monsieur Chapoutiez s’empressa de détruire toutes ses recherches. Il ne fallait pas que l’Homme sache.
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Arsene Eloga · il y a
Merci pour votre texte
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Hortense Remington · il y a
Une jolie histoire pour petits et grands. Il faudrait la mettre sur le nouveau site jeunesse pour les 8/11 ans afin qu’elle ne s’endorme pas. Ce serait dommage !
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Mickaël Gasnier · il y a
Un conte dont je souris et j'espère que vous sourisset !
Capitoul pour Capitole ?
Seriez-vous de Toulouse comme Mila sur ce site et moi même ?
Mon vote et mes encouragements ainsi qu'un nouveau abonné ...
Aléa jacta est !

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Fleur A. · il y a
Une histoire comme un conte de...souris fée !
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Miss Chatterton · il y a
Merci beaucoup Fleur.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien menée, attachante et humoristique ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Miss Chatterton · il y a
Merci Keith. Je passerai...
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JD Valentine · il y a
Une belle histoire et rigolote en plus. Beaucoup apprécié ma lecture. 😀
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Miss Chatterton · il y a
Merci beaucoup JD ;))
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Ginette Flora Amouma · il y a
Cela ferait en effet un beau dessin animé !!
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Miss Chatterton · il y a
Merci Ginette Flora.
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Julien1965 · il y a
Je viens de visionner un dessin animé de mon enfance mais pour une toute nouvelle histoire. Beaucoup de trouvailles pour ces petits bleus...qui m'ont aussi fait sourire et ce verbe j'entend le conjuguer à ma façon !
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Miss Chatterton · il y a
Un grand merci Julien pour ce commentaire. Selon moi, le verbe sourire peut à conjuguer à toutes les sauces.

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