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« Les p’tits, on va dans le Doubs ! »

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Cette phrase, prononcée régulièrement dans l’année, annonçait le grand chambard !

Toute la famille, six enfants et les parents, émigrait dans le Doubs, dans la maison ancestrale de mon père. Nous étions une bonne moitié à prendre le véhicule familiale, le reste, composé des deux aînés, partaient en train.

Tout comme le français « on monte à Paris », en bon alsacien, nous montions dans le Doubs.

Cet appel nous entrainait tous à préparer les valises, enfin quand je dis tous, essentiellement un membre, à cet époque aussi, le pilier « la maman » ; nous, les six enfants, vidions un tiroir de commode dans des valises rétrécies (elles le sont toujours) et en ces temps- là il existait deux tenues essentielles : une pour la semaine et une pour le dimanche et grandes occasions de préférence dans cet ordre, baptême, communion, mariage, enterrements…

Les valises bouclées, la veille, nous étions fébriles et n’arrivions pas à nous endormir, le départ dès potron-minet (tiens celui-là, je ne pense pas que la nouvelle grammaire l’ait changé) en minait quelques-uns, dont mézigue.

A « cinq heure du matin », nous n’avions pas les mêmes préoccupations qu’à Paris, les odeurs de café se mélangeaient à celle de la gomina et de la laque que nos parents paraient allègrement leurs chevelures courtes, l’une plaquée noire de geai, l’autre auburn, permanentée à outrance.

Mon fragile estomac n’arrivait pas à accepter le café au lait habituel, ni la tartine de confiture, pourtant faite maison, à la prune, abricot ou à la fraise du jardin, aussi, je ne mangeais rien. J’assistais, le coeur au bord des lèvres mes frères et sœurs se régaler et le moment tant redouté arrivait, non pas celui de descendre dans le garage respirer l’odeur du véhicule de l’époque, une « deuche », non, mais celle du cigare, qui occultait un instant cette incomparable fumet qui n’appartient qu’aux mythiques deux-chevaux, et qui remplit l’espace vitale de vos jeunes poumons, tatouant définitivement et irrémédiablement le souvenir impérissable de cette odeur unique.

175 kilomètres en « deux-pattes », où les bagages semblaient dépasser par tous les orifices de cet incroyable et increvable véhicule, duraient bien quatre heures, au vu du poids de ceux-ci ajouté au deux adultes à l’avant plus un bébé, et trois enfants à l’arrière, il n’y avait que dans les descentes que le compteur fleuretait avec les 90 km/heure, ce qui faisaient la fierté de mon père ; nous, les trois assis sur cette banquette arrière, avec des ressors en guise d’amortisseurs, et une barre en fer à la plus mauvaise place du milieu qui nous laissaient des bleus pour toute la durée du séjour, nous retenions avec nos pieds celle avant qui se soulevait, mal ancrée par l’usure. Vous imaginez bien que la bataille pour savoir qui avait la malchance de se retrouver au milieu se jouait après bien des tractations, d’échange de calot, carambar, mistral gagnant ou perdant, ou de yaourt aromatisé au parfum préféré mais rare.

Moi, j’étais pliée en deux, espérant que cette posture empêcherait mon déjeuner pourtant occulté, de sortir par ma bouche qui sentait les prémisses annonciateurs d’une catastrophe imminente, la salive au bord des lèvres ! Mais la honte de celui qui vomit en premier était un enjeu entre nous, je devais tenir encore, et bien sûr, aucune chance que le conducteur ne s’arrêta, trop désireux de retrouver au plus vite la ferme familiale et ses frères et sœurs qui habitaient le petit hameau non loin de Besançon.

Quand mon père grondait un « attention, les cognes », ma mère attrapait ma petite sœur assise sur ses genoux et la cachait à ses pieds, sous l’habitacle ; j’entendais ma petite sœur, la « petite dernière » qui m’avait détrônée de ce rang agréable mais énervant quand on rencontrait les amies de maman, glousser de joie, elle trouvait ça amusant !

C’était une période insouciante poste années 60, où fumer dans une voiture bondée d’enfants était naturel, rouler « à tombeau ouvert » chargé comme des mulets, normal, et personne sécurisé par une ceinture à l’avant, encore moins à l’arrière, et de mettre un enfant sous ses pieds ou dans le coffre tout à fait rassurant, et j’en oublie le chien quelques années plus tard qui « cheveux aux vents » humait l’air, la truffe par la fenêtre ! Ce décor aurait fait les beaux jours d’un dessinateur de BD, et c’est Roba avec « Boule et Bill » qui s’en rapproche le plus, également Franquin, le maître incontesté, avec « Gaston », par la nonchalance et l’inconscience de ces actes !

Epoque bénie, mais pour moi, « sale quart d’heure à passer », expression d’époque, et je tenais bon, pliée jusqu’à ce que ma mère, se retourna, ne m’ayant pas entendue du trajet, bien que ce ne soit pas inhabituel, car, comme mon père, parler ne servait qu’à énoncer des urgences ou des faits du quotidien, le reste n’étant que littérature, je préférais rêvasser. Elle me vit pliée en deux, pratiquement la tête sur le plancher vache, m’obligea à m’assoir correctement : « redresse- toi, tu vas être malade ! »

Nous n’étions plus qu’à quelques kilomètres du graal, elle vit ma tête, cria un « papa arrête-toi !» et il freina à en déjanter les quatre roues ; j’eu le temps de bondir hors de la voiture mal garée devant une maison, pour que je retapisse allègrement une jolie bordure fleurie ! Puis je remontais dans la deux-chevaux, sous les quolibets des autres, la consternation de maman qui me tendait un mouchoir, la honte de papa qui accéléra de plus belle afin de ne pas s’occuper des habitants qui auraient pu assister au désolant et désopilant spectacle !

Et enfin, commençaient les vacances, celles d’hiver ou d’été, celles du printemps, de l’automne et même celles de rien, toutes les excuses poussaient nos parents à ces transhumances entre deux mondes, celui de la modernité en Alsace, celui du passé de mon père dans le Doubs, et jusqu’à sa mort, à l’âge de 75 ans, je ne puis dire lequel était sa préférence. Un taiseux, un ancien bucheron et paysan, les pieds sur la terre ferme, la tête dans le guidon du rôle du chargé de famille, mais nous, nous devinions son amour bien caché derrière les jeux qu’il nous fabriquait, derrière les questionnements de maman qui servait d’intermédiaire.

A papa qui ma mise au monde un dimanche matin d’hiver, juste avant les années 60.

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Gail · il y a
Joli et très imagé retour dans le passé (et intrigant pseudo qui me fait découvrir votre page)
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Alexandra Morardet · il y a
Texte très émouvant et drôle.
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Acérée De La Plume · il y a
Que ne donnerais-je pour un peu de rab,
L'insouciance au sein d'une grande famille...

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