4
min

Les oubliés du travail

Image de Francisco

Francisco

14 lectures

3

Longtemps je me suis couché de bonne heure en compagnie d'une conscience silencieuse. Nuit après nuit, des rêves plutôt courts et indisciplinés se sont jetés sans précautions dans mon cerveau ralenti par l'étonnement plus que par le sommeil. Ils commencent toujours comme ça. Un long couloir au sol chaotique, des encoignures ricanant à mon passage, une énorme pancarte sur une porte à double battants: "Service des oubliés du travail".
Qu'est ce que cela veut dire ? Rien n'explique que le sommeil du directeur des ressources humaines que je suis depuis 40 ans, dans cette grande entreprise produisant des chaussettes en veux tu en voilà, en soit perturbé. Bon, il y a bien en ce moment plus de « en veux tu ?» que de « en voilà ». Rien d'alarmant cependant pour nos actionnaires.
Pourtant, cette nuit, je remarque pour la première fois que ma veste grise rougit dès que je parviens au bout du couloir. Je pousse une forme humaine à l'intérieur d'une pièce. Cette forme se retourne vers moi. Elle est sans visage et porte un uniforme sur le torse duquel est inscrit en lettres roses: « Mon premier planifié social ». Il est en habit de « condamné aux sans travaux forcés » portant un petit logo de pôle emploi. Un condamné à travailler sur lui, faute de travail pour lui, comme certains se gaussaient dans la direction. Une interrogation tombe au milieu de postillons cruels:
- « Encore un, c'est une épidémie? ».
Le ton se crispe sur une bouche en boite aux lettres de chômeurs. Cette voix ne trimbale que de la lassitude. Jamais entendue. Des lettres de licenciement m'effleurent les joues. Je les écarte tel un chien mouillé imitant Epicure.
-« Savez vous ce qui vous amène ici? », interroge la blouse blanche en pointant le menton.
- « Je comptais un peu sur vous pour comprendre. Tout ce que je peux vous dire, c'est que j'étais heureux et que ça m'est tombé dessus un matin vers 11H. J'ouvrais une lettre et depuis plus rien, je ne me souviens plus de rien ».
La blouse ferme les yeux, comme pour mieux se concentrer sur ce qu'elle semble avoir déjà entendu des centaines de fois. Elle soupire profondément et lâche à contrecoeur mais loin d'être tout contre.
- « Qu'évoque pour vous le mot TRAVAIL? »
Je sursaute. La tension s'accumule sur mon visage, même si ma bouche en absorbe l'essentiel sans qu'aucun son n'en sorte. Je veux me lever et oublier tout ça.
- « Ne bougez surtout pas. Je connais un remède efficace.» m'interrompt la voix autorisée. Elle poursuit:
- « Et flexibilité du travail, intérimaire, chômage partiel, management participatif, les lois du marché, plan social, DRH...est ce que cela évoque pour vous quelque chose? »
Ma bouche retournée au sommeil se détend aussitôt. Enfin des mots que je comprends. La sentence ne se fait pas attendre:
- « Incurable mais recyclable. »
Autrement dit, pas soignable mais en état de sans travail exploitable, le stade le plus avancé des sans emploi. Il fallait bien répondre aux évolutions récentes du marché et de ses enjeux disait le document que j'avais fait pour le conseil d'administration.
Mon contentement est de courte durée. Mon rêve vire au cauchemar. Pas moyen de retrouver mes esprits avant que deux gros bras ne m'empoignent et ne me poussent vers une autre pièce au bout du couloir. Merde alors, le mec en uniforme c'est moi. Je me vois nettement dans les miroirs accrochés tout au long d'un mur. "Regardez la réalité en face" est inscrit au dessus de chacun d'eux. La plaque sur la porte me panique: « Flexibilité Librement Acceptée au Travail ». Un service spécialisé dans la souplesse professionnelle expérimentée dans et parfois sous l'eau. Je sais bien, c'est moi qui l'ai mis en place pour atténuer les douleurs musculaires de ceux qui déposaient les armes comme autant de Vercingétorix du licenciement humiliant. Ils se plaignaient tant de ne plus pouvoir toucher terre que l'idée m'est venue qu'il valait mieux pour eux que leurs pieds soient le plus loin possible de leurs têtes, si on voulaient éviter que les idées noires ne montent trop vite. Il paraît qu'horizontalement, elles sont freinées.
Le silence qui s'installe n'est pas net, il y flotte comme un trop plein. Les cris ne sont plus étouffés. Moi qui, comme tous les salauds sans le savoir, ne rêvait jamais, me voilà tout à coup à penser que tout le monde serait d'accord pour suivre les lois du marché si ce n'était pas toujours les mêmes qui marchaient et que l'on faisaient marcher.
Mais qu'est ce que je fais là ? Jamais fait de torts à personne. Tout le monde loue mon doigté et mon humanité même dans les situations de licenciements indispensables à la survie de l'entreprise. Il suffit que j'ouvre les yeux et je retrouve mon bureau et mes feuilles de paies. Pas moyen de me réveiller. Les deux brutes me poussent de plus en plus fermement en répétant « plan social, plan social». Comment ça ? Tout le monde mets des chaussettes et pour toujours. Comment vivre sans chaussettes ?
La sonnerie du réveil me tire de ce cauchemar. Ce n'est qu'un rêve me rassurai-je. Pas le temps, j'ai rendez vous avec le PDG, pour un foutu plan social. La tuile pour un DRH, le jour de ses 59ans....
J'arrive dans mon bureau, les mains encore moites de la nuit. Le tableau de Fernand Léger « Le mécanicien », accroché sur un mur en face de moi attire mon regard. Un homme, à gros bras, qui semble bien à l'aise dans son monde de machines du début du 20iéme siècle. On dirait même qu'il a foi en l'avenir en posant ainsi plein de confiance en lui, cigarette au bout des doigts et fier de faire ce que savent ses mains. Le mécano m'interpelle soudain
- "T'as rien à dire, toi, le roi du plan social camouflé en projet de développement?"
- "Qu'est ce qu'il me veut celui là ?"
-"Et bien allez y", pousse le mécano colorié ». Ce fut alors la ruée. Le stylo à plume raconta que je le forçais à signer les lettres de licenciement, qu'il faisait ce qu'il pouvait pour faire des bavures... Le buvard qui avait tant épongé de sentences injustes se redressa comme si on l'accusait de collaboration, la porte n'en finissait pas de claquer, manifestant ses profonds désaccords quand je la refermais derrière le dos de mes victimes. C'est un véritable complot. Je me sens obligé de mettre à genoux et de leur demander pardon.
- « Mais vous devenez fou Monsieur ? On vous attends à la direction avec votre nouveau plan social . », m'interrompt ma secrétaire.
Je me relève prestement. C'est vrai, mon plan, du grand art celui là, je pense m'être surpassé.
« Victime ou coupable ? », pensai-je en faisant un clin d'oeil au mécano retourné à ses outils. Plus qu'un an à tirer.
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
C'est un texte engagé très bien écrit, cynique et juste
·