Les ordinateurs ne font pas d'erreur (1)

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J'aime les gens. Je hais l'humanité et pas mal de ses représentants En particulier les toreros, les admirateurs des toreros, les gens du cirque, les dresseurs de dauphins, les chasseurs, les  [+]

Saloperie d’ordinateur !

Cette affaire a débuté il y a environ 1 mois. Ce jour–là, je passe ma Carte Identito–Bancaire dans le distributeur afin d’y retirer un billet pour le magnéto–train. Cette satanée machine n’a fait aucune difficulté pour me délivrer un aller–retour Rouen–Paris. Je descends sur le quai pour m’apercevoir qu’une foule attend comme moi l’arrivée du train. Au bout d’une demi–heure, la SNCF nous apprend que suite à une alerte à la bombe magnétique, les ordinateurs, par sécurité, ont décidé de couper le système qui ne redémarrera que dans deux heures.

Je déteste les machines. Depuis quelques années, elles sont partout. Il n’y a plus de fonctionnaire. On ne peut plus parler avec un interlocuteur humain. Tout se passe par ordinateurs interposés, et les ordinateurs, ça ne discute pas. Allez faire comprendre à un terminal électronique que vous devez absolument prendre l’avion à Paris pour vous rendre à Moscou où vous êtes attendu pour midi dernier délai. Allez donc lui faire comprendre que vous êtes le sous–directeur adjoint d’une société de pompes funèbres et que vous devez signer le plus gros contrat de vente de cercueils avec le CESD (Cartel Européen des Substances Dangereuses). Elle s’en fout la boîte à mégabit de vos problèmes économiques !

Bref, je saute dans ma Peugeot 3507, je mets les turbo–glisseurs en route et je me faufile sur l’A13. J’ai trente minutes pour gagner l’aéroport Sarkozy. Depuis que les billets ne passent plus entre des mains humaines, pas question d’arriver après l’heure limite d’embarquement. Un client retardataire, c’est un client qui reste au sol.

Je fonce, et je trouve miraculeusement une place au vingt–septième sous–sol. J’attrape l’ascenseur le plus lent que j’aie jamais vu. Pendant qu’il monte, je sors ma Carte Identito–Bancaire que je glisse dans mon vidéophone. Je me connecte au serveur d’Air France. Le décompte s’affiche. Le billet expire dans 1 minute 39 secondes... 38... 37...

Quand enfin les portes de l’ascenseur s’ouvrent je me rue vers le terminal 23 Est. Je cours comme un dératé en regardant les secondes qui s’égrènent. Je finis par atteindre la bonne allée. Il me reste douze secondes. Au moment où je vais glisser ma CIB dans la fente, un type, encore plus à la bourre que moi, me percute entre les omoplates et je fais tomber la carte. Je me jette par terre en criant après le maladroit, la ramasse, et l’enfonce dans la machine exactement 0,00 seconde avant l’expiration. Elle avale ma CIB et m’explique comme d’habitude, avec sa voix impersonnelle, qu’elle me sera rendue à la descente de l’avion. Il ne me reste plus qu’à franchir le portique et m’engager dans le couloir qui mène à l’appareil. Mais au moment où je veux passer la porte blindée, celle–ci ne s’ouvre pas. Ça n’arrive jamais, et il faut que ça tombe sur moi ! J’ai beau tambouriner elle reste verrouillée. J’ai envie de hurler. Je suis dans un tel état de rage que je me retourne et que je ne suis pas loin de coller un pain à l’abruti qui m’a bousculé, mais il a disparu sans demander son reste.

C’est complètement incompréhensible. Tout est automatique. Quand on valide son embarquement, les caméras sur les portes reconnaissent votre visage, et elles s’ouvrent pour vous laisser passer. C’est au–to–ma–tique, bordel ! Je file au bureau des réclamations : une autre machine me demande avant toute requête de glisser ma carte et de taper mon code à douze chiffres ! Je hurle pour de bon.

— Je ne l’ai plus bougre de saloperie de ferraille à la noix ! Vous me l’avez avalée ma carte !

Des gens commencent à me regarder de travers. J’ai intérêt à me calmer si je ne veux pas que la sécurité s’en mêle. Les peines de prison aussi sont automatiques, et on ne peut pas dire que, depuis la suppression des juges, les lois soient devenues clémentes.

Je regarde ma vidéomontre, désespéré. Pas moyen de trouver qui que ce soit pour me renseigner. Dégoûté, je regarde l’avion s’éloigner sur la piste. Je ne suis pas d’un naturel à me lamenter sur mon sort. Je prends quelques profondes inspirations et je me mets à réfléchir à une solution alternative. Pas question que je rate le contrat du siècle à cause d’une machine à la con ! Et tout à coup, la solution me vient, limpide : la station de taxis turbo–jet. Ça coûte la peau des fesses, mais comparé à ce que ma boite va perdre si la vente ne se fait pas, je n’ai pas vraiment le choix.

Le comptoir se trouve dans l’aéroport. C’est privé, alors évidemment, il y a un interlocuteur humain. Ils peuvent se le permettre vu le prix du billet !

— Bonjour citoyen. Que puis–je faire pour vous ?

— Je souhaiterais être conduit à Moscou le plus rapidement possible. Je dois y être avant midi.

— Pas de problème, dit l’employé, il est à peine dix heures et avec nos taxis vous y serez en moins de quatre–vingt–dix minutes. Voulez–vous me donner votre CIB ?

— Je n’ai plus ma Carte Identito–Bancaire. Le terminal 23 Est l’a avalée, mais le portique ne s’est pas ouvert.

— Voilà qui est curieux. Pour tout dire singulier. Jamais à ma connaissance une telle chose ne s’est produite, répond–il d’un air suspicieux. Vous savez très bien que les ordinateurs ne se trompent jamais. Malheureusement, si vous ne pouvez pas régler la course avant le départ, ce sera 20 % plus cher à l’arrivée.

Je soupire, exaspéré.

— Dans ce cas, je vais prendre un aller simple. Je reviendrai par avion.

— Notre compagnie ne vend pas d’aller simple, monsieur. Uniquement des allers–retours. Comprenez qu’une fois que le taxi. vous a déposé, il faut de toute façon qu’il revienne.

— Très bien, très bien, j’accepte. Je vous paierai dès que j’aurai récupéré ma CIB à Moscou.

— Quand souhaitez–vous revenir ?

— Dans cinq jours.

— Une heure précise ?

— Non, dis–je à la limite de l’implosion. Faites vite s’il vous plait.

— Avez–vous un gage à me fournir ?

— Comment ça, un gage ?

— Ne pouvant me fournir une pièce d’identité, je me dois de vous demander de me laisser en gage le montant de la course sous la forme d’objets personnels comme la loi m’y autorise depuis la suppression des paiements en espèces.

Juste un instant, je m’imagine en train d’étrangler le bonhomme ! Mais je respire encore une fois profondément et cherche sur moi ce qui pourrait bien faire l’affaire.

Lui a les yeux rivés sur mes mains. Mon alliance en bois de hêtre. Une essence disparue depuis trente ans. Marie me l’a offerte pour notre mariage il y a six ans. Une folie. Au bord de la nausée, j’enlève la bague de mon annulaire. Si ma femme apprend ça, elle va me tuer.

Il dépose l’alliance dans le Simulateur Monétaire.

— Un bel objet, fait–il. Très rare. Il couvre 90 % des frais du voyage. Avez–vous un autre objet ?

En disant cela, il lorgne sur mon poignet. L’horloge atomique tourne. Je défais le bracelet et tends ma vidéomontre au racketteur de service qui la dépose dans le SM.

— 98 % de la somme. Je crois qu’il me faudra un dernier objet.

J’hésite, et je finis par lui filer le dernier truc de valeur qui me reste : le vidéophone. L’immeuble du CESB est pourvu d’une zone d’atterrissage sur le toit. Je n’aurai donc pas besoin de téléphoner. Enfin, j’espère. Sinon, je ne suis pas dans la mouise !

— Très bien monsieur. Voici la carte d’embarquement que vous glisserez dans la cabine de pilotage. Tout est expliqué, vous verrez c’est très facile. Cette carte est équipée d’une puce GPS qui nous permettra de vous localiser dans cinq jours pour vous ramener chez vous. Avez–vous des bagages ?

— Tout est là–dedans, fais–je en lui montrant la plaquette que j’ai sortie de ma poche.

Il siffle admiratif.

— Valise à compaction moléculaire, bel objet ! Celui–ci aurait suffi pour vous payer le voyage.

— Oui, mais elle n’est pas à moi. Outre mes affaires de rechange, cette valise contient également les dossiers confidentiels de la société qui me l’a prêtée.

— Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bon voyage, Monsieur. L’accès au taxi est juste derrière vous.

Je hoche la tête en guise de salut et je presse le pas dans un corridor pour finalement déboucher dans un minuscule appareil qui ne doit pas dépasser les cinq mètres de long. Il y a seulement deux sièges, l’un à côté de l’autre. Une voix impersonnelle s’élève.

— Bienvenue dans le taxi turbo–jet de la compagnie Air Express. Veuillez vous installer et insérer votre carte d’embarquement dans la fente située en face et légèrement à gauche de votre siège. Nous vous rappelons que l’usage d’héroïne multi–concentrée, de cocaïne light ou de marijuana polysaccharidée est interdit pendant toute la durée du vol.

Je m’assois et glisse nerveusement la carte dans le terminal pendant que la voix synthétique continue de m’abreuver de consignes de sécurité et de textes de loi.

Après un temps qui me paraît infini, l’appareil bouge enfin, et glisse lentement pour rejoindre l’aire de décollage. Il s’élève lentement puis accélère brutalement en me collant au dossier du fauteuil. Je commence enfin à me détendre. Il y a un holographe incorporé au siège. Pendant toute la durée du vol, je me passe un vieux concert d’AC/DC en 3D en me connectant sur multinet.

Le taxi se pose une heure et quinze minutes plus tard sur le toit du Building du CESD. À 720 mètres au-dessus du sol, il souffle un vent à décorner des bœufs transgéniques. Les caméras détectent ma présence et un couple ne tarde pas à venir à ma rencontre pour m’accueillir. Un bref coup d’œil aux câbles argentés qui les relient par la nuque et le sommet du crâne me confirme qu’ils se sont mélangés. C’est la nouvelle mode pour accroître l’efficacité et les capacités intellectuelles. Personnellement, ça me dégoûte de voir leurs fluides se mêler. Ils me sourient, font le même geste de bienvenue et leurs deux voix se superposent exactement.

— Bonjour, citoyen. À qui avons–nous l’honneur de parler ?

— Je suis Monsieur Delcourt Julien, sous-directeur adjoint des entreprises « Crépuscule ». Je viens pour la réunion prévue à midi.



Tous les deux (ou tous les uns ?) me regardent avec des yeux incrédules.

— Vous avez dit Delcourt Julien, Monsieur ?

Je sens l’agacement qui pointe à nouveau le bout de son nez.

— Oui, j’ai bien dit ce nom. Pouvez–vous m’annoncer à votre directeur Dimitri Korsakov ?

— C’est impossible Monsieur.

— Comment ça, impossible ? Il est absent ? Nous avions pourtant rendez–vous !

— Il est impossible que vous soyez la personne que vous prétendez être. Avez–vous votre CIB ?

— Ah non, ça ne va pas recommencer ! Écoutez, je n’ai pas ma CIB. Le terminal de l’aéroport l’a avalée par erreur.

— L’ordinateur ne fait jamais d’erreur, Monsieur. Et vous devez savoir que l’usurpation d’identité est passible de sept années d’emprisonnement sur site lunaire.

— Mais enfin puisque je vous dis que je suis Julien Delcourt !

— C’est impossible s’obstinent les deux siamois. Monsieur Delcourt est décédé ce matin à dix heures et cinquante–trois minutes dans le crash de l’avion Paris–Moscou.

À suivre dans la deuxième partie...
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