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Francois Henault

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Qualifié

Dix-sept heures.
Il fallait descendre. Rejoindre les autres. L’odeur de marc de café qui imprégnait tenace l’atmosphère de la salle commune. La pestilence.
Il lui faudrait éviter les regards déjà gélifiés pour l’éternité. Les spectres mutiques, mains et têtes agitées de trémulations incessantes, rôdant à pas comptés dans les couloirs, accrochés à la rampe d’un mur ou l’arceau d’un déambulateur.
La plupart d’entre eux étaient alignés le long d’un mur à la peinture écaillée, affalés dans un fauteuil roulant, tête chancelant sur la poitrine. Ou renversés sur un brancard, la bouche béante découvrant quelques chicots émergeant de gencives décharnées. Le plus souvent, un coulis de bulles blanchâtres moussait aux commissures des lèvres. Et leurs yeux plongeaient à travers la lumière vive d’une baie vitrée, fixaient un néon, un pilier, le paysage alpestre d’un poster collé au mur. Y voyaient-ils seulement quelque chose ? Pas sûr.
Il serait peut-être aussi le seul à entendre une voix chevrotante s’époumoner à lancer à longueur de temps : « Madame... Madame... Ramenez-moi dans ma chambre... J’veux retourner dans ma chambre... ».
Peine perdue. Il y avait bien autre chose à faire de plus urgent. On ne pouvait répondre aux caprices de chacun des pensionnaires, c’était bien connu.
Il s’était pourtant efforcé de supporter et même d’accepter ce spectacle quotidien de la déliquescence et de l’abandon. Mais de savoir que lui aussi finirait un jour prochain, très prochain, dans un état aussi délabré, rien à faire, ça ne passait pas. Et de le savoir lui coupait l’appétit.
De toute façon, pour ce qu’il lui en restait d’appétit...
Il était temps.
Dix-sept heures. L’heure des pilules et des gélules. Il ramassa la petite boîte en plastique contenant le cocktail des cachets du soir, la versa au-dessus de la cuvette des toilettes et pressa le poussoir de la chasse d’eau. C’était toujours ça de moins à lui trouer l’estomac. Au point où il en était.
Entendu, certains de ces comprimés anesthésiaient les élancements de douleur. Mais il deviendrait, aucun doute là-dessus, un légume de moins en moins clairvoyant. Et pour Léon, c’était là un crime contre l’humanité. Partir sans savoir que l’on part, non, ce n’était pas envisageable. Il avait toujours mis un point d’honneur à demeurer vigilant, pleinement lucide sur la manière de conduire et finir sa vie, et plus encore dans ce mouroir. Ce n’était pas dans ses derniers jours qu’il se défausserait. Question de dignité. Il ne se défilerait pas, Léon. Ses derniers jours, il ne les passerait pas sur un brancard, ensuqué de comprimés ou de morphine, en mode survie, dans l’odeur nauséeuse de marc de café, de chiasse et de pisse.
Léon s’approcha de la fenêtre. Dehors, le parc, déserté. La cime des arbres flambait. Des camps d’ombre découpaient la pelouse piquetée de massifs de fleurs aux couleurs les plus riantes, d’essences d’arbres les plus rares, plantées ici et là dans un savant semblant de désordre naturel. Un décor de prospectus.
Ce qui lui manquait maintenant, vraiment, c’était le crissement des cigales, l’âcre senteur de résine dans la chaleur vibrante de l’été, c’était les odeurs de sable mouillé et de fougères en automne après une averse. C’était le silence des brouillards d’hiver qui pétrifiait les cohortes noires des pins et des frênes. Oui, c’était cela qu’il aurait aimé retrouver une dernière fois. Dire adieu aux odeurs de son enfance. Une dernière fois.
Allons, ce n’était pas le moment de rêver.
Il décolla son front de la vitre et enfila sa veste d’intérieur. Un dernier coup d’œil à la glace du cabinet de toilettes, avant de sortir. Oui, il portait beau encore quand il faisait l’effort de redresser ses épaules. Cependant, sa peau se tavelait. Des poches flottaient sous les paupières à demi fermées. Il tira la langue, s’estima aussi farfelu qu’Einstein tirant la sienne sur une photo devenue célèbre, puis tenta un sourire enjôleur. Une grimace. Un rictus. Inutile d’insister.
Sur le point d’ouvrir la porte, son regard se posa sur la photo encadrée de Lulu en tutu de danseuse. Son sourire espiègle, ses bras arrondis en berceau devant elle, fière et belle, pétillante et insouciante de jeunesse... Elle avait tout au plus neuf ou dix ans à l’époque. Combien en avait-elle aujourd’hui ? Cinquante, cinquante-cinq ? Depuis combien de temps ne l’avait-il revue ? Quarante ans ? Plus ? Inutile de se faire du mal. Il se détourna du sourire malicieux et ouvrit la porte. Les autres l’attendaient en bas. Cinq ou six rescapés du naufrage.


Raymond tripotait nerveusement les cartes de jeu, les yeux fixés sur la pendule accrochée au-dessus de la porte de la salle commune. Dix-sept heures cinq.
— On avait dit cinq heures, non ?
— Oui, répondit Ferdinand, cinq heures. Plus le quart d’heure gascon, ce qui fait...
— Ça va, ça va... Si ça continue, on va louper l’heure de la soupe. J’ai autre chose à faire, moi, je...
— À faire ou à boire ?
— La ferme, Ferdinand ! Est-ce que je t’enquiquine avec tes clopes ? Tu n’as plus qu’un poumon et tu conti...
— Dis donc Ferdinand, coupa Jean-Claude, pourquoi t’as parlé du quart d’heure gascon ?
Ferdinand soupira.
— Combien de fois je t’ai dit que Léon a vécu là-bas, dans les Landes, hein, combien de fois ?
— Ah bon, tu m’l’as déjà dit ? Excuse, excuse... Mais qu’est-ce qu’on fait là ? On fait la partie de tarot à c’t’heure, non ? On n’joue pas aujourd’hui ? Si ? On y a déjà joué ?
— Toujours un métro de retard celui-là, constata Raymond. Tu ne t’en rappelles plus ?
— De quoi donc ?
— On est vraiment mal barrés avec toi. Si tu remettais la lumière dans ton cerveau, hein, pour changer ?
— Calme-toi, Raymond, fit Ferdinand, tu sais bien qu’il a le ciboulot un peu grippé... Explique-lui lentement, ne le bouscule pas...
— Quel temps fait-il dehors ? demanda soudain Emile, lunettes noires sur le nez et menton relevé.
— Beau. Du soleil. Une belle fin d’après-midi d’une journée d’été, répondit Ferdinand. La météo a prévu du beau temps demain.
— Ah ? Tant mieux.
— En attendant, déclara Raymond, si Léon n’est pas là à cinq heures et quart, moi je me tire. J’en ai assez de faire le poireau à cette table.
— Moi, ça va, reprit Jean-Claude, chais pas c’qu’on attend, mais j’attends. J’attends plutôt bien, j’trouve. Et toi, Maurice ?
Maurice, un petit sec et nerveux nageant dans son fauteuil roulant, semblait fixer le fond de la salle.
— Qu’est-ce que tu zyeutes comme ça ? lui demanda Ferdinand. Ah, Félicité, je parie...
Félicité ! Félicité, sa doudou antillaise qui le couchait chaque soir avec des gestes si maternels qu’il attendait avec l’impatience d’un enfant ce moment où elle le soulevait du fauteuil pour l’allonger sur le lit. Il l’enlaçait par le cou, se pressait à sa poitrine opulente, elle se penchait en avant pour lui faire une toilette rapide, et les deux globes de chair brune apparaissaient dans l’échancrure de sa blouse bleu ciel. Pour Maurice, un ravissement.
— Ho, Maurice ? Tu as mis tes appareils ?
Ferdinand le gratifia d’un coup de coude. Maurice sursauta et regarda l’assemblée d’un air ahuri.
— Quoi ? C’est à moi de distribuer ?
— Maurice, tes AP-PA-REILS ! Mets le contact, nom de Zeus !
— Bon Dieu, murmura Raymond, qu’est-ce que je fous avec des branquignols pareils ? Bon, cinq heures et quart, j’me casse !
— Attends encore un peu, reprit Ferdinand, il va finir par arriver, Léon. Il a dit cinq heures, plus le quart d’heure... Au fait, de quels branquignols... ?
Une quinte de toux l’asphyxia. Léon se venait de se saisir d’une chaise et refermait le cercle des joueurs de tarot.
— Enfin, te v’là, pas trop tôt, claqua Raymond. On a failli attendre. On commence ?
Léon fit celui qui n’avait pas entendu.
– Bon, alors on fait le point, le dernier. C’est pour cette nuit, je le rappelle à ceux qui n’auraient pas encore compris la situation.
On s’échangea un regard complice.
— Ferdinand, tu as fini de cracher ton poumon ? Bon, je récapitule....



À une heure quarante-cinq, l’opération d’extraction des cinq pensionnaires était terminée. Tout se déroula comme prévu.
Jean-Claude avait rejoint Ferdinand. L’un derrière l’autre, en pantalon et veste de pyjama fermée sur une chemise, les jambes fléchies à la manière très approximative d’un commando du GIGN en situation d’approche, ils s’étaient introduits dans la chambre de Maurice et l’avaient secoué sans ménagement. Il avait sursauté en poussant un cri de surprise qui s’était prolongé en hurlement de terreur strident. C’était l’effet attendu.
— C’est bien, ça, continue, avait crié Ferdinand à l’oreille de Maurice, braille plus fort ! Tu es en train de faire un cauchemar, vas-y ! Plus fort !
Maurice, maintenant pleinement conscient de son rôle, avait fait un effort supplémentaire. Il vociféra. Quelques pensionnaires réveillés par des cris d’épouvante étaient sortis de leur chambre, et bravant l’inquiétude, l’un après l’autre, avaient envahi la chambre de Maurice. Il jouait bien, le bougre. Une vraie crise de démence. À se demander s’il ne se prenait pas à son propre jeu.
L’infirmière de nuit était intervenue et avait tenté de réveiller Maurice qui, habité par son personnage, se roulait d’un bord à l’autre de son lit, les yeux révulsés, poussait maintenant des braillements hystériques qu’il mêlait à des vagissements lugubres, bavant, écumant, éructant dès que l’infirmière tentait de l’immobiliser.
Ferdinand et Jean-Claude avaient déjà fendu le groupe des pensionnaires agglutinés, rejoint leur chambre, abandonné la veste de pyjama pour le blouson des sorties, et s’étaient chaussés. Ils avaient emprunté l’escalier de secours avec la prudence qu’exigeaient l’obscurité et la polyarthrite rhumatoïde, tenant fermement des deux mains la rampe métallique, marche après marche. Jean-Claude fit la remarque que celles-ci devenaient chaque année toujours plus hautes.
Léon, Emile et Raymond, avaient descendu l’escalier de secours de l’aile opposée. On se regroupa en silence dans une encoignure de la chaufferie, encore sidérés de se trouver dehors aussi facilement. Une heure quarante-cinq. On était dans les temps.
Puis en peloton serré, on gagna le parking réservé aux livraisons et aux poubelles. Le fourgon de l’établissement, garé prêt à partir, les attendait docilement.
On s’inquiéta un instant lorsque Léon fouilla en vain les poches de son blouson en quête des clefs subtilisées la veille dans le bureau de l’intendante.
— Dans celles de ton pantalon, Léon !
Il les palpa en effet.
— Je savais bien qu’elles étaient quelque part...
Il pressa le bouton d’ouverture des portes. Et on s’engouffra hardiment dans l’habitacle. Léon démarra sans coup férir et enclencha la première. Le fourgon sembla hésiter un moment à se déplacer, puis en petits soubresauts, se risqua à prendre de la vitesse, moteur rugissant. Un craquement. Seconde. Craquement. Troisième. Craquement. Quatrième.
— Ça va les gars, proclama Léon. Faut que je me réhabitue. Une fois sur l’autoroute, ça ira mieux. Il n’est pas encore gâteux, le Léon.
On le comprenait, étreints cependant d’une sourde anxiété mêlée d’un sentiment de fierté légitime d’avoir réussi la grande évasion. Le cœur cognait plus fort, les mains se crispaient d’une appréhension et d’une excitation aussi puissantes que celles d’un départ en voyage pour un pays lointain.
Le fourgon s’engouffra enfin sur la bretelle d’accès de l’autoroute. Le ticket du péage. Le panneau bleu indiquant A10 Bordeaux Bayonne Espagne. Et dès lors, la nuit noire, le ciel étoilé, les lignes blanches discontinues, les glissières de sécurité et leurs réflecteurs...
— On est partis, les gars ! Ça y est ! À nous la lib...
Une quinte de toux terrassa Ferdinand sur la banquette arrière.
— Tout ça, pensa Jean-Claude à voix haute, c’est grâce à Maurice, non ? Sans lui... Au fait, où est-ce qu’on va déjà ? J’m’en rappelle plus...
— On te l’a répété cent fois, Jean-Claude, dit Raymond, au bord de la mer...
— De l’océan ! Faut pas confondre la mer et l’océan...
— Ferme-la, Ferdinand ! On va dans les Landes, dans une guitoune que Léon a connue du temps de sa jeunesse. Hein, Léon ?
— C‘est ça. Un bungalow où on allait en famille passer les vacances, quand j’étais gosse. Un bungalow perdu sous les pins, à trois cents mètres de la plage, et deux kilomètres du village. On va se la couler douce un bon moment, les gars, se prendre du bon temps ! C’est toujours mieux que de pourrir entre les quatre murs de la maison de retraite, pas vrai ?
— Et... avec quel argent ? demanda Émile d’une voix neutre.
— T’inquiète. J’ai un pote là-bas qui me doit encore du blé. Ça va les gars, on va mener une vie pépère, jouer au tarot, se balader en forêt, traîner sur la plage, au grand air des marées, bronzer comme tout le monde sur le sable. Les grandes vacances quoi !
— Comme si l’on avait encore vingt ans, hein Léon ? commenta Jean-Claude.
— Voilà ! dit Ferdinand. Tout est dans la tête. Non ? Faut profiter de la vie, tant qu’on peut. Carpe diem, disait... heu... heu...
On médita la chose un long moment où chacun s’embrouilla dans ses pensées et s’égara en réflexions achevées sitôt ébauchées. On tenta de ressusciter des souvenirs nostalgiques qui prouvaient qu’on avait été heureux parfois, quand même. Mais tout se fondait et se confondait en marmelade d’images décolorées par l’emploi du temps. Se souvenir débouchait sur le constat définitif qu’on était devenus impotents, incapables de retrouver ce qui avait été l’occupation de toute une vie, sa vie même. Comme si rien ne s’était passé. Pas la peine de se mentir, le passé appartenait à quelqu’un d’autre qui avait dû exister quelque part et qui n’était plus celui qui était là, brinquebalé dans le fourgon. Oui, c’était idiot à dire, les preuves de toute une vie s’étaient évaporées aux confins de l’oubli sans qu’on s’en rende compte, et soi-même...
À peine savait-on ce qu’on était devenu. Un corps desséché, engourdi, de la viande raidie condamnée à la minute présente, provisoire, inutile, qui se traînait et se traînait en élancements continus, en crampes fulgurantes. On avait fini par se ratatiner avec l’espoir, que l’on savait illusoire, de les supprimer un jour ces douleurs lancinantes, de retrouver un jour l’usage de ses jambes, de ses muscles. On n’y échappait pas. On n’y échapperait pas. On était faits comme des rats.
Puis soudain, dans le fourgon silencieux, une voix frêle se mit à chantonner l’un de ces vieux tubes qui était passé en boucle sur les ondes, dans le temps. Émile, le visage tourné vers la vitre et la nuit noire, marmonnait pour lui-même « C’est un beau roman, c’est une belle histoire mmm... C’est une romance mmm... d’aujourd’hui-i-i mmm... Ils se sont trouvés mmm... sur le bord du chemin Sur l’autoroute des vacances C’était un jour mmm... Ils avaient le ciel mmm... la main-in-in, in-in... »
On n’osa se lancer avec lui. On avait perdu les paroles. Quelqu’un sifflota la mélodie mais s’interrompit à cause d’une quinte de toux. Un autre poursuivit, la la la la..., puis bouche fermée, mmmmm. Et la chanson s’éteignit d’elle-même. Chacun se recroquevilla sur ses pensées, errant parmi les bribes de la rengaine mélancolique qu’on avait chantée à tue-tête, un jour, au volant de sa voiture, plus jeune, du temps de l’insouciance et des rêves d’un coup de foudre, d’un amour fou qui ne s’éterniserait pas mais qu’on aurait aimé vivre au moins une fois dans sa vie, mais voilà, il n’y avait eu que l’illusion toujours déçue et sans cesse recommencée de quelque chose qui ne s’était jamais produit...
— Bon, faut que je m’arrête un peu, dit Léon vers quatre heures du matin.
Vingt minutes plus tard, le fourgon stationnait devant une station-service illuminée. On se dirigea à l’intérieur vers le coin des distributeurs, démarche heurtée et vacillante, yeux bouffis.
— Vais acheter quelque chose à becqueter, fit Léon. N’importe quoi. Prenez cinq cafés. Voilà de la monnaie.
Raymond guida Émile par l’épaule vers une table haute tandis que Ferdinand s’occupait des cafés crachotés dans des gobelets de plastique mou. Léon revint les mains pleines.
On se retrouva enfin épaule contre épaule accoudés debout autour de la table ronde. Le café du distributeur était tout de même un fameux café. Les mains autour du gobelet, on se dévisageait en silence. Ça rappelait les petits matins avant de partir au boulot. Du temps où on était encore quelqu’un.
Des doigts piochaient dans le paquet de madeleines, picoraient les carrés de chocolat aux noisettes. Il n’y avait rien à dire. Simplement siroter le café qui dégageait un arôme comme jamais, et sentir la chaleur infuser de l’un à l’autre. On vivait un moment précieux. Tous en fin de course, tous encore vivants, une lueur dans les yeux. Oui, on était revenus dans la vraie vie. Comme n’importe qui.
— Faut qu’on y aille, dit soudain Léon. Je vais régler les achats. Je vous rejoins au camion.



Dans Moliets, l’horloge du clocher indiquait neuf heures et demie. Léon donnait l’impression de savoir où il allait. Cinq cents mètres après la sortie sud-ouest du bourg, il ralentit au niveau d’un petit panonceau bleu nuit d’un lieu-dit. On s’approchait. Le bungalow devait se trouver dans les parages. Mais trois cents mètres plus loin, le sous-bois laissa place à la vaste étendue d’une pelouse bosselée.
— C’est quoi, ça ? s’écria Léon. La forêt s’étendait jusqu’à l’océan. Un golf ! Ils ont rasé la forêt pour faire un golf !
Il s’arrêta sur le bas-côté et descendit du fourgon. On le vit tituber sur le macadam, remonter la route jusqu’à l’orée du bois cherchant désespérément une trace d’habitation sous les arbres. Puis il revint au fourgon, remonta, et les mains posées sur le volant, les yeux rivés sur un point mystérieux devant lui, marmotta plusieurs fois « les salauds, ah les salauds... Ce n’est pas possible, ils ont tout bousillé...
— Tu es sûr que c’était là ? suggéra Ferdinand.
— Bien sûr que c’était là.
— Tu t’es peut-être trompé d’endroit. Tous les coins se ressemblent par ici, insista Raymond.
— Mais puisque je te dis que c’est ici ! Huit cents mètres du carrefour... Je ne l’ai pas oublié, ça...
— On peut confondre des années après, non ? Et puis tout change. Nous aussi...
Dans le fourgon, on s’échangea des regards. Si tout ce qu’avait raconté Léon... Celui-ci avait senti s’épaissir un climat de suspicion.
— Je vous jure, c’était ici... Bon, on n’est pas venu pour rien. On va voir l’océan, les gars ! On avisera après.
— Et ton pote ? Objecta Raymond. On avait rendez-vous au bungalow... Je suppose qu’il s’est fait la malle, lui aussi.
— Que veux-tu que j’y fasse ?
— Alors comment as-tu fait pour le contacter ? Tu avais son adresse ? Et si le bungalow...
— Tu commences à m’énerver, Raymond...
— Donc, coupa Ferdinand, nous voilà comme qui dirait des naufragés sur une île déserte... Va falloir vraiment penser à ce qu’on va faire.
— C’est bien ce que j’ai dit, reprit Léon. Et le mieux, c’est de le faire sur la plage.
— OK... Ça me va, confirma Ferdinand. Moi, je suis heureux de revoir l’océan.
Léon redémarra, visiblement contrarié. Il emprunta un large chemin forestier, longea les dunes de la côte. Quelques minutes plus tard, s’enfonça dans un chemin plus étroit, raviné de fondrières, qui amena le fourgon face à une trouée dans la dune. Le chemin s’arrêtait là, dans le sable. Par l’échancrure, on apercevait une portion de ciel bleu coupé par l’horizon de l’océan.
— J’y suis ! C’est ici qu’on venait en vélo avec les copains du coin, quand j’étais gosse...
Ils descendirent en silence du camion et suivant Léon, gravirent tant bien que mal la levée, une dizaine de mètres plus haut, Raymond tirant Émile par le bras. Ils parvinrent enfin sur la crête. On mit la main en visière au-dessus des yeux. À droite comme à gauche, l’étroite bande de sable blanc disparaissait dans les lointains estompés. La ligne de démarcation séparant le ciel et l’océan s’étirait en horizontale d’une sinistre rectitude. Les vagues dessinaient de larges franges d’ourlets blancs neige. Personne n’envisagea de s’extasier. Seul Émile avait relevé le visage et aspirait à grands bruits les frémissements d’une petite brise marine. Il paraissait satisfait.
Léon descendit sans un mot sur la plage. On le suivit encore. On enleva les chaussures pour fouler le sable chaud, tâchant d’éviter les galettes de mazout éparpillées ici et là. Parvenus sur le sable mouillé, on remonta le bas du pantalon.
Les vagues s’épanchaient en vastes corolles d’écume recouvrant les chevilles. L’eau exsudait le sable sous la plante des pieds et le talon. On perdait l’équilibre, entraînés par le reflux des vagues quand elles dévalaient la pente somme toute assez prononcée. La marée descendait.
On finit par regagner le pied de la dune. À trente mètres de là, un panneau rouillé s’inclinait sur le point de tomber. Parsemées sur le sable, des branches d’arbre lessivées, des bouteilles plastiques écrasées, des plaques de polystyrène. L’extrémité d’une sandale en caoutchouc rose émergeait d’un petit monticule, comme si un corps d’enfant se trouvait là, sous le sable.
On était aveuglé par la réverbération.
— Alors... ? fit Raymond, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Moi, je vais à l’eau, déclara Léon. Je suis venu pour ça. Pas vous ? On aura les idées plus claires pour réfléchir après.
Ferdinand et Jean-Claude l’approuvèrent. Raymond avoua qu’il ne savait pas nager, et que de toute façon, l’eau ne l’attirait guère.
— De l’autre côté, l’Amérique, proclama Léon. J’ai toujours voulu traverser l’Atlantique ! Il est temps de réaliser ses rêves, pas vous ?
— Ça me rappelle...
Ferdinand s’était figé. Il se concentrait. Tous s’étaient immobilisés, suspendus à ses lèvres. Alors il leva un index et lâcha d’une voix théâtrale : plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau !
Les autres le regardèrent, ébahis. D’où tenait-il tout cela ? Léon lui tapota l’épaule.
— Eh bien, allons-y, allons voir s’il y a du nouveau par là...
Il fit tomber sur le sable son blouson et sa chemise, puis son marcel blanc, imité par Ferdinand et Jean-Claude, dans le silence d’un cérémonial que chacun vivait avec gravité. On baissa le pantalon, dévoilant des jambes grêles. Il y eut un moment de flottement. Puis ils descendirent la grève en ligne, bancals, efflanqués, le slip blanc bâillant sur des fesses décharnées.
La fraîcheur de l’eau et les premiers rouleaux les surprirent un instant. Ils s’enhardirent, se regardant, les coudes relevés au niveau des épaules. Les vagues enserraient maintenant leur taille. Une vague plus puissante que les autres les souleva. On perdit pied. Il fallut exécuter les mouvements fébriles d’une brasse approximative. À ce train, ils s’essouffleraient vite, pensa Raymond.
Debout sur le sable, la vision aveuglée par le soleil, il peinait à suivre les têtes qui disparaissaient un moment dans le creux des vagues, puis remontaient, soulevées par la houle. Trois bouchons gris ballottés à la surface de l’eau. Ils s’éloignaient peu à peu du rivage.
Puis Raymond crut entendre un cri prolongé. Un étrange frisottement se formait à la surface des vagues, à une trentaine de mètres, puis ce fut un vaste remous, plus inquiétant. Les trois têtes semblaient maintenant entraînées vers le large par une force d’attraction invisible. Des bras frappaient frénétiquement les vagues agitées en tous sens. Les visages tentaient de se maintenir à leur surface. Ils se redressaient bouche grande ouverte avant d’être aspirés par les profondeurs.
À une cinquantaine de mètres, Raymond ne distingua plus que deux taches grises se débattant au milieu d’un tourbillon de flux contraires, moirés d’une couleur ocre. À droite, la tête de Jean-Claude avait disparu. À gauche, il comprit que Léon tentait de soutenir Ferdinand qui gesticulait furieusement. Les deux taches se débattaient, se martelaient, et s’amenuisaient pour ne former qu’une tache blanchâtre à peine discernable.
Des hurlements brefs lui parvenaient par intermittence, étouffés par le sifflement du vent et le fracas des vagues sur le rivage. À la surface de l’eau tourbillonnante, de petits geysers blancs jaillissaient encore. On aurait pu les confondre avec des moutons d’écume. Puis, plus rien. Le souffle du vent, l’expiration bruyante des rouleaux sur la plage. Les remous cessèrent. La scène n’avait duré qu’une ou deux minutes.
Raymond n’avait pas bougé. Qu’aurait-il pu faire ? Plonger dans l’eau ? Il aurait coulé lui aussi. Avertir les autorités ? Comment ? Il était trop tard, de toute façon. Tout s’était déroulé si rapidement. Ils n’avaient jamais exprimé, à aucun moment, une défiance quelconque à ce qu’ils allaient faire, ils s’étaient même encouragés à se jeter à l’eau le plus vite possible, comme appelés par une voix d’outre-tombe. Et cela, c’était, pour Raymond, au-delà de toute compréhension.
Ce fut bien après qu’il détourna son regard de la houle, lorsqu’il entendit un grondement lointain, puis le vrombissement d’un rotor d’hélicoptère. Celui-ci passa au-dessus du rivage, s’échappa vers le sud, mais fit soudain demi-tour après une large boucle, repassa au-dessus de l’eau à une encablure de la plage et remonta vers le nord.
— Où sont les autres ? demanda Émile, toujours assis au pied de la dune.
— Partis.
— Partis ? Où ça ?
— Partis, j’te dis. Ils nous ont quittés... Lève-toi, on va marcher un peu. Laisse tes godasses, on reviendra les chercher plus tard.
Côte à côte, en silence, ils déambulèrent sur la grève vers le sud. Émile relevait la tête, offrait son visage à la chaleur du soleil ou semblait avaler le souffle d’air venant du large. Il souriait. Raymond se rappela qu’il faisait ainsi tout gosse, adossé contre un mur de la cour de l’école primaire. Il fermait les yeux face au soleil, et des étoiles colorées dansaient sur ses paupières.
Une heure plus tard, Raymond aperçut au loin des taches de couleur. Puis des parasols multicolores et un drapeau vert faseyant en haut d’un mât. Ils avaient croisé deux femmes d’âge mûr, les seins à l’air, rouge écrevisse. Elles avaient cessé leur conversation et dévisagé effrontément ces hommes au pas lent, dont l’un tenait le bras de l’autre, leur blouson rejeté sur l’épaule et retenu par une main, le col de chemise largement ouvert. Elles n’avaient pas répondu au salut que Raymond leur avait adressé. Une fois derrière eux, il avait cru entendre des gloussements étouffés.
Plus loin sur la plage, devant le baraquement d’un poste de secours, une fille, casquette à longue visière et tee-shirt blanc de maître-nageur, juchée sur un siège surélevé, les observait à la jumelle.
Des corps nus rôtissaient sur des serviettes de plage et reluisaient de crème solaire. Ça se goinfrait de glaces et de beignets, ça piaillait dans l’eau en se disputant un ballon de plage. Un type en short et chapeau de paille passait entre les naturistes, une glacière en bandoulière, et beuglait de temps à autre deux ou trois mots que Raymond ne comprenait pas. Des ados braillards, une planche de surf sous le bras, avaient dévalé la pente en ligne serrée, et fait mine de percuter les deux marcheurs qui tanguaient sur le sable.
On se redressait sur les fesses à leur passage. On se donnait un coup de coude pour signaler le spectacle drolatique de deux vieillards accrochés l’un à l’autre, titubant sur le sable mouillé.
Peut-être était-ce dû à la faim, à la soif ou au soleil, peut-être à cause de l’impression évidente de souiller le tableau guilleret de tous ces corps radieux transpirant de santé et de jeunesse, Raymond eut un haut-le-cœur. Ses jambes chancelaient. Il tournait de l’œil. Il pénétra dans l’eau, s’aspergea le visage en sueur. Il conduisit ensuite Émile aux premières vagues. Lui aussi se sentait défaillir.
Puis quand Émile se fut rafraîchi, ils revinrent sur leurs pas, le blouson maintenant posé sur la tête en guise de couvre-chef. Les deux femmes rencontrées à l’aller passèrent à l’écart malgré le sable brûlant. Et ce fut de nouveau la solitude de la plage sans fin. La brume s’épaississait au large.
Raymond revit le poteau incliné par le vent et déchiffra le panneau à demi effacé : Dang.. de...ort Baïnes Baign... int..dit. Arrê... Préfect... du 23 j... 19..
Il rejoignit Émile qu’il avait délaissé sur le rivage. Émile fit l’étonné.
— Ah, t’es là ? Je te croyais parti, toi aussi. T’es où ?
Il le chercha de la main. Raymond s’approcha. À son contact, il tressaillit. Et tandis qu’Émile empoignait son bras, s’accrochait à lui, lui, Raymond, s’étonnait de se découvrir si... nécessaire. Émile comptait sur lui. Et cette confiance, Raymond l’acceptait comme une évidence, irrévocable, indéniable... Il ne se défilerait pas, Raymond. Question de dignité. D’autant qu’elle l’irriguait d’une vigueur nouvelle. Oui, iI assumerait sa charge qui le revitalisait... Jusqu'au bout. Tant qu’il le pourrait.
Puis il retrouva plus loin les vêtements éparpillés au pied de la dune. Il les rassembla en tas. Émile demanda de s’asseoir. Mal de crâne. Soif.
Il s’allongea et Raymond étendit son blouson sur son visage.
La mer s’était retirée. De temps à autre, la biffure dans le ciel d’un vol de goélands ou de mouettes funambules. La sibilation du vent dans les oyats. Au loin, l’expiration régulière des vagues sur le rivage. Le disque orangé du soleil rougeoyait à vue d’œil, sa base écrasée dans le banc de brume de l’horizon.
Ça bougeait sur la plage. Trois hommes en chemise bleu ciel et pantalon bleu marine avançaient en ligne, espacés de quelques mètres. Un peu plus loin, dans la trouée où le fourgon de l’hospice était stationné, scintillaient les éclats bleutés d’un gyrophare.
Étendues sur le sable, deux formes côte à côte, un vêtement posé sur le visage et la poitrine, comme on en voit après un accident de la route, ou un attentat.
Raymond se redressa subitement comme électrisé. Il vit les ombres le fixer d’un air peu amène.
— Émile ! Réveille-toi. On rentre au bercail. Donne-moi tes mains que je te lève.

PRIX

Image de Automne 19
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Nathanael Jo Hunt · il y a
Un véritable road-movie, on voit les images défiler sous nos yeux ! Merci !
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Ginette Vijaya · il y a
Un voyage vers l'ultime destination .
Une ambiance réaliste , qui s’attarde sur tous les détails pour étouffer le rêve .
Pas de rêve possible ni de rémission ni de rédemption .
Alors , pourquoi ne pas prendre la route pour aller se noyer dans ce rêve ?

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Samia.mbodong · il y a
Et les vieux vont mourir sur la plage.
Un récit drôle, ironique, où la vérité saute au visage.
Une fugue des papys comme un dernier bras d’honneur à ce monde qui n’attend que leur mort. Eux ont préféré mourir sur la plage.
Bravo et merci je soutiens.

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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et construit, sur un sujet bien amené et bien porté par ses personnages. Il y a du contexte, du relief et pas mal d'émotion dans cette escapade de vieillards qui tourne au drame.
Pour ce beau moment de lecture, voici mes voix.
Si vous aimez frissonner, je vous invite sur mes lignes, mes « effroyables chimères » sont en finale du grand prix d’été.

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