Les oiseaux de nuit

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À cette époque, j’habitais Lyon, quai Saint-Antoine, en face de la passerelle du Palais de Justice qui enjambe la Saône. L’appartement était très lumineux avec vue sur la colline de Fourvière. J’aimais tout particulièrement mon bureau séparé du salon par une verrière qui faisait penser à un atelier d’artiste et me permettait de profiter de la lumière du jour. Tous mes amis m’enviaient. Un tel bijou à deux pas du centre-ville…
— Ça manque un peu de décorations, tu devrais mettre quelques tableaux, m’avait soufflé Odile, une amie lors de la pendaison de crémaillère.
— Des tableaux ?
— Oui, moi je verrais bien une ville…
— Comment ça, une ville ?
— Des immeubles, des rues avec des gens, quelque chose de contemporain. La ville tu aimes bien ? T’es un urbain, toi ?
— Mmmhh !
Le lendemain, alors que je flânais rue du Bœuf, dans le Vieux Lyon, je tombai sur une boutique qui exposait des tableaux dans sa vitrine. Je connais ce genre de commerces qui vous allèchent avec quelques vraies peintures et vous refilent des posters qu’on voit un peu partout dans les chambres d’étudiants, les services marketing ou les appartements de mauvais goût. Je poussai néanmoins la porte. Une vieille clochette annonça ma présence.
Effectivement, des chariots présentoirs débordaient de posters et d’affiches, soigneusement rangés dans des housses en plastique transparent. Je ne m’étais pas trompé, c’était bien le style de magasin que je détestais. J’allais renoncer quand...
— Puis-je vous renseigner ?
Un vieux monsieur semblant sorti d’un roman de Mark Twain, se tenait sur le seuil de l’arrière-boutique. Il avait sur la tête, une sorte de petite calotte qui semblait collée depuis des années et laissait passer quelques rares touffes de cheveux gris. Ses épaules voutées étaient enveloppées dans un châle d’un camaïeu beigeasse, parsemé de taches diverses.
Le bonhomme dénotait avec le style du magasin.
— J’ai vu vos tableaux en vitrine, je pensais que c’était une galerie…
— C’en était une, il y a quelques années, je vendais mes propres toiles
— Vous êtes peintre ?
— En quelque sorte. Je reproduisais des œuvres célèbres. Un jour, que j’avais besoin d’argent, j’ai commis l’erreur de vendre une de mes copies pour un vrai Caillebotte. L’acheteur s’en est aperçu. Même les experts ont eu du mal à prouver qu’il s’agissait d’un faux. Aujourd’hui, tout ce que je vends ici, c’est pour l’alimentaire…
— Il vous reste des toiles  ? Enfin, des reproductions ?
— Oui, il m’en reste quelques-unes.
Il m’invita à le suivre dans l’arrière-boutique. La pièce était propre, meublée avec sobriété. Un ordinateur portable sur le bureau, une cafetière Senseo branchée, un mug encore fumant… Rien à voir avec l’univers de Mark Twain. Il écarta un rideau qui cachait un petit réduit rempli de tableaux, posés verticalement à même le sol. Il sortit les toiles les unes après les autres..
— Vous avez le choix. Il y en a pour tous les goûts…
Je remarquai une composition graphique de Mondrian, un Kandinsky. Je reconnus « La colonne brisée » de Frida Kahlo, « Le baiser » de Klimt…
— Attendez, ce tableau-là c’est…
— « Les oiseaux de nuit » d’Edward Hopper, je l’ai peint il y a une quarantaine d’années. J’en étais très fier. Il est aux dimensions originales, 84 par 152.
— Vous me le vendriez ?
— Comme un original ou une copie ? Me lança-t-il avec un œil malicieux.
Je négociai l’œuvre pour trois cents euros et très fier de mon achat, rejoignis le quai Saint-Antoine. Le soir même, « Les oiseaux de nuit » était accroché au mur de mon bureau, face à la verrière. Je ne me lassais pas d’admirer ce bar de nuit vu de la rue au cours d’une errance nocturne. Le client de dos et sa part de mystère. Qui est-il ? Attend-t-il quelqu’un ? Le couple, leurs deux mains qui s’effleurent, est-ce une relation d’un soir ? Le barman affairé. La rue est déserte, on sent qu’il peut se passer quelque chose. Je retrouve l’ambiance des films noirs des années 40-50. Le vieux bonhomme de la boutique avait un sacré talent. Dans les jours qui suivirent, je ne pouvais m’empêcher de passer une partie de ma soirée devant mes « Nighthawks ». J’en profitais pour boire un whisky et partager un moment avec les clients du bar.
Un matin, alors que j’allais m’asseoir devant mon ordinateur, je remarquai sur la gauche du tableau, juste à l’angle du bar de nuit, une sorte de halo jaune sur la chaussée, comme si une voiture, stationnée plus haut dans la rue, avait allumé ses phares. Je pensai tout d’abord à un reflet du soleil sur un meuble ou un objet. J’agitai la main devant la toile, mais le halo était toujours là. Était-ce la dégradation de la peinture ? Étonnant pour un tableau peint il y a quarante ans. Par acquit de conscience, j’allais sur Internet. Le halo n’apparaissait sur aucune des images. J’étais furieux de m’être fait avoir. J’avais du travail et je me promis d’aller rendre une visite au vieux bonhomme le samedi suivant pour lui demander des explications.
Le lendemain non seulement le halo s’était élargi, mais on distinguait très bien le capot d’une voiture noire, apparemment une Buick, entre le client seul et l’homme accompagné de la femme rousse.
Était-ce une plaisanterie ? Je décrochai le tableau et le tournai dans tous les sens à la recherche d’un mécanisme diabolique. Je composai le numéro du magasin dont j’avais la carte. Il était fermé et rouvrait en fin de semaine. Le lendemain, la situation était figée et je gardais quelque espoir que la voiture finisse par disparaître ainsi que ce halo jaune qui m’empêchait de dormir.
Deux jours plus tard, le halo jaune avait disparu, mais la Buick était toujours là. Je m’approchai du tableau et, stupéfait, découvris près de la voiture, un homme portant un chapeau rabattu sur les yeux et qui pointait une mitraillette sur le couple.
Qu’est-ce qui m’arrivait ? Je ne buvais pas, ne prenais aucun médicament.
Nous étions vendredi, demain le vieux allait m’entendre.
Le lendemain, je faillis renverser mon café en allant voir le tableau. Le halo, la Buick et l’homme à la mitraillette avaient disparu, mais la vitrine était brisée et les trois clients gisaient sur le comptoir, criblés de balles, le barman avait disparu. Un vrai massacre. Il y avait du sang partout.
Je pris une photo avec mon téléphone. Je ne rêvais pas, le cliché représentait bien ce que j’avais sous les yeux.
J’enveloppai à la hâte mon tableau dans un vieux dessus de lit et retournai à la boutique.
Je poussai la porte. La même clochette retentit.
Une jeune femme, style gothique avec des piercings sur le visage, sortit de l’arrière boutique
— Salut !
— Bonjour Mademoiselle, je pourrais voir le responsable du magasin ?
— M’sieur Régis ? Il est en vacances aux États-Unis.
— Voilà, je suis venu samedi dernier…
— Samedi ? On était fermés, c’était la Toussaint !
— Pourtant je vous assure que la boutique était ouverte, j’ai vu un vieux monsieur tout voûté à qui j’ai acheté ce tableau.
— Un vieux monsieur tout voûté, ah ça m’étonnerait ! fit-elle en éclatant de rire. Elle avait aussi un piercing sur la langue. M’sieur Régis, il fait plus d’un mètre quatre-vingt-dix, c’est un ancien judoka… venez !
Elle m’entraina dans l’arrière-boutique, la même pièce que le samedi précédent, et me montra au mur, la photo d’un type en kimono avec une médaille autour du cou.
— Ce n’est pas lui ! Il y avait plein de tableaux derrière ce rideau.
Elle l’écarta. Un aspirateur, des produits d’entretien.
Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Soudain, j’aperçus sur le mur une vieille photo dans un cadre : le vieux devant la boutique.
— C’est lui, je le reconnais !
— Ah, ça c’est l’ancien propriétaire. Ça fait quinze ans qu’il a disparu, on n’a jamais su ce qu’il était devenu. Et c’est quoi votre tableau ?
Je retirai le dessus de lit et n’en crus pas mes yeux. « Les oiseaux de nuit » était redevenu conforme à l’original. Je consultai la photo prise avec mon téléphone. Les trois clients et le barman étaient bien vivants autour du comptoir.

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