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En compétition

Monsieur le maire souleva un sourcil interloqué. En treize ans de mandat, il n’avait encore jamais entendu de telles aberrations.
— Et donc… vous dîtes que vous allez porter plainte ? demanda-t-il afin d’être certain d’avoir bien compris.
— Évidemment que je porte plainte ! Que faire d’autre ? J’ai tenté l’arrangement à l’amiable : madame n’a rien voulu savoir. Je suis venu vous demander d’intervenir : vous n’avez absolument rien fait. Je…
—  Mais bon sang ! Qu’est-ce que vous auriez voulu que je fasse ? Je suis maire, nom d’un chien ! Pas dresseur d’animaux, ni magicien !
—  Vous auriez pu faire un arrêté municipal. Vous étiez parfaitement en droit. Je connais bien la loi moi, monsieur. Et vous savez ce qu’elle dit, la loi ?
Le maire soupira. Il avait l’habitude de ce genre de Monsieur Je-sais-tout. Dans tous les cas, cet enquiquineur déclamerait son petit discours. Alors, autant en finir au plus vite !
—  « Aucun bruit particulier ne doit, par sa durée, sa répétition ou son intensité, porter atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l’homme, dans un lieu public ou privé », récita Je-sais-tout.
Pfff… quelle exagération ! se dit monsieur le maire. Néanmoins, il posa la question logique à son nouvel administré :
—  Donc, vous estimez que les oies de madame Bousquet « portent atteinte à votre tranquillité » ?
—  À la tranquillité de tout le voisinage, monsieur ! Seulement, personne n’ose se plaindre.
—  C’est que… madame Bousquet habite le village depuis plus de trois décennies ; elle est très appréciée ici. De plus, jamais son élevage n’a dérangé qui que ce soit, à ma connaissance tout du moins…
—  Les gens sont des lâches et des hypocrites ! Tous ces cancanements… c’est insupportable. Je suis sûr de ne pas être le seul à qui ça porte sur le système.
—  Ces cacardements.
—  Pardon ?
—  Pour les oies, on dit « cacardements ». « Cancanements », c’est pour les canards, expliqua le maire. Vous connaissez bien la loi mais l’oie un peu moins on dirait…
Ce jeu de mots fut comme une revanche pour lui. Il s’accorda un petit rictus.
—  Oui, bon… Peu importe. Revenons sur le fond du problème, qui, lui, est sérieux…
C’en fut trop. Le maire éclata :
—  « Sérieux » ? Un problème sérieux ? Non mais vous plaisantez, monsieur ! La mise en sécurité des abords de l’école, c’est un problème sérieux. L’accompagnement de nos seniors, c’est un sujet sérieux. Mais, les cacardements des oies de madame Bousquet, non, là vraiment, vous ne trouverez personne pour vous soutenir dans vos accusations.
—  Ah oui ? C’est ce qu’on va voir !
L’enquiquineur se leva et quitta la pièce.

Durant les semaines qui précédèrent le procès, ce fut l’effervescence à Sougnoles.
Une guerre larvée, insidieuse, sourdait entre les deux camps, constitués du plaignant et son épouse d’un côté, et de tout le reste du village de l’autre. Quand des groupes d’enfants croisaient Monsieur, ils se mettaient à dresser le cou, à agiter le postérieur tout en poussant des cris. Lui se contentait de hausser les épaules et la grappe de marmots finissait par s’éparpiller rapidement.
Quand les dames de la rue en revenant du marché apercevaient Madame, elles détournaient aussitôt les yeux et se murmuraient des commentaires outrés.
Un matin, le couple eut une méchante surprise en sortant de sa maison. Sur la façade, on avait barbouillé l’inscription suivante, en grosses lettres noires : ICI, TU FERAS PAS TA L’OIE !
Était-ce l’œuvre d’une bande d’adolescents ? D’un voisin quelque peu éméché ? Voire de madame Bousquet elle-même ? On ne le sut jamais.
Le mur fut nettoyé, mais les ennuis se poursuivirent, sans jamais se ressembler toutefois. Il faut reconnaître que les villageois, dans leur rancœur glacée, faisaient preuve d’une imagination sans limites : un jour, c’était la boîte aux lettres remplies de plumes d’oie jusqu’à sa gueule débordante ; un autre c’était un tag sur la carrosserie de la voiture…
Monsieur et Madame rangeaient, lavaient, effaçaient et, s’ils étaient très certainement las de ces mômeries, à aucun moment ils ne songèrent à retirer leur plainte.

Madame Bousquet, quant à elle, bénéficiait d’un soutien sans faille. On lui mettait la main sur l’épaule, on la saluait de très loin dans la rue, on lui rendait des visites de courtoisie…
Dans la maison de l’éleveuse, les gens se croisaient sans cesse et on pouvait entendre les mêmes propos revenir en exclamations indignées :
—  Quand on n’aime pas les bêtes, on vient pas s’installer à la campagne !
—  C’est les animaux qui devraient porter plainte contre la connerie humaine !
—  Bientôt, il vous obligera à mettre des muselières à vos oies !
Madame Bousquet dans sa blouse verte écoutait, opinait, confirmait, jusqu’au moment où elle annonçait, des trémolos plein la voix :
—  Allez ! C’est pas tout ça mais, faut qu’j’aille m’occuper des bêtes pendant qu’elles sont encore là…
Les visiteurs restaient encore quelques minutes pour observer l’éleveuse circuler entre les palmipèdes. Quelle femme courageuse ! À son âge, transporter les caisses de maïs, balayer les fientes… ! Et dire que ces deux enquiquineurs, citadins dans l’âme, voudraient lui mettre des bâtons dans les roues… Mais, tout cela était bien normal puisque, « quand on n’aime pas les bêtes, on n’aime pas les gens non plus », comme le répétaient les soutiens de madame Bousquet.

L’histoire prit tellement d’ampleur, qu’un matin, le reporter d’une radio locale sonna chez les plaignants. Monsieur vit là une excellente occasion de justifier sa plainte publiquement. Il se pencha sur le micro et déclara simplement :
—  Écoutez, nous sommes tout bonnement excédés par le bruit incessant. Sans compter les autres nuisances liées à cet élevage ; je pense aux mouches par exemple. En fait, ce débat dépasse le cadre de notre confort personnel, vous savez : c’est une affaire de salubrité publique.
Le journaliste fila aussitôt à la mairie recueillir le témoignage des élus. Si le maire refusa de parler, ce ne fut pas le cas de son premier adjoint :
—  Porter atteinte à une caractéristique rurale, c’est porter atteinte à la ruralité tout entière. Il faut protéger nos campagnes et nos traditions !
Sur les réseaux sociaux, les vidéos des oies de madame Bousquet jaillirent par dizaines, puis par centaines : on partageait, commentait, repostait les images des palmipèdes noirs et blancs. À Sougnoles comme partout en France, le hashtag « oiedeslandes » devint populaire. Les photos d’oisons, particulièrement, attendrissaient les internautes, avec leurs gros plans sur ces boules de poils aux grands yeux ronds comme des billes. Une pétition nommée « Retour aux palmes » se mit à circuler. Elle recueillit rapidement des milliers de signataires, dont celle d’une jeune activiste écologiste qui composa une chanson dédiée aux oies de madame Bousquet :

Lui qui veut vous mettre au pas
Qu’il retourne au métro pa-pa-parisien,
Lui qui veut clouer le bec à l’oie
Mieux vaudrait qu’il ne dise, dise, dise rien

Les gamins du village hurlèrent les paroles sous la fenêtre des plaignants, en venant presque à couvrir les bruits de l’élevage d’à côté !
Ce furent des jours de doute pour Monsieur et Madame. Néanmoins, ils tinrent bon, et, le jour du procès, les longs mois passés à se faire moquer, insulter et harceler les avaient rendus acérés comme des couperets.
Ils grimpèrent les marches du tribunal la tête haute et la bouche pincée, sous les huées du comité de soutien de madame Bousquet.
—  Ce n’est pas le procès de la ville contre la campagne, déclama leur avocate. C’est une question de vivre ensemble.
—  Les oies de ma cliente et les habitants de Sougnoles « vivent ensemble » depuis plus de trente ans ! riposta la défense.
—  On ne devrait pas installer un élevage de palmipèdes si près des habitations ! argua la première.
—  On ne devrait pas installer sa résidence principale à côté d’un élevage de palmipèdes, répondit la seconde.
—  Je demande une condamnation à faire cesser le trouble !
—  Je demande que la requête des plaignants soit rejetée !

Lorsque le verdict tomba, il fut relayé par toutes les radios et chaînes de télévision nationales :
« Les oies de Sougnoles ont été relaxées par la justice. Le tribunal a rejeté la plainte et les plaignants devront verser à leur propriétaire deux mille euros de dommages et intérêts pour préjudice moral ».
Chez elle, madame Bousquet fêtait la fin de l’affaire auprès de ses enfants et petits-enfants.
—  C’est une victoire pour l’animalité ! dit-elle en levant son verre.
Puis elle fourra le toast de foie gras dans sa bouche.

PRIX

Image de Hiver 2020

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Chantane · il y a
Un coq aussi fut passé devant le tribunal car il chantait trop, nos campagnes sont des havres de paix quand les cons passent leur chemin lol
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JACB · il y a
"Ici, tu feras pas ta l'oie", en voilà une trouvaille savoureuse, tout autant que les péripéties procédurières dont sont victimes ces pauvres volatiles comme d'autres animaux d'ailleurs. On s'aperçoit que dans notre société actuelle, le bruit est distillé par écouteurs dans les oreilles, pas d'enfants dans la rue, pas de shoot de ballon, pas de linge qui claque au vent...alors les coqs et les oies n'ont qu'à fermer leur clapet, les vaches arrêter de péter (Co2) et puis quoi d'autres encore ? je vote *****Bonne continuation ALICE.
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Moniroje · il y a
Très d'actualité!!! quand les citadins envahissent nos campagnes, ils se croient tout permis et ne respectent pas nos coutumes... Moi, quand un coq de la voisine se mit, tous les jours à coqueliner une heure avant le lever du soleil, il termina sa carrière dans mon assiette; au vin bien sûr... La voisine me soupçonna avec son regard assassin mais comme le veut la tradition, on accusa un renard de passage....
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Joëlle Brethes · il y a
Jolie chute ! ;) ;) ;)
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RAC · il y a
En lisant ce très agréable texte, on ne peut qu'avoir une pensée pour le pauvre coq Maurice qui lui n'a pas eu la même chance, ni l'étang d'un certain voisin qu'on a obligé à bétonner à cause des grenouilles bruyantes... A quand l'extermination des cigales en Provence ?! A quand le permis à points pour aller s'installer en Province ?
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Bertrand Môgendre · il y a
Sensibilisé à ce problème de voisinage, je soutien madame Bousquet qui a bien du mérite. Les plaignants nous gavent.

Félicitations Alice Babin

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Mireille Bosq · il y a
J'adore la chute...car je l’espérais. C'est bien beau tous ces bons sentiments, la campagne de la tradition contre les envahisseurs citadins dénigrant chant du coq et autres bruyantes cigales. quant à remettre en question leurs coutumes alimentaires...+5
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Monique Gillequin · il y a
Bravo Alice, encore une belle histoire et bien d'actualité. La chute toutefois fait réfléchir
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