Image de Joan

Joan

818 lectures

374

FINALISTE
Sélection Jury

C’est une affaire vieille maintenant de plus d’un siècle et largement tombée dans l’oubli. Hormis quelque historien ou chroniqueur passionné de faits extraordinaires, il se trouvera peu de monde aujourd’hui pour vous raconter cette curieuse et fascinante histoire qui se déroula à Ravenne : celle de ce gardien de chapelle nommé Rosario Langrillo et du mystérieux visiteur qui lui adressa une étrange requête…

***

Si d’illustres personnages sont associés à l’histoire de Ravenne, beaucoup se souviennent peut-être que c’est ici, dans cette vieille cité italienne, en 1321, que le plus célèbre d’entre eux, le poète Dante Alighieri, rendit son dernier soupir à l’âge de cinquante-six-ans.
Cette fin prématurée marqua, pour celui qui avait dû fuir sa ville natale, le terme d’un long exil politique et d’une errance à travers les cours d’Italie qui avaient offert leur protection.
Aussitôt après sa mort, nombreux furent ceux qui se disputèrent la dépouille du prodigieux auteur de La Divine Comédie et revendiquèrent le droit de la conserver. Florence tout d’abord, sa ville natale, et qui pourtant avait prononcé sa condamnation pour hérésie vingt ans plus tôt, estima sa demande légitime. Mais également les religieux de l’ordre des Franciscains de Ravenne, lesquels avaient adouci les dernières années de la vie du Maître, ainsi que les concitoyens et autorités de la même ville, qui ne voulurent pas restituer le corps à Florence puisque la cité l’avait banni autrefois. Le conflit perdura des siècles durant lesquels la sépulture de « l’Homère Italien » resta finalement à l’endroit où il avait été inhumé : dans l’église San Francesco de Ravenne. En 1519, après pas moins de deux siècles de négociations, la ville de Florence obtint du pape l’autorisation de récupérer la dépouille de Dante et lorsque le légat envoyé à Ravenne, Pietro Bembo, arriva en grande pompe pour procéder à son rapatriement, on découvrit sous la dalle du sarcophage quelques feuilles de lauriers desséchées, un peu de poussière, des fragments de parchemins dissous par le temps, mais aucune trace du poète florentin. Le légat repartit bredouille et on ne divulgua jamais l’affaire. Si bien que pendant une éternité les pèlerins continuèrent d’affluer et de se recueillir devant un tombeau vide.
Mais tout cela, Rosario Langrillo l’ignorait bien évidemment quand, en 1860, il reçut les clés de la chapelle Braccioforte de Ravenne…


La chapelle Braccioforte appartenait à la communauté des Franciscains dont le monastère avait abrité un temps le poète exilé. Élevée à l’entrée des jardins du cloître, elle jouxtait l’église de San Francesco avec laquelle elle avait communiqué autrefois par un portique à colonnades, avant que les moines ne décident d’entreprendre des travaux de restauration au cours du XVIIe siècle ; depuis, le portique a disparu et un mur est venu sceller l’ancien accès.
Rosario Langrillo, la cinquantaine, veuf, ancien valet de ferme, en était devenu le sacristain sans que l’on sache comment. C’était un brave homme, sans aucune malice et vivant pratiquement comme un ermite au milieu des religieux qu’il voyait peu. Il aimait sa chapelle qu’il considérait comme sa demeure et en prenait le plus grand soin, époussetant les statues, lustrant les objets d’orfèvrerie, balayant les sols chaque matin, et déposant aux beaux jours des bouquets de fleurs cueillies dans les jardins du monastère. Il s’attardait souvent devant le Christ ou les statues des Saints, levant son sourire candide vers la Madone qu’il regardait timidement, presque amoureusement…
Les nuits où il était de garde il avait pris l’habitude de dormir sur un banc de la sacristie et il n’était pas rare qu’il reste étendu un moment sur son lit de fortune, se mettant à boire et à rêvasser en contemplant sa chapelle.
Or un soir, tandis qu’il faisait nuit noire derrière les vitraux, et comme il déambulait sa flasque à la main, à demi hébété par l’eau-de-vie qu’il ingurgitait, il fut surpris tout à coup par une grande ombre se tenant dans le recoin obscur d’un pilier.
Sous l’effet de la frayeur le sacristain fit un pas en arrière. L’apparition, d’une hauteur impressionnante, et drapée majestueusement d’une longue toge rougeâtre, restait parfaitement silencieuse et immobile. Qui cela pouvait-il être à une heure pareille ? Les Frères dormaient dans leurs cellules et la chapelle était entièrement fermée à clé.
— Qui… qui êtes-vous ? demanda-t-il.
Rien ne répondit.
Les yeux écarquillés, le sacristain cherchait à distinguer la figure tout en haut de l’ombre qui le dominait. Qu’était-ce au juste ? Un fantôme ? Une hallucination… Un ange de Dieu ?
— Comment êtes-vous entré ?
Pas plus que la première fois l’intrus ne daigna répondre.
La tête penchée sur l’épaule, il continua d’observer ce phénomène bizarre mais c’était à présent la couleur écarlate de la toge qui le laissait perplexe…
Une pensée traversa son esprit et le saisit d’effroi. Il balbutia :
— Es-tu… le diable ?
Alors une voix au timbre étrange s’éleva lentement :
— Je suis Dante Alighieri…
Rosario n’avait jamais entendu prononcer ce nom auparavant, un nom qui sonnait comme celui d’un illustre général ou d’un grand Seigneur. Il dit avec précaution :
— La chapelle est fermée à cette heure. Revenez demain.
L’étranger dit encore :
— Je veux que l’on me rende une digne sépulture…
— Adressez votre requête au Padre.
Mais l’ombre, d’une voix insistante, répéta :
— Je suis Dante Alighieri… et je veux que l’on me rende une digne sépulture…
— Je ne peux rien pour vous. Il faut vous en aller.
Et c’est à ce moment-là que l’ombre disparut. Soudainement. Pour la première fois.

Une journée passa et le lendemain soir la grande ombre surgit à nouveau au même endroit, répétant les mêmes paroles que la veille précédente :
— Je suis Dante Alighieri… 
— Encore toi !
— Je suis Dante Alighieri…
— Seigneur ! Tu ne connais que ce refrain ?
— Et je veux que l’on me rende ma digne sépulture…
— Ça suffit ! Tu m’ennuies avec tes histoires.
— Je suis Dante Alighieri…
— Et alors, qu’est-ce que j’y peux.
Et c’est ainsi tous les soirs.
Cependant, le sacristain en eut bientôt plus qu’assez de ces monologues de sourd ! Contrarié, il se confia à son collègue et ami Graziano qu’il connaissait de longue date : il ne voulait plus travailler pour les Frères car une créature venait le persécuter tous les soirs dans sa chapelle.
— Une créature ?
Graziano Filippone est un ancien aumônier aujourd’hui en charge d’une petite cure à la sortie de la ville, considéré par tous car il a la réputation d’être un homme instruit et avisé qui trouve une solution à chaque problème. Il demande à Rosario ce qu’il entend par « créature ». Alors ce dernier se met à lui conter tout par le menu détail : ses rondes du soir, comment il emprunte l’allée circulaire de la chapelle à la même heure, sa prière à la Madone, son dernier recueillement devant le Rédempteur, il continue jusqu’à l’angle, un angle toujours sombre même en plein jour… Et là, là… Dans l’angle… Et là… là… (« Oui, là, dans l’angle, eh bien quoi ? ») Là, cette ombre immense et rouge des pieds à la tête, qui se dresse à son passage, et lui répète constamment la même chose : qu’il se nomme Alighieri et…
— Alighieri ?
— Oui, Alighieri. Pourquoi fais-tu cette tête ?
— Mais, mon vieux, Alighieri ! Qui ne connaît pas à Ravenne le nom d’Alighieri ! C’est le plus grand poète de tous les temps, imbécile. On ne t’a donc pas appris ça à l’école ! ?
— C’est un poète, et alors ? Combien de temps encore va-t-il rester là et me harceler ?
— Ne te tourmente pas comme ça, mon ami. Nous en sommes tous là. Moi, par exemple, crois-tu que je sois épargné ?
— Toi ! Toi aussi, tu as… ?
Graziano soupire avec résignation : « Eh oui, moi aussi. Qu’est-ce que tu crois, tu n’es pas le seul figure-toi à avoir ce genre d’inconvénients. Avec le cimetière derrière le presbytère, je peux te dire que toutes les nuits j’en suis assailli, de fantômes. Mais je n’y fais plus attention. À la longue, on s’habitue.
— Mais tu ne m’avais jamais rien dit de tout ça ?
— Bien sûr que je ne t’avais rien dit. À quoi bon en parler ? Je ne suis pas le premier à en voir. Nous autres, curés, fossoyeurs, croque-morts, nous sommes bien placés pour savoir qu’il se passe des choses étranges la nuit. Que veux-tu, c’est inévitable avec le métier que nous faisons, il n’y a rien de fantastique à ça. Et puis les morts ne sont pas dérangeants ni envahissants si on les respecte, ils savent rester à leur place à condition que nous restions à la nôtre. Ils ne frayent pas avec nous, ils restent entre eux et c’est bien mieux comme ça. Moi, par exemple, je ne vais jamais les importuner, je me contente de les observer discrètement derrière ma fenêtre. Sais-tu, par exemple, que ça fait dix ans que je vois Ségrédo se balader dans mon cimetière…
— L’ancien maire ?
— Lui-même. Toujours vêtu comme au jour de ses funérailles. Mais il n’est pas tout seul, je vois fréquemment Basilio Filiberti, le vieux cordonnier, qui va toujours rencontrer un de ses voisins de la rangée du dessus, et aussi ce Giuseppe Tornazzi, qui sort de sa tombe tous les Vendredis Saints. Crois-tu que je sois impressionné ? Pas du tout, sinon il ne faut pas être curé. Et Giulia Crémone, tu te souviens d’elle ?
— Elle est morte, Giulia Crémone ?
— Enterrée la semaine dernière. Elle a pris son temps, mais a fini par réapparaître. Elle était là hier soir pour la première fois, en train de faire timidement connaissance avec ses nouveaux voisins.
— Tout de même, Graziano, tu ne vas pas me faire croire que tu vois tous ces gens la nuit dans ton cimetière ?
— Puisque je te le dis. Il faut les voir, quelquefois, quand ils sont tous réunis, en train de bavarder sous le clair de lune. Je t’assure, quel spectacle !
— Tu en parles comme s’ils étaient inoffensifs.
— Évidemment qu’ils sont inoffensifs. Seulement, attention, il ne faut pas l’ébruiter, il ne faudrait pas que l’on sous-estime notre fonction, tu comprends. Tiens, c’est bien simple, on devrait nous décerner une médaille, oui, Monsieur ! On devrait nous décerner une médaille pour la place que nous occupons dans la société, car nous assumons avec courage les tâches que les autres ne veulent pas faire. Mais oui… Ne me regarde pas comme ça, Rorio. Sans nous, qui est-ce qui ferait le travail, hein, je te le demande ! Demande-leur à tous ces beaux citadins qui dorment paisiblement dans leurs habitations du centre-ville, loin des lieux où errent les spectres, où rôdent leurs aïeux, s’ils voudraient échanger leur place contre la nôtre ou s’ils aimeraient dormir tout près des cimetières. Pour eux la nuit est douce, mais pour nous… Nous, nous savons bien ce qui s’y passe, les douces nuits de Ravenne ont leurs secrets… Non, crois-moi, mon vieux Rorio, tu as de la chance de n’avoir qu’un seul fantôme sur les bras.

Réconforté par les paroles de son ami, Rosario regagna sa chapelle au plus vite. À son arrivée, le crépuscule hantait déjà les vitraux. Dans l’angle de la chapelle, à son tour de ronde, le spectre rouge l’attendait.
Et les mêmes scènes recommencent. Soir après soir le revenant obstiné du poète jaillit dans le recoin obscur de l’édifice à chacun de ses passages.
Cependant, le temps passant, Rosario est las d’entendre se lamenter l’ombre. Il voudrait bien retrouver sa tranquillité d’antan. Se débarrasser de ce maudit Dante qui lui sape ses soirées.
Il est presque à deux doigts d’en parler à Fra Virgilio, le Padre supérieur du monastère.
— Ne fais surtout pas ça, malheureux ! lui dit Graziano en l’apprenant. Tu aggraverais ton cas ! Si Fra Virgilio apprenait qu’il y avait un fantôme chez lui, il serait bien capable de convoquer un exorciste.
— Et alors ?
— Et alors tu serais perdu. Ne sais-tu pas que ces gens-là sont une plaie ? S’il en vient un dans ta chapelle, c’est toi qui seras obligé de déménager. Des démons ils en attirent plus qu’ils en expulsent. Tu te souviens de l’ami Carmino, qui a épousé Chérubina Lorenti ? Bon. Un mois après la noce, notre ami fait soudain appel à un exorciste, soi-disant qu’il trouvait que sa femme était un peu trop… enfin, il était persuadé qu’elle avait le diable en elle.
Alors Graziano se penche vers son ami pour continuer de lui dire des choses confidentielles à l’oreille, les secondes passent, et blablabla et blablabla… quand soudain Rosario éclate de rire : « Tu te moques de moi, Graziano ? Tu voudrais me faire croire qu’ici, dans notre ville… ? Non, je ne te crois pas !
— Eh, quoi… Tu as tort de rire. Il y a des choses bien plus étranges dans ce bas monde, crois-moi. Si tu savais tout ce que j’entends en confession… Certaines nuits il m’arrive même de ne pas dormir…
Mais Rosario ne veut pas en entendre davantage, il est préoccupé par tout autre chose. S’il est venu ici, c’est avant tout pour savoir comment il peut s’y prendre pour chasser définitivement le locataire intrusif de sa chapelle.
Son air abattu en dit long sur son moral.
— Ne fais pas cette mine, mon ami, il y a sûrement une solution à ton problème. Nous finirons bien par la trouver. Les revenants ont toujours une bonne raison pour se manifester. Soit ils ont des regrets, soit ils ont des reproches à faire. Ça fait combien de temps, maintenant ?
— Un peu plus de six mois, répond Rosario.
— Aie ! C’est que son problème est sérieux, alors. Plus ils sont contrariés, plus ils sont insistants. Ce qu’il faudrait, c’est qu’on sache exactement ce qu’il veut, le tien.
— Mais je te l’ai dit, celui-là n’est pas un fantôme ordinaire ; il ne fait que répéter la même chose en pleurnichant tous les soirs ; et je m’appelle un tel, et je veux qu’on me rende ma sépulture, et patati et…
— Et pourquoi vient-il te réclamer à toi sa sépulture ? Ne sait-il donc pas que la sienne se trouve de l’autre côté, derrière le mur de la chapelle…
Brusquement Graziano se frappe le front :
— Oh l’imbécile ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ! Le voilà le problème, bien sûr !
— Quel problème ?
— Ton poète m’a tout l’air égaré. Sinon, il ne chercherait pas sa tombe au mauvais endroit ! Ce sont des accidents qui peuvent arriver, les fantômes perdent parfois leur sens de l’orientation. C’est ce qui arrivé au tien, sûrement. Ce n’est pas grave, heureusement. Écoute, voilà ce que tu vas faire, ce n’est pas très compliqué… 
Et le curé d’expliquer maintenant à son collègue tout ce qu’il devra faire dorénavant pour que Dante retourne en paix dans sa tombe. Puis il conclut :
— Te voilà tiré d’affaires, mon Rorio. Quand le Poète aura réintégré son tombeau il n’aura plus de raison de venir troubler tes soirées et tu pourras dormir sur tes deux oreilles.

Le soir suivant arrive et…
Est-il nécessaire d’expliquer que rien ne se passe comme prévu ?
Après plusieurs semaines, l’ombre demeure toujours à la même place. Malgré les efforts constants du sacristain, rien n’y fait : le fantôme refuse de quitter son coin.
Et Rosario trépigne ! Assez ! Assez ! Par pitié ! Il est au bord de l’effondrement.
Alors il retourne voir son vieil ami, plus désespéré que jamais. Lui raconte ses derniers malheurs. S’épanche auprès de l’ecclésiastique. Qui lui dit :
— Tu ne vas quand même pas rendre les clés pour des bêtises pareilles. 
Mais Rosario est intraitable. Il n’en peut plus. Ce qu’il veut, c’est se débarrasser une fois pour toutes de ce parasite ectoplasmique, ne plus être obligé de cohabiter avec un spectre dépressif qui, en plus, ne comprend rien quand on veut l’aider.
Graziano, qui l’a écouté sans sourciller, reste perplexe : à son âge il en a vu et entendu, mais un cas pareil… Il se gratte la tête. Une vieille rumeur courant depuis longtemps à propos de cette chapelle lui revient à l’esprit :
— Il paraît qu’il y a un trésor dans cette chapelle. Ton spectre n’est peut-être ni plus ni moins qu’un voleur déguisé.
— Un voleur qui ne vole rien et revient au même endroit toutes les nuits ?
Le curé, qui ne s’avoue jamais vaincu et continue de réfléchir au problème en cherchant une solution semble soudain avoir une inspiration.
— À moins que…
— À moins que quoi ? fait Rosario, frémissant d’espoir.
— À moins qu’il ne soit pas celui qu’il prétend être…
— Que veux-tu dire ?
— Cette chose que tu vois, comment est-elle au juste ?
— Mais je ne sais pas, moi, répond Rosario. Elle est immense, et rouge comme la crête d’un coq.
— Est-ce qu’elle a des cornes ?
— Comment veux-tu que je sache, je ne vois même pas le haut de sa tête.
— Ce n’est peut-être pas Alighieri qui te parle mais le Malin.
Et les voilà à nouveau en train de comploter, fomentant une nouvelle stratégie pour évincer au plus vite de Braccioforte ce fantôme qui empoisonne l’existence du sacristain. Une fois encore, l’innocent Rosario écoute religieusement son grand ami en qui il place une confiance aveugle. Car, qui mieux que ce Sage, qui possède une si grande instruction, initié aux mystères les plus étranges de notre monde, pourrait le conseiller ?

Et les choses continuèrent ainsi pendant très longtemps. Dans tout Ravenne on ne tarda pas à connaître les mésaventures nocturnes du sacristain, mais comme on savait aussi que ce n’était pas l’eau bénite qui étanchait sa soif, on se riait de ses histoires d’homme rouge qu’il inventait et on attribuait ses visions grotesques à son esprit échauffé par la boisson, si bien que personne ne prit jamais au sérieux ses divagations. Fallait-il que les Frères soient aveugles pour confier les clefs de leur chapelle à cet ivrogne !
L’année 1865 mit un terme à ces visions quand la tombe de Rosario Langrillo alla garnir un beau matin de mai le cimetière de Ravenne.
Cette même année, des travaux d’assèchement nécessitèrent la destruction d’une partie de la chapelle Braccioforte. Le coup de pioche d’un ouvrier fit résonner un son creux et révéla une cavité dissimulée dans un mur en briques. On mit à jour un cercueil de bois portant l’inscription suivante sur un côté : « Dantis ossa 1677 ». Cette découverte plongea les témoins dans une stupeur confuse. Était-ce les reliques du poète ? Mais pourquoi la dépouille d’Alighieri reposait-elle ici et non à quelques mètres de là où elle était censée être ?
Tous ignoraient alors la déconvenue du Légat Pietro Bembo qui était venu dans cette ville en 1519 pour recueillir les restes sacrés du Florentin. Quand celui-ci avait découvert le tombeau vide, il l’avait fait refermer immédiatement et sceller à nouveau avec sa chevalière de cardinal, et s’en était retourné les mains vides auprès de Sa Sainteté à Rome à qui il dut probablement expliquer avec des mots embarrassés l’échec de sa mission. Disparu ? Comment ça, disparu ? Oui, disparu, c’était ce qu’avait dit le Légat, consterné. On ne savait quand, ni comment, ni pourquoi et par qui. L’affaire du tombeau vierge n’avait jamais été ébruitée et le mystère demeura entier pendant plus de trois siècles.
On finit par découvrir la clé de l’énigme par hasard. Les Franciscains, dont le couvent était voisin de l’église San Francesco, et qui avaient tenté en vain d’obtenir jadis les restes d’Alighieri, de peur que la ville de Ravenne ne soit spoliée par la cupide Florence, avaient prétexté des travaux dans leur chapelle dont ils avaient condamné autrefois le mur mitoyen avec le tombeau. Ils avaient percé en secret le mur primitif des nuits durant jusqu’à atteindre le cercueil sous la dalle du sarcophage à l’arrière duquel ils avaient opéré une petite ouverture suffisamment large pour permettre le passage d’une main. Le bras du moine qui s’était faufilé par l’ouverture en avait extrait et rapporté un à un tous les ossements. Les moines avaient donc pillé le tombeau, escamoté la dépouille pour la conserver chez eux et pendant des siècles avaient gardé secret entre eux le fait que la chapelle de Braccioforte contenait un grand trésor. Le Secret n’avait jamais transpiré grâce au silence entretenu de part et d’autre : le Vatican, pour ne pas perdre la face en avouant que le tombeau contenait du vent, et l’ordre des religieux Franciscains qui ne pouvaient éventer le fait qu’ils avaient commis le sacrilège de piller un tombeau. Seulement les siècles et une Révolution passant par là avaient fini par disperser les Frères et emporter dans l’oubli le Secret : personne ne savait plus où était Dante. Jusqu’au jour où Monseigneur Uberti avait fait exécuter des travaux d’assèchement dans une partie de la chapelle et que grâce à ceux-ci le hasard permit de le retrouver.
Cet endroit où le cercueil fut découvert était le lieu où précisément, durant cinq années de suite, Rosario Langrillo s’était entretenu avec la grande ombre fantomatique de l’homme mort six cents ans plus tôt. Aussi, beaucoup se rappelèrent des visions du sacristain. Il avait donc dit vrai. Tout ce qu’il avait rapporté était juste, ses conversations avec le fantôme d’Alighieri n’étaient pas l’œuvre d’un esprit sous l’emprise de la boisson. Le spectre rouge qui s’était adressé au sacristain lui avait divulgué une vérité à laquelle personne n’avait voulu croire.


La même année de la découverte des reliques du Poète eut lieu en l’honneur du 600e anniversaire de sa naissance une fête mémorable de célébration qui attira pour l’événement une foule considérable venue de toute l’Italie.
Au milieu des flonflons, des guirlandes, des bannières de fleurs, des orchestres, des discours du maire et du préfet, la foule assista trois jours durant aux hommages rendus, défilant devant les restes exposés de Dante Alighieri. Abrité sous son cercueil en verre, le squelette reposant sur un coussin écarlate frangé d’or vit passer la procession des curieux. Peut-être furent-ils médusés de constater que le Grand homme était en réalité petit, car ce dernier ne mesurait pas plus d’un mètre cinquante-cinq. Au milieu des fastes grandioses les pèlerins et les habitants se pressèrent autour du cercueil de cristal qu’on allait bientôt réensevelir (car la ville, inquiète des possibles revendications de la cité florentine, avait décidé qu’on le laisserait visible juste le temps de marquer l’anniversaire). Parmi eux se tenait Théodora Fiosa, une vieille femme que certains connaissaient pour ses dons d’extralucide. Quand la foule se retira au bout de la troisième journée de commémoration et que l’animation cessa, elle fut l’une des dernières à quitter l’église. Elle raconta qu’au moment de s’engager à son tour dans la file d’attente qui avançait vers le porche de l’église elle fut intriguée en entendant des voix derrière elle, alors qu’elle avait vu l’intérieur vide, et se retourna. Elle vit, solitaires au milieu des rangées de chaises vides, deux individus qui paraissaient joyeux et absorbés dans leur conversation. Elle fut surprise et les observa quelques instants avant d’avancer vers la sortie – mais au moment de franchir définitivement le seuil de l’église, elle se retourna une dernière fois pour les voir : il n’y avait plus personne et le silence était redevenu total. Ce n’est finalement qu’après, sur le chemin du retour, qu’elle se souvint alors que l’un des deux personnages entrevus dans l’église n’était autre que le curé de San Claudio qui était mort quatre mois plus tôt.
De là à penser que les deux compères étaient à nouveau réunis par-delà la mort il n’y a qu’un pas… Mais au fait, de quoi riaient-ils donc ces deux-là quand Théodora Fiosa les avaient surpris ? Qu’est-ce qui pouvait les amuser à ce point au cours de la fête de commémoration à laquelle de toute évidence ils avaient assisté ?
Il y a là un nouveau mystère que l’on n’est pas près de percer.
À moins qu’il ne faille se rendre, pour le savoir, du côté d’un certain petit cimetière une nuit de pleine lune…

PRIX

Image de Été 2019
374

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joan
Joan  Commentaire de l'auteur · il y a
Petite précision pour le lecteur que cela intéresserait : le fond historique de cette nouvelle est inspiré de la réalité.
·
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Beau voyage dans le temps. Bon voyage en finale.
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci Jarrié !
·
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Belle revisite suite à votre découverte de Lilou. Rares sont vos textes sur short seule la qualité prime. Si d'aventure vos yeux s'attarde sur ''Léontine et le chemin fond'' dont la trame a pour décor mon pays d'enfance.
Bon dimanche Joan.

·
Image de Joan
Joan · il y a
J'irai lire, promis, Jarrié, car j'aime votre modestie et votre humour. Bon dimanche aussi (reposant, j'espere).
·
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
Une histoire très travaillée qui nous prend de bout en bout. Mes voix.
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci Chantal pour cette lecture. (Pourquoi " Mes voix " car le concours est terminé ?)
·
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
Je suis tête en l'air, j'ai aimé, j'ai voté, sans calcul et n'ai pas fait attention au reste. Bonne journée Joan.
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Avec un peu de retard, voici mon commentaire et mes félicitations pour cette belle histoire dont la première partie est alerte et bien racontée avec la vision de Dante et le dialogue plein d’humour du curé et du sacristain.
La deuxième partie plus proprement historique comporte quelques longueurs et gagnerait à être condensée dans ses explications. Mais l’histoire très bien documentée nous renseigne sur un mystère et se lit très agréablement.
Mon vote qui se réduit forcément à une voix (au lieu de 4, voire 5 que j’aurais accordées au texte pendant la finale) mais le cœur y est !

·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci sincerement pour votre commentaire avisé et constructif. Savez-vous, Fred, que c'est exactement la réflexion que je me suis faite avec le recul. Refondre la seconde partie. Mais il était déjà trop tard, le texte étant en ligne.
·
Image de Parfumsdemots Marie-Solange
Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Super texte ,je me demandais s’il y avait un fond de vérité avant de lire votre encart
J’ai vraiment aimé,bravo !
(Je vous invite pour ma nouvelle Conforme à la volonté du Ciel,en espérant que cela vous plaise)

·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci beaucoup. J'ai donc bien fait de mettre cette précision. Tout est vrai pour le côté historique.
·
Image de Vrac
Vrac · il y a
Les franciscains sont décidément amateurs d'ossements (je pense à la célèbre Capela dos ossos d'Evora) ! Bravo pour ce récit
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci Vrac. Je crois avoir vu un documentaire sur cette chapelle, construite entièrement avec des ossements si je ne me trompe pas, et c'est assez morbide, je trouve.
·
Image de Artvic
Artvic · il y a
Texte très bien écrit et on sent la recherche ! Bravo, +5
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci pour vôtre lecture, Artvic.
·
Image de Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Voilà un texte bien écrit et fort documenté.
Moi, je ne crois pas beaucoup en l'homme ; aux fantômes, j'hésite... Peut-être...
Mes 5 voix d'outre-tombe...

·
Image de Joan
Joan · il y a
Tout comme vous je ne crois pas beaucoup en l'homme - mais aux fantômes, oui...
Merci Vivian, C'est sympa d'avoir lu... 😉

·
Image de Ghislain Tshalwe
Ghislain Tshalwe · il y a
Bravo Joan! Vraiment captivante votre histoire.
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci Ghislain.
·
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Un magnifique voyage. Je me suis demandé quelle chute vous nous réserviez et je n'ai pas été déçu
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci pour votre lecture, Stéphane.
·
Image de Léa30
Léa30 · il y a
Mes votes
·
Image de Joan
Joan · il y a
Merci Léa.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

C’est en automne qu’il acheta la maison. Elle correspondait exactement à l’idée qu’il se faisait d’un refuge confortable pour ses vieux jours. A la veille de ses soixante-sept...

Du même thème