Les nuits de Boulogne

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J'ai 38 ans, marié, un enfant, jardinier. Admirateur de Maupassant, Edgar Poe et quelques autres grands nouvellistes, j'ai décidé de me lancer dans l'écriture  [+]

J’avais rencontré Julia au lycée, à Paris. Elle m’avait plu tout de suite. C’était une petite brune piquante, drôle, enjouée. Mon grand ami d’alors s’appelait Raphael, un Antillais. Il l’avait courtisée le premier et ils étaient finalement restés ensemble quelque mois. Je ne lui en avais pas trop tenu rigueur. Puis il avait obtenu une bourse pour partir étudier en Amérique du Sud et il était parti du jour au lendemain, sans même nous dire au revoir, ou presque. J’avais été déçu, mais pas autant que Julia, qui était sincèrement amoureuse.
Elle et moi nous étions alors naturellement rapprochés et ce qui devait arriver arriva. Notre liaison dura tant et si bien qu’au sortir des études, nous décidâmes de nous marier et de prendre un appartement sur Clamart. Nous avions complètement oublié Raphael. Nous fûmes embauchés tous les deux dans une très grosse entreprise dont l’Etat était toujours actionnaire et qui garantissait à ses cadres des carrières toutes tracées jusqu’à la retraite. Assurés d’une certaine sécurité de l’emploi, d’un revenu très confortable et de nombreux avantages en nature, nous pouvions sereinement envisager l’avenir.

Mais peu à peu, Julia changea.
Je ne sais pas pourquoi exactement. Cela commença dans l’intimité : les faveurs qu’elle me prodiguait jadis généreusement se mirent de plus en plus à ressembler à des évènements qu’il fallait préparer à l’avance, comme des commémorations de nos ébats d’antan. Elle se montra de plus en plus irritable, de plus en plus persifleuse. Quand je l’entretenais de mon travail, elle n’avait de cesse que de me donner des leçons sur la façon dont il fallait s’y prendre pour traiter avec le client, remettre à sa place un collègue insolent, négocier une augmentation avec la hiérarchie. Si bien que je finis par ne plus lui parler du bureau, et, pour finir, à ne presque plus lui parler du tout.
En elle s’était forgé peu à peu la conviction d’avoir enfourché le mauvais cheval. Dix ans après que nous l’ayons vu pour la dernière fois, elle se mit à me reparler de Raphael. De quel ami formidable il avait été en plus d’être son boyfriend. Du nombre de choses formidables qu’il lui avait fait vivre. A quel point ils avaient été en résonnance l’un avec l’autre ; avec quelle intensité son âme s’était trouvée accouplée à la sienne.
Bien entendu, en creux de ce portrait se dessinait le mien. Etait-ce de sa part la marque d’une réelle volonté de me blesser, d’une indifférence totale à l’égard de ce que je pouvais ressentir, où d’un manque de psychologie confinant à la bêtise la plus abjecte ? Toujours est-il qu’en épanchant sa nostalgie sur moi sans plus de considération, elle me faisait comprendre d’une manière absolument limpide combien j’étais l’antithèse de cet amour magnifié par le temps.
Au début, je pris mon mal en patience, priant pour que cela ne soit qu’une mauvaise passe. Je tentai de faire dévier la conversation sur d’autres sujets, en vain. Puis je la laissai soliloquer en m’efforçant de penser à autre chose, également sans succès. Non contente de parler, elle sollicitait en plus mon attention, comme s’il s’était agi d’un sujet neutre, comme si je n’avais jamais connu l’homme dont elle parlait et qu’elle-même n’était pas ma femme, mais juste une vieille amie qui aurait pu me raconter n’importe quoi.
Un palier fut franchi dans l’ignoble quand, un soir, elle se mit à comparer nos performances respectives.
Vous vous doutez de ce dont je veux parler. Car elle avait aussi le regret de l’amant qu’il avait été. Là, pour la première fois, je la vis manifester quelque gène, mais cela ne l’empêcha pas d’aller jusqu’au bout de son réquisitoire. Et d’entrer dans les détails.
Cette fois, je sus que j’allais commettre l’irréparable. Je voulais la frapper, la frapper jusqu’au sang, me venger avec les poings de ce qu’elle me faisait subir avec la bouche. Je pris donc la décision de partir tout de suite de l’appartement. Après avoir claqué la porte, je me mis à marcher au hasard, à vives enjambées, mu aussi bien par la colère qui m’étreignait le cœur que par le désir que j’avais d’éviter qu’elle ne me rattrape dans cette nuit glacée de novembre. Une fois suffisamment loin, perdu dans une des rues anonymes du quartier résidentiel où nous habitions, je ralentis l’allure, et vit que j’avais eu la présence d’esprit d’enfiler mon manteau. Je fouillai dans mes poches, à la recherche de mon paquet de cigarettes, avant de me souvenir que j’avais arrêté de fumer il y a cinq ans.
Comme en état de choc, je pris la BM et partit sur Boulogne, cherchant un bar-tabac ouvert avec la même fièvre que si je m’étais rendu aux urgences pour soigner une plaie ouverte. Je trouvais finalement un pub qui vendait des Camel. Je retournai dans la voiture et en fumait deux à la suite. Je repris peu à peu mes esprits. Mais je ne pouvais m’empêcher de repenser aux paroles de Julia. Je l’imaginai, elle et Raphael, en train de faire l’amour dans toutes les positions. J’imaginai le corps de ce dernier, ce corps félin, musclé, à la peau d’ébène, qui continuait, après toutes ces années, à la faire fantasmer. Et je repensai à elle, qui avait décidé de me balancer ça à la figure comme une paire de gifles.
Je savais que je n’étais pas en état de retourner chez moi. Cela allait dégénérer. Je redémarrai, fit un ou deux kilomètres et m’enfonçai dans le bois de Boulogne, le cerveau en pilotage automatique.
Je trouvai bientôt ce que je cherchais : non loin du jardin d’acclimatation, une large avenue cernée par la végétation, avec, sur ses trottoirs, des filles aux seins refaits, aux cheveux gras, aux lèvres pulpeuses jusqu’à l’indécence, perchées sur de hauts talons et sanglées dans des minijupes, attendant le client avec une placidité toute bovine qui contrastait avec leur tenue. Un peu à l’écart, derrière elles, là où les sportifs amateurs faisaient leur jogging la journée, déambulaient les maquereaux, échantillons encore moins ragoûtants de l’espèce humaine.
Un peu craintif soudain, je ralentis l’allure jusqu’à rouler quasiment au pas. Je m’arrêtai à hauteur d’une des filles, une sorte de péruvienne petite et trapue, à l’énorme poitrine, mais au visage presque enfantin, qui m’apparut un peu moins vulgaire que ses collègues. Je la fis monter dans ma voiture et nous allâmes dans un coin tranquille.
Cela se passa bien. Très bien, même. Ma voiture était spacieuse, les sièges aisément rétractables, et la volupté que je connus cette nuit-là avait pour elle, en sus des orifices auxquels je m’abandonnai, le parfum acide de la vengeance.
Je rentrai vers une heure du matin. Julia s’était légèrement radoucie. Elle semblait enfin se rendre compte qu’elle avait presque réussi, par son harcèlement, à réveiller en moi, moi le bureaucrate, moi le cadre inoffensif qui de ma vie n’avait jamais levé la main sur quiconque, la violence aveugle qui sommeille en chaque homme.
C’est une autre tentation à laquelle j’avais préféré succomber. Et je n’avais pas réalisé à quel point les plaisirs de la chair me manquaient. Dans les jours qui suivirent, Julia réitérant ses sarcasmes, je retournai donc au bois et la fréquence de mes visites finit par s’établir autour de deux à trois soirs par semaine. Je jubilai intérieurement et je vis dans ses yeux qu’elle sentait que quelque chose avait changé, que son entreprise de destruction rencontrait maintenant une résistance inattendue. Mais elle continua tout de même, mettant de plus en plus l’accent sur Raphael et sur la différence qui existait entre son corps et le mien, différence qui, évidemment, n’était pas à mon avantage. Elle me fit comprendre, par certaines allusions et métaphores douteuses, combien cette disproportion devenait flagrante dès lors qu’on descendait assez bas.

Cette guerre larvée dura encore deux semaines et je savais que j’étais sur le point de la perdre. Je continuais néanmoins mes virées clandestines. J’essayai d’autres filles. J’explorai d’autres parties du bois, à la recherche de nouveaux talents. Mais je commençais à en avoir assez de faire ça dans la voiture. Un soir que j’étais particulièrement déprimé, je décidai de changer mes habitudes et de me payer les services d’une de ces prostituées qui officient dans leur camping-car. Je me rendis à côté de l’hôpital Ambroise Paré, où j’en avais déjà repéré quelques-unes. Le temps était à l’orage. Quelques éclairs avaient déjà zébré le ciel. Un peu au hasard, je toquai à la porte d’un de ces mini-bordels sur roues : la créature qui m’ouvrit était une grande femme noire sculpturale aux longs cheveux frisés, vêtue d’une jupe, de hauts talons et d’un minuscule t-shirt rouge qui ne cachait pas grand-chose de sa magnifique poitrine. Elle prétendit être cubaine, ce que je jugeai crédible vu son fort accent hispanique, et se nommer Rosetta. Une fois entré, je constatai avec surprise que l’intérieur du véhicule était presque complètement plongé dans l’obscurité.
— Normalement il y a une lumière à l’arrière, s’excusa-t-elle, mais l’ampoule vient de griller. Il n’y a plus que la lumière de la cabine. Je suis désolée, mon chéri. Ça ira quand même ?
Je distinguais mal les traits de son visage dans ces semi-ténèbres, mais le charme de sa voix, sa bouche immense et entrouverte, ses lèvres incroyablement sensuelles, ses grands yeux clairs qui papillonnaient, la cambrure presque obscène de ses reins, tout en elle me criait de rester et de profiter de ce qu’elle avait à offrir.
Je lui dis, de manière volontairement brutale, ce que j’attendais d’elle pour commencer. Sans autre forme de procès, elle se mit à genoux et s’exécuta.
Si, comme je l’ai dit, Julia consentait encore épisodiquement, du moins jusqu’à ces dernières semaines, à entretenir avec moi des relations charnelles, certaines pratiques, qui exigeaient d’elle un rôle actif, avaient totalement disparues. C’est là que j’avais commencé à comprendre que je ne correspondais plus à ses aspirations.
Mais petit à petit, Julia fut chassée de mon esprit, comme tout le reste, sous l’effet ce qui était en train de se passer au-dessous de cette masse de cheveux noirs que je voyais maintenant bouger contre mon nombril, d’avant en arrière, avec une sorte de savant mouvement de balancier. Je fermai les yeux. Mon être fut bientôt entièrement possédé par une sensation qui, par son intensité, ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu connaître jusque-là. Ceux qui, habitués à fumer du haschich de mauvaise qualité, ont un jour pu tester des drogues expérimentales hors de prix et foudroyantes, et qui y ont survécu avec l’impression d’être rescapés en même temps de l’enfer et du paradis, comprendront ce que je veux dire. Jamais auparavant je n’avais connu de femme pratiquant cet art avec une telle perfection, alternant les cadences, variant les angles, jouant avec les courbes. Jamais auparavant je n’avais connu de femme dotée d’un tel instinct de ce que je voulais, à quel moment, à quelle profondeur et à quel rythme.
— Tu aimes, mon chéri ? s’interrompit-elle, en relevant la tête. Je mis quelques secondes à émerger du coma extatique où elle m’avait plongé. Nous restâmes un instant à nous regarder. Elle avait les yeux verts, ce qui était curieux. Ou alors elle mettait des lentilles, peut-être pour émoustiller un peu plus le client.
Soudain, je me fis la réflexion que la question qu’elle venait de me poser avait été prononcée sans aucun accent. Mais cet accent pouvait être, lui aussi, une simulation destinée à appâter le chaland. C’était même plus que probable.
Voyant que je ne répondais pas, elle prit cela pour un acquiescement et reprit son œuvre. Mais je n’y étais plus complètement. Quelque chose clochait. Je m’étais trompé : il y avait bien un accent dans sa dernière phrase, mais il ne venait pas de Cuba, ni du Brésil, ni d’aucune des anciennes colonies espagnoles ou portugaises. Je fouillai dans ma mémoire. Cette sensation insupportable d’avoir quelque chose sur le bout de la langue.
Soudain, un éclair illumina brièvement l’habitacle, presque immédiatement suivi du bruit menaçant du tonnerre.
Une intuition horrible s’abattit sur moi. Mon cœur s’arrêta de battre pendant plusieurs secondes. Cet accent, je le connaissais par cœur. Cette façon d’avaler les « r ». Et ces yeux. Ces yeux.
Je repoussai la femme sans ménagement. Elle ne protesta pas, pensant sûrement que je voulais passer à autre chose. Puis je la relevais. Et je lui demandai, même si j’avais déjà compris la vérité :
— C’est toi, Raphael ?
Surprise, elle me regarda mieux. Et je vis son regard s’emplir de terreur. Elle m’avait reconnu. Ou plutôt il m’avait reconnu, puisqu’il fallait se rendre à l’évidence : je voyais son visage en gros plan, maintenant. C’était bien lui.
Après un long moment de silence, il me demanda :
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? répondis-je d’une voix blanche.
Je m’allumais une cigarette et je m’assis ou plutôt m’effondrai, sur le grand lit, à côté de la fenêtre.

Après quelques instants d’hésitation, Raphael vint s’asseoir à côté de moi.
Je lui demandai ce qui lui était arrivé. Alors il me raconta son histoire. L’expérience qu’il avait faite, un soir, sur une plage brésilienne, peu après son admission à l’université de Sao Paulo, avec un groupe de jeunes garçons en marge qui pratiquait l’inversion sous toutes ses formes. Ses vaines tentatives, ensuite, pour renouer avec l’autre sexe, dans l’espoir illusoire que cette différence qu’il venait de découvrir subitement n’allait pas changer complètement le cours de sa vie. Puis le basculement dans la marginalité, le crack, et, pour finir, la prostitution. Avant qu’un beau jour, au bout de trois ans de ce régime, il ne reçoive une lettre lui annonçant que son père, gros exportateur de produits agricoles en Guadeloupe, avait succombé à un infarctus, et que c’était son fils unique, dont il ignorait bien sûr les dernières tendances, à qui il léguait la totalité de ses biens.
Sans avoir touché le pactole, Raphael se retrouva tout de même, du jour au lendemain, avec un compte en banque plus que bien fourni. C’est alors qu’il prit la décision de changer ce qu’il n’avait pas encore pu changer, et qui avait fini par lui apparaître comme une série d’appendices encombrants et d’aspérités inutiles. Il alla voir un des meilleurs chirurgiens de la ville. Tout son héritage y passa, et même un peu plus. Pour payer ses dettes, il fut ensuite obligé d’accepter des choses de plus en plus dégradantes, et, pour finir, il revint en France, sans prévenir aucune de ses anciennes connaissances, pour continuer à faire le même métier tout en bénéficiant de la sécurité sociale et des aides diverses.
Encore sous le choc, je voulus tout de même lui poser une question, à propos d’un aspect de son récit sur lequel il m’avait paru un peu évasif. C’était très délicat, mais il fallait que je sache. Prenant toutes les précautions oratoires dont j’étais capable, je m’ouvrai à lui de cette interrogation. Je craignais sa réaction, mais il me répondit, sans gêne apparente :
— Oui, oui, on m’a tout enlevé.
Je réfléchis un instant, et lui dit :
— Tu n’as qu’à venir dîner à la maison, un de ces soirs. Julia sera contente de te revoir.
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