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Les nouvelles règles du jeu d'échecs

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Henri Massol

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- Allez, les enfants, vous ouvrez chacun une boite et vous sortez les figurines et le plateau.
- On se met où ?
- Au Salon Bleu. Chacun s’assoit à une table et je passe vous expliquer le jeu. Idriss, tu te mets à la première table, Shana à côté, Mélina à la troisième et Nassim à l’autre ! »

Je sépare les garçons, sinon ils vont chahuter et se battre. Voilà la première séance de l’atelier « Initiation au jeu d’échecs » qui commence. Ici c’est un quartier défavorisé, mais il n’y a pas de raisons pour qu’ils n’apprennent pas à y jouer. D’abord, personne ne les a forcés à venir, ils sont tous volontaires. Bon, c’est vrai, je suis le seul bénévole du centre social à leur donner des bonbons en cachette pendant le soutien scolaire : ça les aide un peu à se porter candidat... En tout cas, ce sont des bonbons « halal » : sans gélatine de porc. Je fais attention, parce qu’après ils le disent à leurs mamans et finies les pâtisseries du Bled, terminé le couscous-maison qu’elles m’offrent de temps en temps. Moi, je n’ai rien demandé : c’est pour me remercier d’être si prévenant envers leurs enfants. Ca les vexerait si je refusais et ce serait dommage de me priver de si bonnes choses.
Les mères m’apprécient et c’est réciproque... pas seulement pour les pâtisseries. Voilées ou pas, elles sont gentilles et souriantes. Certaines ont été difficiles à convaincre, parce qu’elles ne maîtrisent pas bien la langue. J’ai essayé de leur expliquer :
- C’est un jeu qu’on fait après l’aide scolaire, ça les fait réfléchir, ils apprennent à développer des tactiques avec les Fous, les Cavaliers : ça s’appelle le jeu d’échecs.
- Tu donnes pas de TicTac à ma fille, qu’elle va grossir !
- Mais j’ai déjà payé le centre social! J’ai fait le chèque en septembre !
- S’il fait le fou, tu lui tires les oreilles !
- Qui c’est Monsieur Cavalier ?
- Mon fils ? Il est en échec scolaire ??

L’accompagnement scolaire, de quatre à cinq, c’est facile : ils sont tous à l’école primaire et jusqu’au CM2, je maîtrise encore. Quoique, quand ils sortent leurs feutres et leurs blancos, ça devient risqué... pour les vêtements. Ensuite, de cinq à six, atelier d’éveil. L’an dernier, j’ai essayé l’atelier « Peinture » : bonjour les notes de pressing ! Cette année, j’ai proposé un atelier « Initiation au jeu d’échecs », c’est moins redoutable... Bon, allez, c’est parti !

D’abord, pour présenter le jeu, je leur raconte l’histoire d’un royaume où il y a deux châteaux à construire, et on place les figurines une à une sur le plateau : les Tours de guet, les écuries avec les Cavaliers, les Fous (ici je dis les « Mabouls », ils comprennent mieux), les Rois, les Dames-reines avec leurs soldats: les Pions. A la fin, il ne doit rester qu’un seul Roi, sinon c’est la guerre pour de vrai. Celui qui réussit à prendre le Roi de l’autre dit : « Echec et mat ! » et a gagné. Ca prend quand même une bonne demi-heure mais avec eux, de la patience, j’en ai, parce que je les aime bien.
Ensuite, je passe à chaque table, balaie de la main les pièces qu’on a posées ensemble et leur demande de les replacer tout seuls. J’évolue d’une table à l’autre et contrôle leur travail. De temps en temps, je leur dis un mot en arabe et ça les fait rigoler.

A la première table, je m’aperçois que le plateau d’Idriss n’est pas dans le bon sens:
- Chouf ! (Regarde !) Tu dois avoir une case blanche à l’extrémité droite du plateau et non pas une case noire. Tu vois cette case, Idriss ? Elle est noire. Il faut qu’elle soit blanche. Qu’est-ce que tu peux faire pour retrouver une case blanche, là ?
- Il faut une case blanche là, à droite ? Attends...

Il réfléchit, se gratte la tête, fronce les sourcils. Si je lui donne la réponse, il risque de l’oublier aussitôt.

Je le laisse cogiter et passe à la table de Shana. Elle a bien installé ses figurines :
- Hamdoullah ! (A la bonne heure !) Maintenant, je vais t’apprendre le déplacement des Pions et des Tours. Tu bouges les Tours, les noires par exemple, d’avant en arrière ou de gauche à droite et tu peux avancer ou reculer d’autant de cases que tu veux. Si tu captures une pièce blanche, tu poses la Tour à sa place et tu sors ta prise. Mais si la pièce est noire, tu ne peux pas la capturer, même si elle te gène, parce qu’elle est à toi : si tu veux sortir ta Tour, il faut d’abord que tu la déplaces, cette pièce noire. Maintenant, regarde, je te donne un exercice facile, à faire toute seule : je mets des Pions blancs au hasard sur l’échiquier et tu dois les prendre en te servant uniquement d’une Tour noire et en la bougeant comme je t’ai dit, OK ?
- D’accord. Regarde...
Elle déplace la Tour noire comme je lui ai dit, la remet à sa place, me regarde et me sourit. Elle a compris, bravo Shana !

Rassuré, je vais voir Mélina et lui explique le déplacement de la Dame-reine et des Cavaliers. Pour la Dame, ça semble facile et ça lui plait.
- Elle est forte, la reine !
- Oui, elle est forte, et les Cavaliers aussi : ce sont les seules pièces capables de sauter par-dessus une autre pièce. Tu vois ? Tu fais un « L » majuscule : une case dans un sens et deux cases dans l’autre, ou deux cases dans un sens et une dans l’autre, en avant ou en arrière, et s’il y a une pièce sur le chemin, tu la sautes sans t’en occuper... et sans la capturer. C’est pas trop compliqué ? Labès ? (Ca va ?)
- Comme ça ?
Elle comprend vite, Mélina, et me le prouve, après quelques hésitations, en décrivant plusieurs « L » corrects. Puis elle déplace la Dame tout aussi convenablement. Je lui donne le même exercice qu’à Shana et m’éloigne, satisfait. Ouf ! Le plus dur est fait : le complexe déplacement des Cavaliers.

Nassim a bien replacé ses pièces, sauf qu’il a confondu le Roi et la Dame.
- Regarde, petit frère : le Roi, c’est celui qui a une croix sur la tête. Pour t’en souvenir, tu dis comme ça, dSmeah ! (Ecoute !) : « Roi – Croix. Roi – Croix » Tu entends ? Ca rime, et comme ça tu t’en souviens.
Aussitôt, de ses mains, il se cache les yeux et commence à gémir :
- Mais je suis musulman, moi, j’ai pas le droit de regarder les croix !
Je me demande qui lui a dit ça... peu importe. Il se retourne sur sa chaise en boudant et refuse de jouer. Je change de méthode :
- Les dames, elles aiment faire des pâtisseries, comme ta maman ; la Dame, c’est celle qui a un gâteau sur la tête. Tu vois la petite boule, là ? C’est une cerise !
Cette nouvelle explication lui convient et il se remet au jeu. Il aime bien la forme arrondie des Fous, alors je lui apprends à les manipuler et le laisse avec un exercice.

Je reviens à la table d’Idriss : il n’a toujours pas compris comment retrouver son plateau avec une case blanche à droite.
- Réfléchis, Idriss. C’est simple, tu bouges l’échiquier d’une certaine façon pour avoir une case blanche à droite. Essaie.
- J’ai compris, c’est comme ça ?
Il prend le plateau à deux mains et le bouge de haut en bas. Je vois qu’il y met de la bonne volonté et ça m’ennuie de le laisser à la traine, mais il faut absolument qu’il découvre lui-même la solution. Tant pis : s’il n’a pas trouvé à mon prochain passage, je lui dirai comment faire.

Je repasse voir Shana : elle a perché un Pion au sommet de sa Tour :
- C’est le Pion qui était devant, il me gênait pour sortir la Tour, alors je l’ai déplacé, comme tu m’as dit, et je l’ai posé dessus. Je le remettrai à sa place quand j’aurai mangé tous les blancs. Il me reste encore le Roi à prendre et j’ai gagné ! Voilà !
- Tu crois qu’on peut jouer comme ça, avec un Pion sur la Tour ?
- Oui, on a le droit, parce que sur les Tours, en vrai, il y a toujours des soldats. J’ai vu les images dans mon livre d’Histoire.
C’est un raisonnement que je ne peux pas contredire...

Chez Mélina, c’est assez fantasque. Sa trousse est ouverte sur la table : elle a scotché la Dame au-dessus d’un Cavalier et décrit de grands mouvements d’un bord à l’autre de l’échiquier avec son invention :
- Comme ça, je peux sauter par dessus tous les Pions que je veux et ça va plus vite !
- Mais tu ne peux pas mettre la Dame sur un Cavalier !
- J’ai lu plein de livres où les reines montent à cheval, et les rois aussi, alors c’est autorisé. Tiens, je mange le Roi.
Imparable... En tout cas, le dessin du « L » majuscule est respecté, même si ses proportions sont... prodigieusement variables. C’est déjà ça...

La table de Nassim est carrément baroque. Il a remplacé ses Fous blancs par deux « Minions » qu’il a tirés de son cartable :
- Ils sont plus rigolos que tes Mabouls, et en plus, les miens, ils peuvent voler, regarde...
Il prend un des « Minions » entre deux doigts, l’élève en rugissant le « Vroum Vroum ! » qui accompagne le geste, survole lentement les rangées de figurines noires et descend soudain percuter le Roi de plein fouet.
- Vlan ! Echec et mat du premier coup ! Qu’est-ce que j’ai gagné ?
Je lui glisse en catimini un bonbon dans la main...

C’est bientôt l’heure. Pour terminer, je rejoins la table d’Idriss, de l’autre côté de la salle. De loin, je vois qu’un large sourire illumine son visage. Hamdoullah ! Un rayon de soleil ! A-t-il enfin compris qu’il suffisait simplement de tourner le plateau d’un quart de tour pour avoir sa case blanche à droite? Je m’approche. Lui aussi a ouvert sa trousse : il essaie d’effacer la case noire à grands coups de gomme...
- Tu crois que c’est la bonne solution, Idriss ?
- Non, mais c’est tout ce que j’ai trouvé.
Puis il me regarde. Une étincelle illumine son regard : une idée vient de germer et il en est tout réjoui :
- T’as pas du blanco ?

Je les observe : ils sont heureux. Le Grand Roque, le Petit Roque, le Coup du Berger, ça viendra plus tard, beaucoup plus tard... Pour l’instant, seul leur bonheur compte. Ils sont si rares, pour eux, les moments de joie en dehors du noyau familial! La famille, pour les Nord-Africains, c’est important. Pour les immigrés encore plus : c’est leur l’oxygène. C’est pour ça qu’ils s’inventent des cousins à tour de bras : pour happer leur minimum vital d’oxygène.
- T’es de Tizi Ouzou toi aussi? Alors t’es de la famille !
- Ton père a travaillé à Sousse ? Il te connaît peut-être, viens !
- T’as débarqué à Marseille toi aussi ? On a fait le même voyage alors ! Raconte !
- Tu habites à la cité des Oliviers ? C’est pas loin de chez moi, passe me voir !
Hors la famille, point de salut. Ces petits échanges sont les fils qui tissent le canevas de la future grande « famille » : il y aura toujours le tuyau d’un « cousin » pour un job, une « nièce » pour remplir un formulaire, un « oncle » qui écrira une lettre. Tous ceux qui viennent du Bled sont de la famille. C’est pour ça qu’ils rient quand je leur sors les quatre on cinq mots que je connais en arabe : ils voient en moi un cousin potentiel et ça les rassure. Ou bien je n’ai pas le bon accent... restons honnête.

Les mamans arrivent. « Salam-Aleïkoum, mesdames ! Entrez ».
Mamans, enfants... les regards pétillent, les sourires s’épanouissent. Elles ne peuvent pas toutes lire de livres, mais la joie sur le visage de leurs enfants, ça, elles savent la lire mieux quiconque. On s’apprécie pour ça, elles et moi : on est ravis quand ils sont contents. Les enfants, eux, ont de quoi être satisfaits : ils ont investi des tours, chevauché avec des reines, survolé des châteaux, façonné des royaumes et vaincu des monarques. J’espère qu’ils connaitront d’autres moments de bonheur dans dix, vingt ans...

Aujourd’hui, je fais d’une pierre deux coup : ce soir, je savoure leur bonheur tout comme bientôt – j’en suis certain – je savourerai un vrai couscous...
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Image de Mary Benoist
Mary Benoist · il y a
Personne ne m'a appris à jouer aux échecs et je le regrette. Ils ont bien de la chance ces enfants. C'est un texte qui fait réfléchir...
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Miss Free · il y a
Très joli récit dont on tire de beaux enseignements à tout point de vue.
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Robert Droume · il y a
C'est une bonne idée d'apprendre les échecs aux enfants de quartiers défavorisés; on voit que vous les aimez beaucoup!
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M. Iraje · il y a
Beaucoup d'humanité dans cet apprentissage en douceur ... Quand le jeu crée le lien ☺☺☺
( et cette saison je dévoile mon âme ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ame-2)

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