Les mots ont un un sens, voyez-vous?

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Longtemps je suis restée de l'autre côté du texte, celui où tout est déjà écrit, et je n'étais qu'une courroie de transmission auprès de mes étudiants. Désormais j'ai aussi envie d'explore  [+]

Une file d’attente raisonnable dans la boulangerie. Et puis de toute façon Nadège n’est pas trop pressée. Plutôt d’humeur à bavarder un peu. Oh pas grand chose non plus, juste quelques petites phrases à propos de la météo de ce début février par exemple. Le ciel est d’un bleu profond, et pas un seul nuage ne vient gâcher son unité. L’air est sec, tranchant, et les contours du monde bien nets. Nadège aime l’hiver dans ces conditions là. Au moins les choses sont claires. On sait à quoi s’attendre. Rien n’est trouble. Elle déteste lorsque la météo hésite, ou bien n’est pas conforme à la saison. Elle entre dans la boulangerie et lorsque son tour arrive, dit avec un sourire :
- Bonjour. Deux traditions s’il vous plaît, pas trop cuites.
- Deux tradi, répète une voie chantante. Ca nous fait 2 euros dix s’il vous plaît. Dans la machine, les pièces, merci !
La vendeuse est une jeune fille soignée, exactement comme on a envie d’en voir dans un commerce de bouche où trop de laisser aller fait suspecter certains compromis avec l’hygiène et décourage la gourmandise. Nadège n’aime pas beaucoup le laisser aller, surtout en matière d’hygiène, mais pas seulement.
Elle insère le compte exact dans la fente de la caisse automatique et se réjouit du cliquetis joyeux de la monnaie. Comme il n’y a personne derrière, elle prononce la phrase qu’elle avait préparée en regardant la vendeuse s’occuper des clients précédents.
- Quel beau temps, hein ? Il fait froid mais c’est agréable, n’est-ce pas ?
- Oui... Il se pourrait bien qu’il neige... répond la vendeuse, les yeux plissés, avec la moue de quelqu’un qui se fie à son instinct.
Nadège la regarde sans comprendre, mais n’ose pas la contredire. Les petites phrases sur la météo sont faites pour tout sauf pour être contredites. Ce sont des phrases consensuelles à coup sûr, de celles qui ne vous font prendre aucun risque, n’ouvrent aucun débat. Elles construisent, à leur manière modeste et pratique, de bonnes relations de circonstances. Des relations fugaces mais plaisantes, et sur lesquelles on peut compter pour humaniser la vie quotidienne, sans s’engager trop non plus vis à vis de gens que l’on ne croisera jamais dans un contexte différent. Bref, après quelques secondes de ce face à face improductif, Nadège prend ses baguettes et quitte la boutique sans commentaire.
Une fois dehors, elle s’arrête un instant et lève les yeux vers l’azur, histoire d’en avoir le cœur net. Comment pourrait-il neiger aujourd’hui ? Soit la fille de la boulangerie n’a pas encore mis le nez dehors, ne connaît donc pas la couleur du ciel, et a répondu machinalement, sans y prêter attention. Soit elle est totalement ignorante du fait que, tout comme la pluie, la neige tombe des nuages, et pas d’un ciel pur comme celui d’aujourd’hui. Ce n’est pas si grave. Ce n’est même pas grave du tout, tente de se persuader Nadège avant de s’éloigner sur le trottoir en cassant entre son pouce et son index le crouton de l’une de ses baguettes.
Les gens sont bizarres tout de même. Et ce n’est pas la première fois qu’elle se fait cette réflexion. Ce coup de la neige ! C’est anodin, d’accord, mais elle est troublée. Pourquoi cette affirmation absurde, si déconnectée de la réalité ? C’est l’époque qui veut ça : le regard des gens est perverti, détourné de l’évidence la plus manifeste. Le ciel est bleu mais ils disent qu’il va neiger. Mais enfin pourquoi ? Ce n’est pas qu’ils mentent, non. Ou alors à eux-mêmes. Oui c’est sûrement ça. Ils se mentent pour ne pas être percutés par la réalité si dure en ce moment. Avec la crise, le chômage, les réfugiés, tous ces problèmes qui agitent le monde et paraissent insolubles. Les gens ne veulent pas voir la réalité en face. Voilà. Ou pire encore, ils ne savent plus ce qui est vrai. Ils se perdent dans un flou généralisé, n’exigent plus de savoir à quoi s’en tenir. Ils ne se tiennent plus à rien d’ailleurs, et tout dégringole. La boulangère ne s’est même pas rendue compte. Elle a dit le contraire de ce qui était, par habitude. Les gens ne parviennent plus à voir le soleil lorsqu’il brille, gémit intérieurement Nadège. Comme c’est triste !
Sa respiration s’accélère. Elle éprouve un malaise qui la force à s’arrêter pour s’adosser à une vitrine, comme si elle aussi, par contamination, perdait ses points d’appui.
- Tout va bien madame ?
Nadège fixe le visage lisse et les yeux clairs du jeune homme qui se tient devant elle.
- Vous êtes gentil, répond-elle d’une voix lointaine. Ca va. Juste un léger vertige. Ne vous inquiétez pas.
Les voitures longent lentement le trottoir de cette rue assez étroite, et, sans hâte, Nadège se remet en chemin vers chez elle, ses deux baguettes écrasées sous son bras droit.
Peu à peu, un remords la gagne : il ne faut pas en rester là. Nous avons tous notre petit rôle à jouer pour rétablir l’ordre du monde. Ce jeune homme à l’instant a joué le sien. C’était parfait. C’était juste.
Nadège fait alors demi tour pour reprendre la direction de la boulangerie. Arrivée devant la porte vitrée coulissante, elle hésite. A quoi bon vouloir rectifier les choses ? C’est sans doute vain, et trop tard, mais c’est chez elle une déformation professionnelle : elle est professeure de mathématiques. Elle raisonne, sans jamais pouvoir s’arrêter. La logique, la précision et la vérité scientifique sont ses seules armes face au tumulte de la vie. Sa vie à elle repose solidement sur des vérités éprouvées, que rien ne peut ébranler. Elle monte les trois marches, pénètre de nouveau dans la boutique et se poste devant la vendeuse, résolue à lui faire avouer, de force si nécessaire, qu’elle a menti. En la reconnaissant, celle-ci hausse les sourcils pendant deux secondes.
- Vous avez oublié quelque chose madame ?
- Non. Je suis revenue parce que je voudrais des explications.
La vendeuse hausse de nouveau les sourcils puis regarde autour d’elle d’un air un peu inquiet.
- Ah... ?
- Oui. Voilà : tout à l’heure je vous ai dit qu’il faisait froid et vous m’avez répondu qu’il allait sans doute neiger.
- Et...?
- C’est impossible. Il ne peut pas neiger aujourd’hui. Et vous le savez très bien. Pourquoi m’avez vous menti ?
La jeune vendeuse est décontenancée. Un peu soulagée aussi, car au moins elle n’a pas commis de faute professionnelle.
- Eh bien, je...je ne sais pas. Il ne va pas neiger d’après vous, c’est ça ?
- Bien sûr que non ! C’est absolument impossible. Observez le ciel avant de dire des absurdités pareilles !
La porte s’ouvre et un client entre. La jeune vendeuse regarde par dessus l’épaule de Nadège et accueille le client d’un demi sourire, partagée entre l’inconfort de la situation et la disponibilité qu’elle doit à sa clientèle. Si seulement sa patronne n’était pas sortie faire une course !
- Je...je vais servir le monsieur et je suis à vous tout de suite.
- Si vous voulez, répond sans faiblir Nadège. Je n’ai pas l’intention d’en rester là.
Le client, visiblement surpris par cet échange, ne dit rien, et se hâte de choisir, puis de payer. La jeune vendeuse est un peu tendue. Ses gestes sont plus saccadés, et ses traits fermés. Nadège sent au contraire toutes ses forces lui revenir. La certitude d’être dans son bon droit lui donne l’impression d’être invincible. Ce n’est pas son genre de vaciller. Elle fait un pas sur le côté pour laisser le client passer et sortir de la boulangerie, puis elle se replace au centre, bien en face de la vendeuse, et revient à la charge.
- Alors ? Cela vous arrive souvent de mentir comme ça aux gents qui viennent vous acheter du pain ?
- Mais madame, je...je ne comprends pas du tout ce que vous me reprochez ! J’ai dit ça, voyons, machinalement, complètement sans y penser. Je ne sais pas du tout s’il va neiger. Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse d’ailleurs ? J’ai dit ça....comme on dit les choses dans ces cas là ! Ca n’engage à rien ! J’aurais pu dire le contraire d’ailleurs.
- Oui. Je pense que vous êtes tout à fait de ce genre là. A dire une chose ou son contraire, sans aucun scrupule. Seulement voyez-vous, s ‘échauffe Nadège, ça ne marche pas comme ça ! Le monde ne peut pas marcher comme ça ! Et si nous en sommes là où nous en sommes, c’est aussi à cause de gens comme vous, qui ne s’engagent pas ! De gens qui disent une chose ou son contraire, indifféremment. Les mots ont un sens, voyez-vous ? Et moi, aussi étrange que ça puisse vous paraître, j’attache beaucoup d’importance au sens des mots que l’on me dit.
La vendeuse recule un peu et s’appuie maintenant contre les étagères où sont alignées les baguettes verticales, comme un régiment en ordre de bataille.
- Mais...moi aussi je crois ce que les mots disent. Seulement voilà, quand on parle de la pluie et du beau temps, c’est juste histoire de causer, non ? Ecoutez madame, je suis désolée. Voilà. Je m’excuse. J’ai parlé sans réfléchir, je le regrette. Est-ce que vous voulez des chouquettes ? Je vous les offre, pour que vous ne partiez pas fâchée d’ici.
Nadège la toise, et lâche d’un ton méprisant :
- Des chouquettes ? Vous vous fichez de moi ? Vous pensez que vous allez vous en tirer avec des chouquettes ? Vous n’avez aucun sens des responsabilités ma petite ! Je tiens à vous le dire !
La vendeuse commence à redouter que la scène ne tourne au drame. Elle a l’impression d’avoir affaire à la folle du quartier. Elle ne travaille pas ici depuis bien longtemps et on ne l’a d’ailleurs pas prévenue qu’une folle se promenait dans le quartier, qu’il ne fallait pas y faire trop attention, et surtout surtout ne pas hausser le ton devant elle. Elle rassemble tout son calme et prend un air contrit.
- Je suis désolée, je ne peux pas vous dire mieux. Il faut me comprendre, je travaille et je n’ai pas trop le temps de m’occuper de la météo moi ! La prochaine fois, je vous promets que je regarderai bien par la vitrine avant de répondre à une cliente sur le temps qu’il fait.
- Je n’ai que faire de votre promesse ! Ce que je veux c’est la vérité. L’entendre sortir de votre bouche ! rétorque Nadège en penchant le buste au-dessus du comptoir. Je n’entends plus que des approximations et des mensonges de toutes parts. Nous avons un devoir de vérité les uns vis à vis des autres, vous m’entendez ?
Elle est presque menaçante et la jeune fille recule encore un peu plus, le dos désormais collé contre la croûte dorée qui lui pique les omoplates, avant de hausser les épaules et de répondre sans grande conviction.
- Je ne sais pas. Je crois qu’il y a des vérités importantes, et puis d’autres qui le sont un peu moins, non ?
- Relativisme ! J’en étais sûre. Votre génération ne sait faire que ça ! Relativiser ! Où sont les principes ? Et la morale ? Hein ? Pas étonnant qu’on en soit là où on en est, avec tout ce relativisme. Vous ne croyez plus à rien. Pas même au temps qu’il fait. Vous appartenez à une génération de sceptiques. Et le scepticisme, voulez-vous que je vous dise ? Eh bien le scepticisme perdra l’humanité !
- Vous exagérez tout de même madame. C’était juste une histoire de neige qui va tomber ou pas. Rien de dramatique à la fin ! Et puis je vais vous demander de quitter la boutique parce que j’ai du travail et ma patronne ne va pas tarder à revenir.
Elle ne se démonte pas la petite. C’est une question d’éducation : son père lui a enseigné à ne jamais se démonter devant personne. « Tu iras loin avec le tempérament que tu as ma fille ! » lui répétait-il tout le temps avant. Alors ce n’est pas parce qu’elle est ici, derrière ce comptoir, vêtue de cette blouse rose bonbon qu’elle va se laisser sermonner par une hystérique qui fait une fixette sur la météo ! Elle sent la bagarreuse des rues qui se réveille en elle. Ah ça non, il ne va pas falloir qu’elle la cherche trop longtemps cette folle dingue ! Parce que sinon, patronne ou pas patronne, neige ou pas neige, elle va finir par la trouver !
- Comment pouvez-vous affirmer qu’il n’y a rien de dramatique à déformer la réalité ? A abuser du langage sans considération ? Comment pouvez-vous affirmer que ce n’est pas grave de dire n’importe quoi ?
La vendeuse se redresse et avance vers la caisse, puis pose ses deux mains de chaque côté et dit d’un ton ferme.
- Ecoutez madame, je crois que c’est bon là. On ne va pas en faire tout un plat non plus. Qu’il neige ou pas, franchement je m’en fous. Vous avez pris vos baguettes, vous n’avez rien d’autre à acheter dans ce magasin, alors je suggère que vous sortiez d’ici et que vous rentriez chez vous écouter attentivement le bulletin météo, ok ?
Nadège reste sans voix. Une telle insolence ! Une telle mauvaise foi ! C’est au-delà de ce qu’elle imaginait. La jeunesse est corrompue, incapable de reconnaître ses torts et ses erreurs pour s’en remettre à l’harmonie sacrée d’un monde où chaque chose a sa place, et chaque mot un sens. Pour un peu elle en pleurerait. Mais il est hors de question qu’elle s’humilie devant cette gamine. Elle ne s’abaisse pas à répliquer. Elle pose la main à plat sur le tas de chouquettes et l’écrase soigneusement, le regard planté dans celui de la vendeuse qui ne frémit pas.
Au même instant, la porte s’ouvre de nouveau, et la patronne essoufflée, le nez rougi par le froid, pénètre dans la boutique en lançant un bonjour jovial à la cantonade. Il semble alors à Nadège qu’une lueur de triomphe s’allume dans les yeux de la vendeuse, comme si ce renfort opportun rendait sa victoire assurée. En quelques secondes de silence et d’observation stupéfaite, la patronne prend la mesure de la scène qui est en train de se produire.
- Mais... Flore que se passe t-il ? Est-ce que madame...? Il y a un problème ?
Elle s’avance jusque derrière la caisse en ôtant son écharpe et fait face à Nadège. Celle-ci est bouillante de colère. Sa main crispée dans la pâte à choux tremble un peu, mais ses lèvres restent closes. Elle n’a pas l’intention de se justifier. A la gamine de le faire ! C’est sa patronne après tout !
- Cette dame s’est énervée parce que soi-disant tout à l’heure je lui ai menti, explique Flore, non sans une certaine jubilation.
- Menti ? Mais comment ça menti ?
- Eh bien je lui ai dit qu’il allait neiger, poursuit Flore avec un petit ricanement.
- Neiger ? Mais pourquoi pensez-vous qu’il va neiger aujourd’hui Flore ? C’est absurde !
La main de Nadège se relâche peu à peu. Les nerfs de son cou se détendent et sa bouche se plisse de chaque côté. Le vent tourne à son avantage. La patronne est dans son camp on dirait. Enfin un peu de bon sens ! Nadège s’essuie la main contre son manteau chiné. Les gros grains de sucre s’accrochent dans le lainage. Elle hésite entre mansuétude et acharnement, et comme elle a le temps, opte pour le second.
- Il me semble que votre jeune vendeuse est bien malhonnête envers la clientèle.
C’est la cerise sur le gâteau, pense Flore avant de s’indigner pour de bon :
- Mais enfin, elle a bientôt fini d’employer des grands mots celle-là ! Malhonnête ! Tout ça parce que je me suis trompée sur le temps qu’il faisait ! C’est fou cette histoire ! Madame Brenner, vous n’allez tout de même pas la prendre au sérieux ?
La patronne est perplexe. Ce n’est pas la première fois que Flore répand de fausses rumeurs sur le temps qu’il fait. C’est comme une maladie chez elle, ou plutôt un jeu. Il faut toujours qu’elle empire ou qu’elle embellisse le tableau. En fait, elle ne dit jamais ce qu’il en est pour de vrai. Avec la plupart des clients, ça se passe très bien parce qu’au fond, personne n’écoute personne. On parle juste comme ça, histoire de causer. Une fois la commande passée, la monnaie rendue, il n’y a rien d’important à ajouter, alors on meuble le silence, par courtoisie, ou par habitude, mais c’est sans conséquence toutes ces petites phrases sur la pluie et le beau temps. Pourtant, elle s’est souvent dit que si Flore tombait sur une cliente un peu tatillonne, un peu scrupuleuse, il se pourrait bien qu’un jour la malice météorologique de la petite pose problème. Il y a des gens qui ne plaisantent pas avec le temps qu’il fait. Et qui ne tolèrent aucune forme d’approximation, ou de distraction, qui manquent d’humour, un point c’est tout. Bien sûr, il n’y a aucune méchanceté dans tout ça. Flore est une bonne petite. Et elle n’a jamais rien volé à la boutique. Non, elle est d’une honnêteté irréprochable. C’est juste que parfois, on a l’impression qu’elle s’échappe, qu’elle répond ce qui lui vient, sans réfléchir, comme si elle n’accordait aucune importance à tout ça.
Alors, que faire ? Donner raison à Flore serait faire preuve de faiblesse. Donner tort à la cliente pourrait porter tort à la réputation de sa boulangerie. Elle ne connaît pas cette dame. Est-elle de passage dans le quartier ? Vient-elle de s’installer ici ? Il faut être prudente. Comme Nadège s’impatiente, la patronne décide finalement de la prendre par le bras et de la reconduire doucement jusque sur le trottoir.
- Ecoutez madame, lui dit-elle à voix basse. Je connais bien Flore. C’est une jeune fille fantaisiste et pleine d’imagination. Elle peut se montrer maladroite mais au fond, elle ne pense pas à mal. Si vous le voulez bien, oublions cette histoire de neige. Nous savons, vous et moi que les jeunes ont des idées insensées dont ils ne veulent pas démordre. Il est clair qu’il ne va pas neiger, je suis d’accord avec vous. Je vous demande toutefois de faire preuve d’indulgence et d’accepter toutes mes excuses à défaut de recevoir les siennes. C’est une apprentie méritante et je connais sa famille.
Le discours de la boulangère est si construit, si posé, que Nadège décide de se laisser convaincre et de lâcher l’affaire. Sa dignité retrouvée, elle hoche la tête en direction de la vitrine, fourre ses deux baguettes pliées en deux dans son sac à main et s’éloigne, d’une démarche altière. Madame Brenner soupire en croisant les deux pans de son manteau contre sa poitrine. Le froid est glacial. Elle remonte dans la boutique où Flore est occupée à reformer une pile de chouquettes présentable.
- Ah, ma petite Flore ! Voilà une cliente que je vous demande de recevoir très aimablement la prochaine fois, d’accord ? L’affaire est oubliée et je ne vous en veux pas, mais à l’avenir, soyez plus mesurée dans vos plaisanteries douteuses. Nous sommes forcées de faire certains compromis dans notre métier. Qu’est-ce qui vous est passé par la tête ?
Flore hausse les épaules et ne dit rien. A quoi bon ? La femme était folle. Sa patronne n’est pas loin de l’être tout autant. Il faut croire qu’en vieillissant, certaines personnes perdent la raison. Elles s’accrochent à des trucs qui ne valent pas le coup. Et si on ne pouvait plus rire ! Tout ce qui compte c’est qu’elle ait pu lui dire ses quatre vérités à la dingo ! Et aussi que son père aurait été fier d’elle s’il l’avait entendue se défendre tout à l’heure ! Parce que lui s’en fout bien du temps qu’il fait ou qu’il ne fait pas. Il y a longtemps qu’il ne se rend plus compte de ces contingences d’ailleurs. Il lui dit juste qu’elle est son soleil, sa lumière, et qu’il a toujours bien chaud quand elle est auprès de lui. Vu que c’est elle qui fait la pluie et le beau temps dans son monde désormais.
Flore va lui apporter des chouquettes, tiens. Elles sont un peu écrasées, et on ne peut plus les vendre, mais lui ne verra pas la différence. Il aime tout ce qu’elle lui apporte. Il ne pinaille pas. Et quant au sens des mots, qu’est-ce qu’elle en connaissait, la dingo ? Comme si les mots se résumaient à un seul sens ! Comme si on ne pouvait pas leur confier le sens qu’on voulait ! Tout dépendait du ton, des yeux, de la voix qui les prononçait. Son père ne se souciait plus du tout du sens des mots d’ailleurs. Il mettait l’un pour l’autre sans discrimination et Flore finissait toujours par le comprendre. De toute façon, il était d’accord avec elle, quoi qu’elle dise. Si elle lui avait dit qu’il se pourrait qu’il neige, il aurait écarquillé ses yeux d’enfant en direction du grand ciel bleu et il aurait ri en acquiesçant. Voilà. C’était plus simple. Ensemble ils se seraient mis à rire, et ils auraient attendu que la neige tombe de ce ciel d’azur. En plus, ces petites phrases sur le temps qu’il faisait c’était bien pratique parfois, lorsqu’elle ne savait plus trop de quoi lui parler. A se voir chaque jour, on manque un peu d’inspiration. On ne peut pas aborder de grands sujets profonds à tous les coups. Du reste, le profond, le superficiel, son père ne faisait plus aucune différence. Finalement y’en avait-il une ? L’essentiel était de rire, n’est-ce pas ? Et de manger une chouquette après l’autre, parce que c’était délicieux.
La journée se termine. Tout à l’heure, Flore fera la fermeture. C’est son tour. Elle aura oublié l’incident de l’après-midi parce que franchement, il y a des choses plus graves. Elle baissera le rideau de fer et elle enfoncera son bonnet sur ses deux oreilles. Elle enfourchera son vélo et elle roulera joyeuse vers son père. Elle tirera la langue comme une gosse en pédalant pour happer les gros flocons qui viendront lui piquer les yeux et les joues.
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Pecorile · il y a
Ah oui j'aime ! J'aime cette façon d'écrire : raconter et prendre le lecteur à témoin avec, en plus, de vraies réflexions sous les phrases.
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Geny Montel · il y a
Elle avait raison en plus ! Ah ! Travailler avec le public, ce n'est pas une sinécure ! Belle histoire !
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M. Iraje · il y a
Délicieux ! Sale temps dans la boutique et orage dans l'air ☺☺☺ et une écriture savoureuse comme un quignon de pain frais !
(Pour ma part, si tu veux bien, je t'invite à un festival saisonnier ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/festival-de-roux)

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Marie Legrixdelasalle · il y a
Merci Miraje. Je n'y manquerai pas. A bientôt donc
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Katherine Sajous Marion · il y a
❄️☃️☀️
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Marie Lauzeral · il y a
Oh merci Katherine de m'avoir lue! J'y vois le prolongement de notre vieille complicité littéraire. Bises et tiens bon jusqu'aux vacances!
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Katherine Sajous Marion · il y a
❄️☃️☀️
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Pingouin · il y a
Bravo pour cette œuvre qui sous des dehors futiles énonce beaucoup de vérités.
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Marie Lauzeral · il y a
Merci mystérieux pingouin. Toi aussi tu aimes bien les givrés?

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