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Les mots assassins

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Sandra Mézière

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— Si je n’avais pas trouvé ce livre par hasard, rien de tout cela ne serait arrivé… Aude s’interrompit pour ordonner les idées saugrenues qui l’avaient conduite là, dans ce commissariat parisien. Suspecte. La sage Aude dont le prénom, à peine audible, semble s’évanouir dans le silence sitôt prononcé, était alors le centre de l’attention d’un policier prénommé Brian qui, moustache frétillante, attendait qu’elle justifie sa présence sur les lieux du drame. Le regard de la jeune femme s’attarda un instant sur la vitre grillagée derrière laquelle un pigeon se dandinait l’appelant à la liberté interdite. Plus loin, la place Saint-Sulpice baignée de lumière l’invitait elle aussi à l’évasion impossible. En regardant Brian, elle imagina une enfance biberonnée aux séries américaines à l’origine de ce prénom et de sa vocation. Le convaincre de son innocence serait un défi qui la distrairait un instant après les tragiques circonstances auxquelles elle venait d’assister. Il serait bien temps d’en être terrassée ensuite.

— C’est à deux pas d’ici, au Jardin du Luxembourg, que tout commença, reprit-elle. Comme je vous l’ai dit, j’habite à Fontenay-aux-roses. Cela me plait d’avoir une adresse avec rose dans le nom. Je choisis toujours les lieux et les êtres en fonction de leur potentiel romanesque. Comme ma destination de ce jour. Saint-Germain-des-Prés. L’antre des écrivains et des rêveurs. Ce matin, je me suis d’ailleurs habillée comme pour un rendez-vous amoureux. Un rendez-vous avec le hasard. Petite robe noire, manteau cintré, bottes cavalières. Parée pour affronter la neige de cette singulière première journée du printemps. J’avais cette enivrante sensation que ce serait une journée à cette image. Romanesque. La vie ne vaut d’être vécue que si on l’écrit soi-même comme un roman, non ? La plupart des gens ont une vision prosaïque de l’existence, vous ne trouvez pas ?

Brian fronça les sourcils comme si cette phrase nécessitait un effort intellectuel démesuré pour être comprise. Il finit par opiner du chef et continua à taper sa déposition, non sans avoir détaillé la séduisante tenue d’Aude.

— Enfin, ça, c’est la théorie, continua-t-elle. Dans la pratique, je suis le cours ordonné des choses. Je travaille dans une librairie. Toutes ces vies imaginaires dont je suis entourée me tournent la tête me dit mon frère. D’après lui, je suis déconnectée de la réalité. Je crois au contraire qu’être connectée à la réalité, c’est savoir ce qu’elle a de traitresse et d’injuste, c’est rêver pour y remédier. Alors, j’avais décidé que cette journée serait romanesque, qu’il m’arriverait quelque chose. Je l’avais vu tant de fois dans des films, ce Luxembourg. Ah oui, je ne vous ai pas dit non plus : je viens de province. De Limoges. Je vis à Fontenay depuis un an seulement. Alors, venir à Paris, à chaque fois, c’est une aventure pour moi, vous comprenez. L’atmosphère aujourd’hui était irréelle : ce soleil insolent, cette neige insolite, ces promeneurs avec des sourires enfantins suspendus aux lèvres. Et ce bonhomme de neige qui a attiré mon regard avant de voir le livre qui gisait à ses pieds, enfin... ses pieds, si je puis dire. Ce livre s’intitulait  Roman !, roman avec un point d’exclamation. Cela m’a intriguée.

— Je vous ai demandé vos liens avec la victime, pas le récit de votre promenade, coupa Brian.

— Oui, bien sûr. J’y arrive. Mais, comme je vous le disais, si je n’avais pas trouvé ce livre, rien de tout ceci ne serait arrivé. Il fallait bien que je vous raconte comment il m’était tombé sous les yeux. Certains ne savent pas résister au jeu, à l’alcool. Moi, ma drogue, ce sont les livres. A chaque fois que j’ai douté dans mon existence, j’ai choisi ma voie ainsi : en prenant un livre et une phrase au hasard. Les mots peuvent sauver, vous ne croyez pas ?

— Les livres, je ne sais pas. Les séries, en tout cas, certainement, répondit Brian en songeant à toutes les fois où il avait singé l’attitude des héros de ses séries policières préférées, celles auxquelles il devait sa vocation. Il était un personnage de fiction, en somme. Mais nous ne sommes pas là pour parler culture mais des causes d’une noyade dont vous avez été le témoin le plus proche, voire l’instigatrice, reprit-il sèchement en pensant que ses idoles ne se laisseraient pas attendrir.

— Oui, pardon. Alors j’ai saisi le livre en me disant que les premières lignes de la page sur laquelle je tomberais me donneraient la marche à suivre. Il y avait neuf chances sur dix pour que ça ne fonctionne pas. Je suis tombée sur la page soixante-dix-sept, dit-elle en sortant le livre.  Imaginez ma réaction en lisant ceci : « Il n’y avait pas d’alternative. Elle avait gaspillé trop de temps à être velléitaire face à l’amour et face à ses rêves enfouis. Cette existence, il  lui fallait la dévorer, la vivre comme sur le fil d’un équilibriste depuis lequel, comme la vue, elle doit être périlleuse pour être savoureuse. Elle savait ce qu’il fallait faire. Le suivre. S’imposer à lui. Lui dire qu’il transcrivait ces mots qu’elle retenait en elle. Cette avidité. Cette rage d’aimer avec ferveur, d’exister avec exaltation. C’était le seul moyen d’entrer en résistance face à la médiocrité et au temps assassins.»

Brian vérifia que les mots figuraient sur la page et les recopia avec application.

— Grisée par ces mots qui semblaient m’être destinés, j’ai relevé la tête, poursuivit-elle. Un peu plus loin, un fringant quinquagénaire achevait de répondre à une interview. Je reconnus immédiatement Alain Leval, l’auteur du livre,  grâce à sa photo sur la quatrième de couverture. Derrière, le centre du jardin recouvert d’un blanc immaculé parachevait ce tableau. Je n’ai pas eu le temps de poursuivre mon observation parce que l’auteur et le journaliste se sont dirigés vers le bonhomme de neige pour récupérer le livre, d’après ce qu’ils disaient pour la photo qui illustrerait l’article. Je l’ai caché  dans mon sac. Et je me suis tournée feignant d’admirer la statue d’Astruc, Le Marchand de masques. Je les ai entendus chercher le livre et finalement effectuer la photo sans celui-ci. Lorsque je me suis retournée, Alain Leval partait en direction de la sortie, seul. Je n’ai pas réfléchi. Je l’ai suivi, à la fois confiante et délicieusement coupable. Et quand, après vingt minutes de marche, il s’est arrêté pour s’asseoir au Café de Flore, je n’ai pas davantage réfléchi. Je me suis assise à la table à côté de la sienne heureusement inoccupée. Nos tables étaient collées l’une à l’autre. Je pouvais entendre sa respiration, et même frôler son genou. Je l’ai bien sûr soigneusement évité.

— L’avez-vous trouvé particulièrement triste ?, demanda Brian, fier de son sens de l’à-propos.

— Non, pas spécialement. Je cherchais surtout à engager la conversation. Et puis je n’osais pas trop tourner la tête vers lui. La neige fondait du toit et sa coupe de champagne en était le réceptacle involontaire. Furieux, il s’est retourné vers le serveur derrière moi et en a exigé une autre. C’était le moment ou jamais. Que devient la blancheur quand la neige a fondu, ai-je tenté. J’ai dû répéter ma phrase car il ne m’avait pas entendu. On ne m’entend jamais. Cela ne vous arrive jamais à vous ? C’est comme ces cauchemars, vous voulez vous enfuir ou parler, vous n’y parvenez pas.

— Oui, je connais bien ça, s’illumina Brian. Mais les faits, mademoiselle, ajouta-t-il en s’évertuant à employer un ton tranchant.

— Oui, pardon. Il a tourné la tête vers moi, avec un air goguenard. Il m’a examiné comme un objet dans une vitrine. Vous connaissez Shakespeare, vous ?, s’est-il étonné. Vous comprenez, je n’existe jamais pour personne. Alors, c’était mon moment. La petite banlieusarde qui se retrouvait au Flore avec un écrivain, c’était forcément le début d’une histoire. Il fallait que ce soit le début d’une histoire.

— Il était un peu méprisant, alors, d’après vous ?, demanda Brian davantage avec l’espoir qu’elle lève les yeux qu’elle gardait timidement baissés que pour connaître la réponse à sa question.

— Non, non ! Méfiant, c’est tout. Il s’est excusé après justement pour ce dédain. Il m’a offert à boire. Du champagne. La classe, me suis-je dit. Il a commencé à me parler, de lui surtout. Enfin,… de lui seulement, en réalité. Au fil de son récit, son regard changeait, moins instigateur, plus bienveillant. Il était heureux de parler de lui. Je prenais confiance alors je lui ai avoué que je l’avais suivi parce que j’avais cette fâcheuse habitude de laisser les livres décider de mon destin pour moi et que, heureuse coïncidence, celui du jour était le sien. Cet aveu ne l’a pas rendu furieux comme je le craignais. Il m’a dit que, au contraire, c’était pour cela qu’il écrivait : changer le cours des vies, inciter les lecteurs à se révolter contre l’ordinaire, à oser. Ensuite, je ne sais plus comment c’est venu, il m’a dit qu’il allait faire pareil pour déjouer la banalité de cette journée. Prendre un livre dans la librairie L’écume des pages voisine du Flore, choisir une phrase. Et la mettre en application. Deux heures avant, j’étais dans ma petite chambre à Fontenay, et là je me retrouvais avec un écrivain dans l’antre littéraire germanopratin, vous imaginez ?

— Quel était ce livre ? se contenta de demander Brian qui, justement, n’imaginait pas bien.

— Je ne sais pas. Je n’ai pas vu la couverture. Il l’a remis aussitôt dans les rayons et a énoncé cette phrase qu’il venait de lire. « Et sans réfléchir parce que c’était la seule solution, il laisserait le destin décider, choisir pour lui s’il devait vivre ou mourir : il allait se jeter dans la Seine depuis le Pont des Arts. »  Il m’a lancé un regard de défi. Et il a quitté la librairie.

— Et vous affirmez que vous ne l’aviez jamais vu avant ?

— Bien sûr que non !

— Un écrivain qui ne vous connaissait pas une heure avant, s’est jeté dans la Seine ? Pour vous ?

— Je ne pourrais pas inventer ça ! Je n’ai aucune imagination. Une histoire pareille ne s’invente pas !

— Admettons. Après, qu’avez-vous fait ?

— Je l’ai suivi jusqu’au Pont des Arts.

— Vous n’avez pas essayé de l’en dissuader ?

— Je ne pensais qu’il irait jusqu’à sauter du pont. C’était un jeu. Juste un jeu.

— Et il avait l’air comment ? Dépressif ?

— Au contraire : exalté ! Il disait que c’était cela qu’il fallait faire, que les livres avaient toujours raison.

— Il a fait ça pour vous épater ?

— Non, je ne crois pas. Pour s’épater, lui.

— Et une fois sur le pont vous n’avez pas essayé de l’en empêcher.

— Je n’en ai pas eu le temps. Il a sauté dès que nous sommes arrivés.

— Vous voulez me faire croire qu’il n’a pas hésité une seconde, qu’à aucun moment vous n’avez pu le retenir ?

— Je n’ai pas à vous faire croire ou pas. C’est ce qui s’est passé. Il est monté sur la balustrade. Il a sauté. Je tremblais. Je ne savais plus quoi faire. J’étais tétanisée. Des passants ont appelé la police. Les pompiers sont arrivés. Je ne sais plus.

— Vous avez conscience que ce jeu comme vous dites a été mortel.

— Oui, bien sûr, bien sûr, dit-elle en étouffant quelques sanglots.

— Bien, je vous crois.

— C’est vrai ?, répéta-t-elle, incrédule, en reniflant.

— Oui, c’est vrai. Vous avez subi un choc. Je vais vous laisser tranquille. Il se peut que vous soyez à nouveau convoquée. Mais comme simple témoin. Signez, là. Vous êtes libre. Après tout, ces écrivains sont tous fous. Et puis il a eu une belle mort, romanesque comme vous dites.

Aude signa. C’était donc aussi simple que cela, elle allait se retrouver libre comme si de rien n’était.  Brian la regarda. Longuement. En silence. A nouveau, elle baissa les yeux qu’elle avait relevés un court instant, le temps pour Brian de constater qu’ils étaient d’un bleu océan hypnotique, et qu’ils étaient baignés de larmes.

— Vous pouvez y aller, finit-il simplement par dire.

Il se serait damné pour poursuivre la conversation. Son regard s’arrêta sur une masse métallique sur son bureau. Elle avait oublié son portable. Aucun code ne le protégeait. Elle était décidément d’une rare naïveté. Lui qui était le témoin des pires horreurs,  ce trait de caractère le décontenançait. Elle avait l’air d’être célibataire. Il regarda ses derniers sms pour s’en assurer. Un certain AL lui donnait rendez-vous au Café de Flore. Il n’y avait pas d’autres échanges avec lui. Il ne trouva rien d’autre. Seul le dictaphone signalait un enregistrement datant du jour même. Intrigué, il l’enclencha.

— Que tu es naïve, prévisible, assénait une voix masculine et cassante. Tu n’as donc toujours pas compris que l’amour n’est qu’une invention littéraire pour lutter contre la vanité de l’existence. La Rochefoucauld a raison : « Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». Cela fait vendre. Des livres. Du rêve. A des esprits candides. Je te vois. Je t’entends. Tu ne m’atteins pas. Rien ne m’atteint. Il faut bien de gentilles distractions pour que l’existence soit supportable. Tu as été une gentille distraction. Demain, j’en trouverai une autre. Peut-être cette fille au fond du café qui nous observe et nous envie, la pauvre. Tu dis que tu m’aimes ? Non, tu ne m’aimes pas. Tu aimes une image de l’amour. Tu aimes une image de moi que j’ai construite à travers mes livres. Les livres sont des mensonges.

— Tu disais que c’étaient des vérités légèrement mensongères.

— Oui, la vérité que les lecteurs, les lectrices surtout, veulent entendre. Des lectrices comme toi. Tu as été un moment de faiblesse. Juste un moment de faiblesse.

— Parce que, pour toi, l’amour est une faiblesse. Pour moi, c’est une force, au contraire.

— Ma pauvre, tu alignes les lieux communs.

— Comme toi dans tes livres.

— Bien sûr. J’y travaille. C’est un travail qui nécessite beaucoup de talent que de feindre la naïveté et la bêtise.

— Tu es lâche.

— Au contraire, il me faut beaucoup de courage pour me montrer tel que je suis. C’est d’une certaine manière valorisant pour toi. Tu as fait tomber le masque.

— Et si je te disais que j’ai enregistré notre conversation, cela en serait fini de l’écrivain adulé, non ? Comment disait cette interview déjà ? Que tu étais le porte-voix de l’âme des jeunes filles, c’est ça ?

— Tu le sais très bien puisque c’est grâce à cette interview qui disait que j’étais chaque lundi au Café de Flore que tu m’as retrouvé ici, après avoir décidé de me suivre pour appliquer ce que je prône dans mes livres. Tu sais quoi ? Un moment j’ai même trouvé que cela avait de la gueule.  La petite midinette qui prenait mon livre à la lettre et qui me déclarait sa flamme. Je ne peux pas dire que cela m’ait touché. Mais je t’ai trouvée désirable. Quant à l’éventuel enregistrement, tu sais, les gens comme moi, imaginatifs, on s’en sort toujours. Allez, avant qu’on se quitte bons amis, dis-moi ce que je peux faire pour toi. Un poste dans une maison d’édition ? Cela te ferait un peu évoluer par rapport à ton travail à la librairie. En plus, ainsi, toute la journée tu côtoierais des écrivains sur qui fantasmer. Jamais tu n’aurais pu en espérer autant, toi, la candide petite provinciale de Limoges, pas vrai ?

— Comment peux-tu avoir une image aussi rétrograde des femmes ? En fait, tu te gargarises de ton cynisme. Tu penses que c’est la marque de ta supériorité intellectuelle. Et tu appelles ça du courage, reprit Aude.

— Pour une fois, tu as tout compris, ma petite Aude. Si tu ne veux pas que je fasse quelque chose pour toi, je pense que nous avons l’un et l’autre mieux à faire. Serveur ! Soixante euros, c’est ça ? Gardez la monnaie. Comme ça, vous aurez peut-être l’argent qui manquait pour déblayer la neige afin qu’elle ne tombe pas dans les verres des client, asséna-t-il au serveur sur le même ton dédaigneux que celui sur lequel il s'était adressé à Aude.

— D’accord, tu es courageux, dis-tu ? Alors, oui, tu vas faire quelque chose pour moi. Allons ensemble à la librairie d’à côté. Et, comme dans ton livre Roman !, tu vas choisir un ouvrage et une page au hasard. Et mettre en application ce que tu y liras. Et après tu ne me verras plus jamais.

Brian n’entendit pas la réponse mais quelques minutes plus tard, après des bruits de pas, la voix masculine fanfaronnait « jouons comme dans mon livre, choisis, tu as mon destin entre tes mains ». Aude lui répondait « septième livre,  troisième page ». Puis il entendit l’homme lire la phrase qu’elle lui avait répétée à propos du Pont des Arts. L’enregistrement s’arrêtait là. Brian prévint son collègue qu’il sortait deux minutes. Il trouva Aude assise sur le bord de la Fontaine Saint-Sulpice, visiblement en état de choc.

— Vous avez oublié de me demander quelque chose, s’inquiéta-t-elle en le découvrant face à elle.

— C’est vous qui avez oublié ça, répondit-il en lui tendant son téléphone. Vous devriez mettre un code la prochaine fois.

Elle le prit, rougit, le rangea dans son sac.

 — Il faut que je vous accompagne, j’imagine, maintenant que vous savez tout.

— Oui, accompagnez-moi mais pas au poste. Marchons un peu. Mais ne glissez pas, ajouta-t-il, se félicitant d’être aussi prévenant, comme les héros de ses séries favorites, et se disant qu’elle était diaboliquement belle pour une innocente.

 — Oui, j’ai tout entendu. Mais vous n’êtes pas coupable. C’est lui, eux, les coupables. Cette société de cynisme qui pervertit les gens comme vous.

— Mais non, je suis coupable. Vous le savez pourtant maintenant que je vous ai menti. Vous avez écouté l’enregistrement sans, doute. En plus, le livre, la phrase, c’est moi qui les ai choisis. J’y ai travaillé dans cette librairie. Je connais par cœur la place des livres et je connaissais ce passage. J’aurais dû prévoir que son orgueil serait plus fort que tout, qu’il me défierait. Je savais que la Seine était glaciale. Je savais. Tenez, retournons au poste, dit-elle en lui tendant son portable.

— Reprenez votre portable. Heureusement que vous êtes tombée sur un fin limier comme moi. Qui comprendrait que cet écrivain n’était pas celui qu’il paraissait ? C’est dans les séries que j’ai appris cela : les gens ont souvent un double visage. Pas vous. Vous êtes pure comme cette neige. Vous étiez obligée de mentir. Votre mensonge était plus crédible que la réalité. Il méritait ce qui lui est arrivé. Moi je vous comprends. Je sais qui vous êtes. Prenez cela. Mon numéro. Vous m’avez touché. Profondément. A voir des coupables toute la journée, l’innocence comme la vôtre me bouleverse. Si le cœur vous en dit, appelez-moi.

Et il partit, si fier de sa réplique, persuadé que la jeune ingénue ne résisterait pas à son charisme et à sa clairvoyance. Il n’avait aucun doute : elle l’appellerait. Aude marcha un moment. A la première poubelle venue, elle jeta le papier contenant son numéro de téléphone. Son plan s’était déroulé à la perfection. Dès le premier regard,  en retrouvant Leval à leur rendez-vous au Flore, elle avait su. Qu’il était sincère. Et surtout qu’il ne doutait pas un instant de sa propre franchise. Deux mois qu’ils échangeaient des lettres enflammées. Elle lui avait pourtant écrit dans un seul but : pour qu’il l’aide à publier son premier roman pour lequel elle cherchait un éditeur depuis deux ans. Ainsi avait-elle commencé la lettre qu’elle lui avait envoyée, à l’adresse de sa maison d’édition : « Sans doute ne me lirez-vous-même pas mais je me devais d’envoyer cette bouteille à la mer car votre dernier livre Roman ! m’a broyé l’âme, déchiré le cœur, à l’idée d’être tombée sur ce que je cherchais depuis toujours, mon âme sœur, inatteignable ». Elle n’en pensait pas un mot mais elle avait lu qu’il avait aidé une jeune romancière inconnue à être publiée. Et sa soif de réussite l’emportait sur tout le reste, y compris le mépris qu’elle éprouvait pour la mièvrerie de ses livres. C’était sa dernière chance. Il avait répondu, s’était dit touché, charmé. Les lettres se succédaient. Elle jonglait avec les sentiments, sculptait chaque phrase, choisissait ses mots amoureusement à défaut d’éprouver réellement la passion qu’elle y clamait. C’était extatique de caresser ainsi les mots menteurs. Et  il y avait eu la dernière lettre de Leval : « J’ai lu votre manuscrit. Aude, ma petite Aude, je vous aime irrationnellement, comme je ne pensais plus en être capable. Au nom de l’amour que j’éprouve pour vous, je me dois d’être honnête : vous n’avez aucun talent littéraire, vous manquez d’imagination.  Mais, qu’importe, vous avez un talent bien plus grand, celui d’avoir suscité un amour fou. Voyons-nous, enfin ! » Elle revoyait la scène de leur rencontre, au Flore. La main et la voix de Leval qui tremblaient. Le détachement avec lequel elle les scrutait tout en susurrant des mots d’amour qu’elle ne pensait pas un instant. Comme cela avait été jubilatoire de le manipuler, d’interpréter ce personnage qu’elle s’était créé. Il était prêt à tout pour elle, disait-il. Alors, elle  avait proposé de se prêter à ce jeu inspiré d'un célèbre passage d'un livre de Leval. Aller à la librairie voisine. Choisir un passage. Obéir aux mots dictés par le hasard. Elle avait travaillé à L’écume des pages. Elle connaissait le rayonnage par cœur. Après, cela avait été si simple. Lui désigner ingénument ce passage qui concernait le Pont des arts. Tenter de le dissuader d’agir pour que, au contraire rien ne puisse l’en empêcher. Au commissariat, oublier son téléphone dans lequel, avec son frère dans le rôle de Leval, elle avait enregistré cette version de l’histoire. Et jouer la comédie de l’innocence devant ce petit policier si crédule. Voilà, c’était son œuvre. Quel dommage : le seul qui aurait pu admirer ses talents de conteuse en avait été la victime. Mais, bientôt, elle le savait, elle n’en doutait pas une seconde, le monde entier encenserait ce don. Sa résolution et sa certitude étaient inébranlables. Elle était prête. Prête à tout. Son prénom résonnerait enfin. Elle passerait sa vie à jongler avec les mots, à mentir, à être le démiurge des sentiments. Elle serait romancière.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très fort j'aime
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Sandra Mézière · il y a
Merci !
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Nelson Monge · il y a
Un texte élégant et bien ancré dans le Paris de culture et de tradition.
On se laisse porter par les évolutions de l'intrigue et le ressenti des acteurs.
Un bon moment. Merci.

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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup pour ce très sympathique commentaire !:)
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Benjamin Sibille · il y a
Tout en rebondissements admirablement menés en un texte si court
À quand le roman sansvpromotion canapé / meurtrier?
Si vous voulez passer j'ai moi même deux nouvelles en lice https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-source-11?all-comments=1&update_notif=1535523794#fos_comment_2924790

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Yacine Zerkoun · il y a
Très beau cours de psychologie féminine. Vous avez ma voix.
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Sandra Mézière · il y a
Merci !
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Claire Bouchet · il y a
Dans les premiers moments de l'histoire, on se plait à croire qu'Aude en jeune fille naïve et rêveuse, a trop baigné dans l'imaginaire de ses livres et qu'elle paye ses rêves de prince charmant tout éveillée. Mon dieu que cet auteur à succès dont elle semble éprise est cynique ! Puis, renversement de scénario : Machiavel s'écrit au féminin. Une belle illustration de ce que l'ambition poussée à l'extrême peut amener à faire. Mon soutien, naturellement.
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup pour cette belle analyse !:) (et je vous rassure, je n'ai rien de son cynisme.:))
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Jenny Guillaume · il y a
On hésite à vous encourager du coup :) mais je prends le risque ! C'était agréable à lire et bien mené, la réflexion est intéressante aussi.
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Sandra Mézière · il y a
:) En effet, c'est à vos risques et périls.:) Je suis beaucoup plus inoffensive qu'elle, je vous rassure.:) Merci beaucoup pour le sympathique commentaire et pour les votes.:)
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Marsile Rincedalle · il y a
Machiavel a trouvé son maître. Bravo +5*****
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Sandra Mézière · il y a
Je n'ai pas cette prétention mais je le prends néanmoins pour un beau compliment ! Merci !:)
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Jean Calbrix · il y a
La fin veut les moyens et quand on en a les moyens on parvient à ses fins. J'ai adoré le montage digne d'un bon polar. Bravo, Sandra ! Vous avez mes cinq votes.
Permettez-moi de vous inviter à une promenade dans les dunes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup, pour les votes et l'invitation à la promenade.:)
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Zouzou · il y a
...un plan vicieusement mené , mes voix !
si vous aimez ' Adieu léthargie ' et ' Des rêves d'Iran ' Poésie Automne

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Sandra Mézière · il y a
Merci !:)
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Romane González · il y a
Je n'ai pas accroché, désolée! De mon point de vue, l'histoire est trop "alambiquée" et le style gagnerait à être simplifié.
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Sandra Mézière · il y a
Je comprends parfaitement qu'on puisse trouver l'histoire alambiquée. Mes histoires le sont en général. Merci d'être passée néanmoins.
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