7
min

Les morsures du froid

Image de EricBernard

EricBernard

41 lectures

4

Paul aurait aimé cuisiner une dinde mais, ici, ce n’était pas facile de s’en procurer. À défaut de dinde aux marrons, il avait choisi, comme chaque année, une pintade aux patates douces. Par la fenêtre, le manguier croulait sous les décorations de Noël à la lumière crue du soleil brûlant. À chaque fin d’année, Paul prenait un soin particulier à orner cet arbre de boules multicolores, de guirlandes fantaisies et d’objets hétéroclites. À des yeux étrangers, ces objets pouvaient paraître ridiculement hors de contexte mais, pour Paul, ils avaient leur place ici, une fois par an : une grande chaussette Père Noël, un chalet en carton, une cheminée en plâtre, une étoile gigantesque en fibre végétale teinte, des touffes de coton blanc pour figurer une neige qu’il n’avait plus vue depuis plusieurs décennies.
Dans le salon, décoré avec goût de masques africains, de bogolans et de quelques photographies anciennes, les cadeaux qu’il avait achetés pour ses enfants étaient entassés dans un coin. Il sourit en pensant qu’à mesure que les enfants grandissaient, les paquets cadeaux devenaient plus petits. Il se souvint des grandes boîtes de trains électriques et de jeux de société qu’il faisait venir de France dans le plus secret, les gardant plusieurs mois bien cachés loin des yeux fureteurs de ses deux garçons. Dès réception des cadeaux, il lui fallait développer des trésors d’ingéniosité pour qu’ils puissent être une vraie surprise jusqu’au 25 décembre au matin. Ce jour-là, le sourire de ses enfants était la récompense des soins qu’il avait apportés à les leur avoir cachés si longtemps. Maintenant qu’ils étaient grands et avaient quitté la maison, ce n’était bien sûr plus la même chose mais il maintenait fidèlement la tradition qu’il avait instaurée.
Même sous les tropiques, il avait toujours insisté pour faire de Noël une fête familiale et traditionnelle. Bien sûr, il ne pouvait pas construire des bonhommes de neiges ni flâner sous les guirlandes enluminées des rues commerçantes parisiennes, mais il essayait de palier ces manques par des originalités de plus ou moins bon goût. Outre la pintade aux patates douces annuelle, il mettait dès les premiers jours des vacances de fin d’année toutes les climatisations de la maison à des températures hivernales, obligeant les occupants de la maison à enfiler pulls et pantalons chauds. Sa femme avait plus ou moins bien toléré cette excentricité mais s’était totalement opposée à la pose d’une cheminée. 40° dehors, la climatisation à fond à l’intérieur et une cheminée dans le salon ? Certainement pas ! Il avait donc cédé sur ce point. Il compensait avec la soupe brûlante obligatoire tous les soirs, le calendrier de l’avent bien visible dans la cuisine et – quand les enfants étaient petits – les contes de Noël avant de se coucher. Il avait rapidement rayé de sa liste la messe de minuit à la cathédrale, beaucoup trop surchauffée et trop exotique à ses yeux pour figurer un vrai Noël.
Plus tôt dans la journée, il était revenu des dernières courses entièrement dégoulinant de sueur et plein de la poussière de la ville. Dans la rue, il avait croisé des Pères Noël noirs sous leur barbe postiche blanche, suant encore plus que lui dans leur houppelande rouge. Ces vendeurs de guirlandes lui causaient toujours un malaise certain et il tâchait autant que possible de les éviter. Mais c’était en vain, tellement ils étaient nombreux, simulacres démultipliés qui, dans leur ridicule commercial, le renvoyait à sa propre caricature de Noël. Il en était pleinement conscient mais, contrairement à eux, il ressentait ce besoin vital de retrouver l’hiver chez lui, même sous les tropiques, pour une journée, pour quelques heures. Retrouver quelque chose qu’il avait laissé derrière lui, définitivement.
Ces achats de dernière minute étaient toujours son dernier contact avec l’extérieur avant la fête. Il était près de 18h quand il ferma le verrou derrière lui en rentrant. Les climatisations ronronnaient sans discontinuer.
Il mettait un point d’honneur tout particulier à se faire beau avant d’aborder cette soirée si spéciale du réveillon. Après une bonne heure dans la salle de bain glaciale (mais le petit radiateur d’appoint jouait parfaitement son rôle), il avait revêtu ses dessous d’hiver, une chaude chemise blanche qu’il affectionnait particulièrement, sa cravate et son épais costume gris. En se regardant dans la glace, il avait vu, comme en superposition, des dizaines d’images de lui, car ce geste, il l’avait fait immanquablement chaque année depuis plus de trente ans qu’il était installé ici, en plein milieu du Sahel. Dans son imagination, face au miroir, il avait revu les années passer lentement, les rides se creuser, les costumes devenir de plus en plus sombres et stricts, les cheveux de plus en plus blancs surplombant un visage de plus en plus sec et tanné. Il avait fait un effort pour sourire à son image emplie de doubles de lui-même mais le rictus qu’il avait reçu en écho lui fut particulièrement désagréable.
Le jeune ingénieur qui était arrivé ici avait des rêves plein la tête et le savoir-faire pour les réaliser. S’il s’était spécialisé dans l’énergie, il s’était vite orienté vers la plus vaste, la plus belle et la plus pérenne des ressources : le solaire. Il était convaincu que l’utilisation de l’énergie que nous fournissait gratuitement notre Soleil était une clé pour l’avenir. Ses camarades, qui s’étaient dirigés à la sortie de l’école vers des postes plus classiques et plus rassurants, dans de grosses entreprises aussi polluantes que valorisées, le regardaient comme le poète de la promotion. Ils ne doutaient pas de l’intérêt de cette ressource mais plutôt du temps qu’il faudrait pour qu’elle remplisse leur portefeuille et leur permette de construire leur pavillon de banlieue. Paul, pour sa part, ne remettait au lendemain aucun de ses rêves. Il s’était marié sans attendre, dès la fin de ses études, et après moins d’une année à discuter des détails de son expatriation et après avoir initié quelques relations sérieuses avec des investisseurs potentiels, il prit l’avion avec son épouse pour le cœur du Sahel. Entreprendre dans un lieu où le Soleil ne manquait pas lui semblait très rationnel pour développer avant toute concurrence la technologie qui allait révolutionner le monde.
La réalité fut bien sûr toute autre. Il avait suffi de quelques mois pour que les promesses d’investissement soient oubliées et que toutes ses économies soient englouties dans une agitation sans effet. Paul, pressé par les contingences matérielles, prit le premier travail qu’on lui offrit. Il ne perdit jamais foi en ses rêves, et l’avenir lui donna, d’une certaine manière, raison. Depuis quelques années, il avait trouvé un travail subalterne dans le solaire, pour une grosse entreprise française qui avait développé une filiale localement. Cela lui permettait de survivre. Il avait même renoué avec d’anciens camarades de promotion dont l’un était devenu le directeur général de son entreprise. Paul n’avait finalement eu que le tort d’avoir raison trop tôt. Il était un pionnier. Il était un visionnaire. Il était là où il fallait être et avait eu raison dans son entêtement à ne pas quitter ce pays. D’ailleurs il ne l’aurait pas pu, même s’il l’avait voulu. Avec quoi aurait-il payé son billet retour, son installation ? Comment aurait-il retrouvé du travail dans son pays d’origine qui lui était désormais si étranger ?
Son miroir pouvait bien lui renvoyer des images alternatives de passés qui eussent été possibles, il avait fait ses choix et les assumait. Il vivait dans un pays à l’été permanent, sous un Soleil auquel il avait tout consacré. En secouant la tête, il avait arraché son regard du miroir et l’avait laissé glissé sur la chambre attenante. Une lourde couverture sur le lit, une armoire trop grande, une unique lampe de chevet, la marque d’un tableau sur le mur. La pénombre envahissait doucement la maison, tout comme les chants de Noël, toujours les mêmes.
Paul passa en revue mentalement les préparatifs de la fête. Les cadeaux, c’était fait. Le repas attendait en cuisine. La musique et les bougies fournissaient l’ambiance. Il ne restait plus qu’à mettre la table pour le réveillon. Il était définitivement ici, au présent et ne regardait pas en arrière.
Il ne s’aperçut pas immédiatement du changement d’ambiance. Les flammes vacillantes des bougies donnaient une lumière douce qui se suffisait à elle-même. Ce n’est qu’en voulant relancer la musique qui s’était arrêtée qu’il prit conscience de ce qui arrivait. Le ronronnement des climatiseurs s’était tu et le silence était désormais total. Une panne de courant ! Les panneaux solaires qu’il avait lui-même installés sur le toit et qui avaient rechargé les batteries de secours seraient utiles pour alimenter le poste radio, les ampoules et même le réfrigérateur, mais cette alternative n’était pas conçue pour soutenir les climatiseurs. Les pannes d’eau ou de courant étaient fréquentes à tout moment de l’année mais ne duraient généralement jamais très longtemps lorsqu’elles arrivaient pendant les grandes fêtes, religieuses, civiles ou sportives. Mais tout était possible, y compris et surtout le pire. Paul se mit à maudire la compagnie d’électricité, ce pays et le Soleil lui-même. Nous étions en hiver ! En hiver il doit faire froid ! Au moins un peu, au moins quand il l’avait décidé ! Il regarda ses climatiseurs, avec sur les lèvres une prière inavouée, comme s’ils disposaient d’une liberté de pensée qu’il suffisait de convaincre. Mais leur silence était pesant comme la chaleur qui s’infiltrait maintenant par tous les interstices de la maison.
La nuit était complètement tombée et le courant n’était pas revenu. Il avait éteint les lustres pour limiter la consommation de ses batteries de secours. Plusieurs de ses bougies étaient à bout de souffle. Il se rappela que cela faisait des jours qu’il n’avait plus d’allumettes et alluma ses bougies l’une sur l’autre. Combien de temps encore fallait-il pour que le réseau lui rende ses climatiseurs, et par là-même lui rende sa soirée, son hiver, son Noël ? Il commençait à avoir vraiment chaud sous sa grosse veste de costume gris. Une telle panne pouvait durer jusqu’au lendemain, cela s’était vu plus tôt dans l’année. Comment pouvaient-ils faire cela le jour même de Noël ! Et si demain l’électricité n’était toujours pas revenue ?
Il chassa de son esprit la perspective du lendemain matin. Il en connaissait trop bien le déroulement. Les cadeaux dans le salon allaient rejoindre, sans être ouverts, ceux des années précédentes, dans la chambre désormais vide de ses fils. Cette chambre, il n’y avait pas touché, espérant toujours un retour possible des garçons. Dès qu’ils eurent leur baccalauréat en poche, ils partirent conquérir la métropole qu’ils découvraient pour la première fois et ne remirent plus jamais les pieds dans cette maison, ni dans ce pays. Cela faisait douze ans que Paul ne les avaient pas vus. Il avait reçu quelques photos, il savait que l’aîné s’était marié puisqu’il avait été invité au mariage. Il n’y était pas allé. La perspective de revoir sa femme qui l’avait quitté dès les enfants partis, et qu’il savait également de nouveau en couple, l’avait fait reculer au dernier moment. À moins que ce ne fût la perspective de remettre les pieds dans un pays qui n’était plus le sien depuis si longtemps qu’il avait peur de ne plus s’y sentir chez lui. Quoiqu’il en soit, il avait décliné l’invitation et les nouvelles de ses enfants s’étaient espacées. L’aîné avait eu des jumeaux, et Paul avait ajouté chaque année deux nouveaux cadeaux dans son salon. Deux cadeaux pareillement inutiles, pour des enfants qu’il n’avait jamais vus.
Paul fit un détour par la cuisine. Il tourna un à un les boutons de la gazinière. Transpirant dans ses vêtements d’hiver, il revint dans le salon toujours plongé dans l’obscurité et s’allongea sur le divan. Il eut une pensée pour le père Noël qui ne passerait pas cette année, pas plus que les années précédentes. Ses rennes ne pouvaient sans doute pas faire un si long chemin pour aller des forêts de sapins aux étendues de baobabs. À ses côtés, sur la table basse en teck, une bougie de Noël faisait danser sa flamme dans la pénombre de la pièce. Paul pensa à sa pintade, sentit une inopportune goutte de sueur couler sur sa joue et devina les premières odeurs de gaz. Il ferma les yeux.

Thèmes

Image de Nouvelles
4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,