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Les miflettes

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Cécile Goguely

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Titia se laissera mourir de froid. C'est une issue qu'elle a trouvée dans les romans de la bibliothèque. Il en reste qu'on n'a pas vendus. Les personnages attrapent toujours une maladie pulmonaire qui ne leur laisse aucune chance. Elle se cachera pour tousser, elle n'a pas l'habitude de se faire remarquer. Mais pour cela, elle devra sortir du château. La nuit, quand le mercure descendra vraiment, elle s'en ira pieds nus, son gros manteau sur les épaules pour ne pas renoncer tout de suite. Il lui faudra courir jusqu'à la lourde porte des jardins, la pousser, la laisser grincer le moins longtemps possible, s'engouffrer dans l'entrebaillement. Ensuite, elle filera tout droit, jusqu'à la ville, où elle se blottira dans un trou noir. Il y a sûrement plus d'un endroit obscur : le peuple aime bien les recoins dangereux. Les pièges à miflettes dans le bitume n'ont pas été rebouchés, c'est ce que dit Oncle Bertin qui revient chaque jour de la ville, de plus en plus abattu.

Tante Hermine prétend qu'il n'a pas besoin d'y aller, qu'on a suffisament de légumes au potager ainsi que trois moutons et une brebis, qui va bientôt vêler, mais Titia n'est plus assez jeune pour ignorer qu'on crève de faim, au château, et qu'on n'a plus de bois pour alimenter le feu. Les livres de la bibliothèque disparaissent peu à peu, et à quoi bon se chauffer si c'est pour agoniser d'ennui les hivers prochains, sans histoire à se raconter, si on n'est pas encore mort de froid ou de faim ? A quoi bon patienter encore ? La miflette dessinée sur la porte du Donjon est désormais presque effacée. Le souvenir de la royauté s'est tari à force de s'écouler dans les récits quotidiens d'Oncle Bertin et Titia ne croit plus au retour des miflettes. La lumière crue d'un lampadaire l'oblige à s'écarter. Elle est enfin dans la ville. On lui a raconté le bruit des automobiles. Elles ne sont pas nombreuses à cette heure de la nuit. Marcher encore pour s'éloigner un peu, ne pas se retourner pour chercher le château des yeux, se laisser tomber dans un piège et quitter son manteau... Elle ne sait plus si elle pourra. Pas tout de suite, pas comme ça.

Hilaire est un républicain convaincu. Il n'a pas vécu sous la royauté mais ses grand-parents lui ont rapporté les diktats de cette famille qui obligeait le peuple à vivre à son rythme, ils lui ont parlé de la science étouffée sous des principes régaliens, des discours interminables de sa majesté, du talent des uns et de l'énergie des autres bridés par des décrets de lenteur officielle. Hilaire n'est pas un nostalgique, mais c'est un amoureux des animaux, un biologiste passionné, et le massacre des miflettes, il ne peut pas le cautionner. L'an dernier, il a publié un article au sein d'une revue scientifique pour réhabiliter l'espèce disparue, regrettant qu'au même titre que le dodo mauricien ou le grand pingouin, cet animal pacifique ait été sacrifié. On aurait pu trouver un autre procédé, concluait-il, pour renverser la monarchie. Cet article avait provoqué une grande émotion, dépassant largement le cercle restreint des étudiants et des chercheurs qui lisaient la revue. Hilaire en fut profondément choqué, même s'il s'attendait bien à quelques réactions politiquement correctes des plus frileux. En plein coeur de la polémique, il n'avait trouvé aucun ami pour le soutenir, même à demi-mot. La communauté scientifique avait trop souffert des siècles de clandestinité imposés par une monarchie hostile à tout progrès, et les plus éminents de ses collègues avaient trop peur de souffler sur les braises d'une sympathie pour l'animal et de voir apparaître dans la foulée des mouvements royalistes, brandissant l'antique symbole : la miflette grise au sourire supposé.
Déçu par les siens, Hilaire n'avait plus parlé des miflettes. Il s'était débrouillé pour regretter officiellement sa sortie provocante et s'était consacré, au vu et au su de tous, à ses recherches sur le mammouth. Ses études sur l'ADN du pachyderme lui permettaient de justifier les fragrances musquées d'animal sauvage qui émanaient du laboratoire dont il n'ouvrait jamais la porte, même à ses plus proches collègues.

Le succès des animaux préhistoriques sur les enfants est à la mesure de leur engouement spontané pour la protection de la nature. A bien y réfléchir, songeait Hilaire, ces monstres n'ont rien de peluches. C'est peut-être parce qu'ils ont disparu qu'ils suscitent un attachement et une curiosité chez les petits. Chez les tous petits, leur puissance et leurs fonctionnalités multiples (griffes à déraciner les arbres, peau écailleuse ou carapace) les apparentent sans doute aux camions, tractopelles et autres, dont les prolongements de pinces, de remorques ou de bétonneuses qui tournent ressemblent aux jouets qui apprennent la motricité.
Si beaucoup d'enfants émettent un jour le désir de devenir vétérinaires, rares sont ceux qui conservent à l'âge adulte une véritable sensibilité au sort des animaux disparus. Hilaire n'avait jamais cessé de s'interroger. Il s'était toujours senti concerné par la tragique responsabilité de l'homme dans la disparition des espèces plus récentes. Le dodo, le grand pingouin, et le Moas ne savaient pas voler. C'était bien trop facile de les tuer, bien trop lâche. Le tigre de Tasmanie et le Castor géant d'Amérique, tués pour leur fourrure, savaient bien se défendre, mais ils portaient leur destin sur leur dos. La survie des espèces dépend des besoins ponctuels et géographiques de l'homme, et c'est une injustice, un sort arbitraire qui révolte et fascine le savant. Le glyptodon, un édenté comme la miflette et le paresseux, était chassé par les indiens qui se servaient de sa carapace comme abri. S'il avait vécu ailleurs, à une autre époque, aurait-il survécu ? La survie d'une espèce comme un coup de poker, parce qu'elle est au mauvais endroit, au mauvais moment, voilà qui ne cesse de tourmenter Hilaire, il aimerait tellement donner une seconde chance aux destins contrariés. Il observe avec beaucoup d'intérêt les efforts de chaque animal pour se camoufler, ruser, ou se défendre, avec un peu de compassion aussi, car à quoi bon : le tigre aux dents de sabre a disparu mais le lapin est encore parmi nous, c'est à n'y rien comprendre.

La miflette était l'as du camouflage, une surdouée. Légèrement plus rapide que son cousin germain le paresseux, elle se déplaçait au coucher du soleil à une vitesse de 600 mètres à l'heure, et restait tout au long de sa vie impeccablement, parfaitement, invisible. Elle menait le même genre de vie que son cousin d'Amérique centrale, dormant la plupart du temps et se nourrissant uniquement de végétaux. Elle pouvait s'accoupler jusqu'à soixante heures d'affilées, dépassant le record de son cousin d'une bonne douzaine d'heures. Si l'on connait sa morphologie, c'est parce que rendant son dernier soupir, la mouflette se débarrassait de son camouflage inutile et redevenait visible. Le pelage gris foncé de l'animal aurait fait de bonnes fourrures si le royaume ne l'avait protégé. D'une taille variant entre 30 et 50 centimètres à l'âge adulte, la miflette était plus petite et légèrement plus musclée que son cousin le paresseux, phénomène probablement dû à sa progression un chouia plus rapide. Les études réalisées par les zoologues restent évasives, la plupart des découvertes datant de la période tourmentée de la révolution, après que les recherches sur la miflette eurent été permises et avant que l'on décide que toute trace du défunt royaume dût être effacé. Sur les gravures royales, le sourire supposé de la miflette est inspiré de celui du paresseux satisfait et repu, l'animal édenté possédant le charisme paisible d'une mamie qui viendrait de poser son dentier. Symbole de la dynastie, on l'avait peinte sur les drapeaux et sur toutes les portes du château, elle était l'emblème d'une famille royale prônant une douceur qui confinait à la langueur, interdisant au peuple de marcher à une vitesse plus rapide qu'un kilomètre à l'heure, emprisonnant les trop pressés, les trop nerveux. Le peuple s'affarait encore, après plus de quatre-vingt ans, à rattraper le retard contracté depuis des siècles sur les autres civilisations. La chute du royaume avait été un moment de liberté formidable pendant lesquels les gens avaient couru dans les rues et appris à danser. Ils se dégourdissaient les membres engoncés dans des habits délibérément trop serrés, visant à freiner les envies de courir des enfants comme des adultes exaspérés. Les miflettes, consacrées symboles de leurs frustrations, avaient payé.

Titia sent son coeur qui bat vite, trop vite : elle a brisé le tabou. Elle a couru. Elle ne se rend pas compte que ce qu'elle appelle courir est comme marcher paisiblement pour un homme ordinaire. Elle descend directement du premier roi de la dynastie, elle possède un sang bleu et tous les gènes de la lenteur. Sa mère est morte en lui donnant la vie et la famille en état de siège depuis soixante douze ans s'apprête à disparaître. Tante Hermine et Oncle Bertin qui l'ont élevée dorment beaucoup et ne se départent jamais d'un bon sourire de contentement. La petite, malgré ses bonnes dispositions, n'en pouvait plus d'attendre. Elle décide de se blottir dans un petit bosquet afin de décider comment attraper la mort sans être repérée dès le lever du jour.

On avait commencé par les cueillir, se remémore Hilaire. S'il n'a pas vécu cette époque, c'est un cauchemar qu'il fait souvent. Les miflettes se suspendaient aux lampadaires et aux gouttières. Elles partageaient la vie du peuple à leur manière discrète. Cette présence invisible et pourtant pacifique avait revêtu pour celui-ci les couleurs de l'oppression. Les habitants, déjà freinés dans tous leurs élans par des décrets restrictifs, repéraient les miflettes dans les rues à leur odeur lorsqu'un coup de vent portait les effluves de l'édenté à leurs narines. Les cantonniers du royaume pestaient lorsqu'ils devaient nettoyer une crotte de miflette, révélant la présence perçue comme hypocrite d'un animal suspendu à un réverbère. Les miflettes ne défèquaient pourtant pas beaucoup : une fois tous les quinze jours, elles prenaient le temps de quitter leurs perchoirs pour déposer une crotte par terre. C'est un habitant comme tous les autres, paranoïaque et à bout de nerfs, qui, se moquant de la loi et des sanctions possibles avait décrochées et tuées les premières miflettes. Enragés, ses voisins l'avaient suivi. Un massacre. Les prisons étaient trop grandes pour loger tout le monde et la famille royale, d'ordinaire bienheureuse, avait sombré dans la dépression, ne donnant plus d'ordre à la police, se laissant déborder sans se défendre.

Oncle Bertin est venu prévenir Tante Hermine.

- La petite est partie.
- Partie, répond sa femme, cessant progressivement de sourire, tu es sûr ?
- Elle n'est pas dans le jardin et j'ai ouvert toutes les salles du château.
- Partons à sa recherche.
- Il ne faut pas qu'on nous reconnaisse.
- Nous ferons tout comme eux, tout au plus vite, et nous nous cacherons pour nous reposer.
- Oui, dit Tante Hermine, c'est la seule solution.

L'entreprise n'ayant que très peu de chances d'aboutir, il faut la renouveler autant de fois que possible. Hilaire vient d'ouvrir la porte du laboratoire. L'odeur des trois paresseuses venues d'Amérique du Sud le prend à la gorge. La salle est un peu étroite pour les trois spécimens qui ne semblent pas lui en tenir rigueur. Il a accroché des poutrelles à son plafond, formant une sorte d'accrobranche pour paresseuses. Elles dorment et n'ont pas encore prêté attention à sa venue. Il chatouille gentiment la première qui jette un regard endormi dans toutes les directions, sauf dans la sienne. Elle est aussi myope que ses deux congénères. En sa qualité de chercheur, Hilaire a les clefs du museum d'histoire naturelle et il a pu se procurer une dose significative d'ADN de miflette. La méthode est celle que l'on emploierait pour engendrer un mammouth : prendre un ovocyte de paresseuse, animal proche de la miflette comme l'éléphant l'est du mammouth, retirer son code génétique, y insérer celui extrait de l'ADN de miflette et placer l'embryon qui en résulte dans l'utérus d'une paresseuse. Cette première étape, après plusieurs essais infructueux, a été franchie il y a deux mois. Une des trois paresseuses est enceinte. Hilaire prépare de nouveaux ovocytes pour les deux autres, qui ont perdu leurs embryons. Il ne sait toujours pas si la première miflette engendrée naitra, ni si elle sera bien en bonne santé. Les microscopes et tout le matériel dont il dispose pour transférer l'ADN de miflette dans les ovocytes de paresseuse tient aussi beaucoup de place. Ses collègues penseraient que c'est une folie de laisser les trois animaux dont les poils cachent des algues vertes et beaucoup d'acariens cotoyer du matériel scientifique aussi précieux. Il s'en moque, il a confiance dans la miflette : si l'animal est aussi solide que le paresseux, ses cellules n'ont pas besoin d'évoluer dans un laboratoire aseptisé. Il s'occupe aujourdhui de reprogrammer les ovocytes par des moyens chimiques et électriques, et cette activité lui plait bien. La présence des trois paresseuses indifférentes à son manège l'emplit de sérénité.

Titia n'a pas réussi à se cacher. Elle a marché toute la nuit, se décidant à mourir plus lentement que prévu, par habitude. Les premiers rayons du soleil lui indiquant les endroits éloignés de toute activité humaine, elle s'est blottie derrière un buisson, et endormie. Elle n'a pas entendu son oncle et sa tante qui criaient son nom, munis d'une lampe torche. Il ne l'ont pas trouvée. Eux-aussi, épuisés, se sont cachés, et endormis.

Ce sont des cris dans la rue qui réveillent Hilaire ce matin. Lorsqu'il sort acheter le pain, il est d'abord intrigué par les groupes de passants qui discutent entre eux de façon animée. On dirait un lendemain de match international. Tout le monde a quelque chose à dire à tout le monde. L'excitation est palpable, et quand on ne connait pas le sujet de tels emportements, il y a de quoi s'inquiéter. C'est la boulangère qui lui fournit l'explication : on a trouvé, ce matin, deux miflettes mortes pas loin d'ici. Vous vous rendez compte. Elles vivaient parmi nous et on ne les avait pas vues ! Hilaire, inquiet pour ses trois paresseuses, abrège la conversation en essayant de cacher son émotion. Rentré chez lui, il ouvre la porte de l'atelier. Elles sont bien là. Un instant, il a cru qu'elles étaient sorties, allez savoir comment, et que les gens les auraient cofondues...
Il s'assied. Il a vraiment cru que ses protégées y étaient passées. C'était même la seule solution. Alors comment ? Des miflettes encore parmi nous ? On aurait vu des excréments. Serait-ce possible ? Et si c'étaient vraiment deux survivantes, depuis quatre-vingts ans, c'était au moins la quatrième génération. Il y en avait d'autres. Elles avaient dû se cacher, peut-être dans les jardins du château, et elles étaient sorties. Pourvu qu'on n'en retrouve pas d'autres. Si elles se sont enfuies en groupe, on ne tardera pas à les tuer toutes. Il décide d'appeler quelques amis sans mentionner le motif de son appel : il ne souhaite pas, de nouveau, subir la vindicte générale. Evidemment, au téléphone comme dans la rue, les gens ne parlent plus que de ça.

Jusqu'à dix heures du matin, on parlait de miflettes écrasées, puis les médias ont annoncé officiellement qu'il s'agissait de deux peaux de miflettes authentiques, impossibles à dater. Malgré l'animosité convenue dont sont encore l'objet ces bêtes, celui qui a trouvé le moyen d'en capturer, de les dépecer et de laisser une sinistre dépouille dans la rue reste un pervers aux yeux des habitants. En une journée, les rumeurs les plus folles enflent et se transforment. Il y aura des contrôles de police. Hilaire tremble pour ses activités clandestines.

Titia résiste à la faim. Elle ne cherchera pas à se nourrir. Elle s'éveille le soir, comme mordue par le froid et décide de changer de repaire, car elle a entendu du bruit dans la journée, des exclamations de surprise à proximité. La plupart des rues sont désertes mais lorsqu'elle croise une patrouille, elle se force à courir.
- Rentre vite chez toi !, lui disent les policiers.
L'un deux se retourne sur elle, surpris, sans doute, par son allure. Titia se doute bien qu'elle ne ressemble pas aux petites habitantes. Elle tousse un peu. C'est bien, la maladie commence à prendre. Elle marchera pendant trois heures, au moins, avant de s'écrouler derrière une poubelle. Durant son trajet, elle a pris soin d'aider la progression du froid. Ses mains, ses jambes et son cou dépassent de son manteau, le froid la fige comme un aspic. Elle s'endort.

Le lendemain, on retrouve, à l'aube, trois nouvelles peaux de miflettes mortes et la population se divise. Les uns crient "à mort les miflettes" quand les autres déclarent qu'on ferait mieux de ne pas les embêter, qu'il serait idiot de remuer des souvenirs, que les miflettes, il faut tout simplement les oublier.
Le président de la république est obligé d'intervenir. Il exhorte la population au calme et offre une forte récompense pour toute capture de miflette vivante, qu'on hébergera, ensuite, dans le zoo républicain. Tuer une miflette, précise-t-il, était une nécessité lors de la révolution, mais il faut être raisonnable à présent. Il a peur, surtout, des réactions violentes des royalistes qui depuis trop longtemps se taisent.

Devant la forte récompense, les habitants se mobilisent autour des pièges à miflettes.
- Ah, tu vois, dit oncle Bertin à sa femme. Ils ont bien gardé les pièges à miflettes, tu ne voulais pas me croire.
- Mais, ils les chassent encore ?
- D'habitude, ils sont plus calmes. Cours, cours, on nous observe.
Tante Hermine est née bien après la révolution mais ses parents lui racontaient la tristesse que c'était, ce tas de miflettes mortes apportées par les sanguinaires devant le château. Malgré la dépression, la famille avait dû se préparer à survivre le plus longtemps possible, en autarcie. On avait dû, on avait dû... Oh non, c'était trop dur.

Hilaire, aujourdhui, implante un embryon chez l'une des paresseuses. Il a vu passer dans la rue des enfants munis de filets à papillon bien trop petits pour capturer une miflette, il battaient l'air avec ce matériel, comme si ces animaux volaient. Un instant, il s'est senti rassuré. Personne n'est préparé à attraper cet animal, l'effort d'oubli, depuis quatre-vingts ans, a été efficace.

Cette chasse à la miflette, au bout de plusieurs jours, n'a pas donné de résultat. Un courant d'air et on croit en dénicher une, on se penche pour l'attraper mais elle a déjà filé. Les chasseurs ignorent que la miflette est très lente, ou bien prétendent-ils que les survivantes ont muté. Certains en deviennent fous : c'est frustrant de sentir une odeur, d'entendre un bruit, de voir quelque chose et de ne jamais, jamais rien attraper. La proposition du président n'a pas calmé les esprits. Les chasseurs sont fatigués et se disputent à tout bout de champ. On retrouve tous les matins de la semaine des peaux de miflettes, les habitants s'affolent. Au bout de quatre jours, le président intervient de nouveau, à la télévision. Il montre aux caméras une cage de petite taille, dans laquelle semble flotter une carotte, et déclare que l'heureux gagnant de la chasse ayant été récompensé, cette miflette trouvera une place de choix au sein du zoo républicain. Hilaire, très ému, observe la miflette qui mange une carotte, et se promet de lui rendre visite dès que possible. Le pays retrouve peu à peu son calme.

Oncle Bertin et tante Hermine n'ont pas trouvé Titia. C'est l'hiver et malgré leur chagrin, ils ont dû rentrer au château, bien au chaud, pour dormir.

Dans deux mois, si tout va bien, la première paresseuse enceinte donnera naissance à une miflette. Hilaire n'en peut plus d'attendre. Il est heureux que l'homme donne une seconde chance à une espèce injustement décimée, ou presque décimée. La polémique gronde, justement. Un journaliste réclame le droit d'approcher la miflette du zoo. On lui reproche d'être mandaté par les royalistes, ce qu'il réfute. Il veut la vérité, la stricte vérité. Les royalistes, cependant, commencent à se faire entendre. Une vingtaine de personnes ont hissé aux fenêtres les drapeaux figurant la miflette royale. Des chômeurs qui n'apprécient pas le stress de la nouvelle république. Partout, ils sont dénigrés, on se moque d'eux, les traite de passéistes. Mais le journaliste n'obtient toujours pas le droit d'examiner la cage et de toucher la fameuse miflette, alors les drapeaux fleurissent aux fenêtres et le président doit avouer, honteux, qu'il a menti.La république vacille, il n'y a qu'un scientifique passionné par une expérience qui ne peut pas s'en rendre compte.

Lorsqu'on retrouve dans un terrain vague le corps d'une fillette, gelé, portant un manteau de fourrure à moitié décousu, Hilaire n'entend pas la nouvelle à la radio. Il s'est endormi, épuisé, après avoir veillé pendant des nuits la paresseuse qui devait accoucher. Il a dormi vingt heures et ne sait pas s'il a manqué le grand événement. Le petit ne s'est pas blotti dans le giron de sa maman, mais s'il est né, il peut être tombé n'importe où dans le laboratoire, et le savant s'occupe, à tâtons, à retrouver dans son capharnaüm l'animal invisible.
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