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M. Deniel

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« Souviens-toi toujours qu’ils viennent pour ta vie. »

Comme à chaque fois que tu roules vers la Digue, tu entends les mots de ton père. Tu l’entends, d’abord, puis tu le vois, ensuite. Il est assis à côté de toi, sur le siège passager, coude sorti par la fenêtre de la Jeep, une clope pendue au bout de ses lèvres. Sa présence est tangible et diaphane à la fois, c’est celle d’un fantôme, non d’un revenant. Son corps est fait d’os secs comme la garrigue de Provence, un fagot de muscles et de tendons qu’on dirait prêt à se disloquer à chaque soubresaut du véhicule. Pourtant il tient encore debout, grâce à une volonté dont tu as toujours ignoré la source, toi, comme ta mère, comme les autres.

« Ils viennent pour voler ton travail, voler ta terre et ton argent, voler tes droits et ta culture. »

Tu entends les mots de ton père. Les seuls qu’il te reste, les derniers dont tu te souviennes. Tu le vois toujours. Il fixe la route défoncée qui défile sous les phares et sinue à travers les marais de ta vieille Camargue. Son front se ride au-dessus des deux fentes profondes de ses yeux dont tu as oublié la couleur. Ils sont si plissés qu’il semble encore fixer le soleil, comme il le fixait chaque jour de sa vie de docker du vieux port de Fos ; avant la montée des eaux. Tu vois sa clope rougeoyer avec intensité alors qu’il creuse ses joues pour en aspirer la fumée.

Tu contournes la ruine d’une ancienne ferme viticole et tu entames la dernière ligne droite dans la nuit des salins. Là, tu vois une braise ardente remonter vers ses lèvres craquelées. Tu la vois s’engouffrer dans sa bouche, descendre le long de sa gorge en l’éclairant de l’intérieur, comme une luciole plonge dans un puits de verre, jusqu’à atteindre son ventre. Alors elle embrase ce qui se trouve blotti là, tout au fond, dans cette cache à l’abri des regards et des questions, cette matière précieuse en forme de rêve, dont il a toujours refusé l’accès ; même aux autres, même à ta mère, même à toi. Elle l'embrase et ça prend vite, ça prend fort. Tu vois les flammes s’élever en un véritable bûcher et la lumière jaillir de ses yeux sans couleurs, de sa gorge et de tous les pores de sa peau. Elle vient inonder la vieille Jeep, se répand sur le monde : sur les graviers de la route, sur le sel de la terre, sur les haies torturées des peupliers et les buissons de salicornes toujours gris, dans les fossés obstrués par les pierres des murets effondrés, dans les étangs asséchés et les rizières abandonnées ; jusqu’à venir enfin toucher la Digue et iriser la ligne infinie de panneaux solaires comme si un ange éventrait les nuées pour caresser de son doigt cet horizon artificiel.

À cet instant, tu devines enfin la forme de la Digue. Ligne infinie, droite, tranchant le paysage plat. Un amas de pierres empilées sur quinze mètres de hauteur, remblayé d’une terre sur laquelle l’herbe n’a jamais poussé. Tu te souviens des grands discours des politiciens, des images de synthèses d’un mur végétalisé aux couleurs épanouies. Vingt ans après, la Digue est aride, austère, grise. Morte comme le reste de la côte.
Tu arrives à son pied, tes phares illuminent le panneau métallique du secteur 8, te rappelant les règles de sécurité grâce à une myriade de pictogrammes. Tu obliques à l’est, sans ralentir, dérapes dans les graviers en tournant le volant d’un geste mécanique à peine conscient. Quelque part loin devant toi, le soleil poursuit sa course sous le bord du monde.
Il est 22h45. Ta nuit commence.

Le système de surveillance t’a envoyé un message d’alerte à 22h15. Il ne t’a pas réveillé, tu ne dors jamais quand tu es d’astreinte. Un dysfonctionnement de panneau au kilomètre 230. Une holocarte flotte au-dessus de ton portable encastré à gauche de ton volant. Le voyant rouge clignote depuis ton départ d’Arles. Il te montre le trajet, avec le numéro de la rampe d’accès, mais tu n’en as pas besoin, tu arpentes la Digue depuis quinze ans. Tu la connais dans ses moindres recoins, autant qu’elle te connaît ; c’est-à-dire mieux que les autres, mieux que ta mère et bien sûr, mieux que ton père.

« Ne les laisse jamais venir. Ne les laisse pas nous envahir. Jamais. »

Ce sont ses derniers mots. Son fantôme s’efface, se dissipe comme des cendres, et sa voix s’éteint. Il te laisse en paix, enfin. Ne reste que la nuit, le bruit du moteur, l’odeur de l’essence et celle de la mer, quelque part de l’autre côté de la Digue. Désormais, sur le siège passager, tu vois ta veste de technicien solaire. Ton badge accroché à la poitrine scintille sous la lueur de l'holocarte. Ton nom et ton numéro d’affectation sont alignés sous ta photo d’identité. Aucun de ces objets ne t’appartient, ils sont la propriété de l’Europe ; tout comme ton diplôme, ta formation accélérée et ta Jeep de fonction. Ton travail est simple. Tu es en charge des secteurs 6 à 12, cent cinquante kilomètres de capteurs et de panneaux solaires couvrant la Digue côté mer. Assistance et maintenance. Tu réponds aux alertes, tu te rends sur place, tu expertises les anomalies et tu transmets aux centres de contrôle.

Tu n’es ni unique ni irremplaçable. Vous êtes des dizaines comme toi sur la Méditerranée, et des centaines sur l’Atlantique, bien que ceux-là, tu ne les considères pas comme tes pairs. Même si les eaux montent partout, même si la mort salée est identique en tous lieux, curieusement, tu distingues toujours si elle viendra de la mer ou de l’océan. Tu as grandi en Provence, la Méditerranée est ton pays, ta vraie patrie. Pour toi, la Digue commence à Gibraltar et se termine aux Frioules italiennes, elle va de Cadiz à Trieste. Le nord est trop froid pour être envié, le reste, à l’est, était déjà perdu avant même de pouvoir être sauvé. La Digue est le symbole de l’Europe des vainqueurs, ceux qui ne l’ont pas abandonnée quand les crises la secouaient. Un projet commun pour trier les méritants, ceux qui en valent la peine. Après tout, rien ne vaut la peur de l’enfer pour construire son propre paradis.

Malgré son nom, la Digue à l’origine vient de la terre. D’un vieux président des États-Unis dont tu ne te souviens plus du nom. Les noms de toute façon s’effacent, comme les idées, et seuls les actes restent. Lui, il avait seulement eu l’idée, jetée à la foule comme on jette un os déjà rongé à une meute de chiens. L’idée, c’était un mur entre son pays et le Mexique ensoleillé. L’acte, il ne l’avait jamais réalisé. Il était mort avant. Comment ? Attentat ou accident, peu importe. Tu n’étais pas encore né et l’Histoire n’a pas sa place dans la tienne. Cependant tu te souviens que l’idée avait traversé l’océan pour venir s’échouer dans l’Ancien Monde ; la vieille Europe à l’agonie, se contorsionnant sous la botte du nationalisme, immobilisée, incompétente, vulnérable face à la montée des eaux grignotant ses côtes avec un appétit insatiable et amenant avec elle, sur la crête blanche des vagues, les silhouettes noires de milliers d’embarcations des réfugiés venus d’ailleurs.

Alors que tu longes la Digue, tes phares glissent sur les innombrables tags qui recouvrent les pierres. De la merde en grande majorité, parfois des résidus d’idées, des messages des alters-quelque chose en mal d’inspiration, des humanistes en guerre contre les fachos des partis pro-Digue, des environnementalistes désespérés de ce qu’est devenu leur si précieuse Camargue. Tu ne les vois même plus. Tout ce que tu distingues dans ta routine, c’est le voyant rouge de ton portable et les bornes kilométriques qui défilent sur le côté de la piste, entrecoupées par les rampes d’accès protégés par les grillages électrifiés.

D’ailleurs le kilomètre 230 se rapproche, tu vas devoir monter. Sans ralentir, tu presses le bouton d’ouverture à reconnaissance digitale de ton portable et le prochain portail s’ouvre sur ta droite. Tu t’engages sur la rampe, passes entre les barbelés, tes phares effleurent une dernière giclée de peinture. Tu la remarques sans trop savoir pourquoi, peut être sa couleur, d'un bleue fluorescent, ou l'écriture, d’avantage épurée que les autres, mais avec un quelque chose d’enfantin dans la courbure des lettres, comme si la main qui avait tenue la bombe n’était pas celle d’un révolté mais d’un rêveur :

Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez

Quelque chose remue au fond de toi, une impression fugace, un écho de souvenir d’école. Un poème peut être, mais dont tu ne parviens pas à préciser l'origine. À cet instant, tu parviens en haut de la Digue, et la nuit s’écarte soudain autour de toi. Désormais, tu roules sur l’horizon. Tu ne poursuis pas le soleil, tu l’accompagnes. Vous traversez votre terre à deux, dans une course sans rivalité ni amitié. Une planète seule vous oppose, vous poursuivez le même but en sachant tous deux que vous ne l’atteindrez jamais. Sur ce point, tu as toujours su que les scientifiques se trompaient : le temps est le même pour les étoiles et pour les Hommes, car les premières disparaîtront le jour ou plus aucun des deuxièmes ne sera là pour les regarder.

À droite, la mer est d’encre, plus noire que la nuit. Cela fait quinze ans que tu ne l’as plus vue bleue, au point que tu ignores si elle l’est encore. Tu n’approches plus la côte en dehors de tes heures de travail. Tu ne te rends plus dans les Enclaves, les villes portuaires encore protégés de la montée des eaux, comme Marseille, Toulon ou Narbonne. Avant, quand tu étais enfant, tu les fréquentais régulièrement, surtout Marseille, pour pêcher dans les bassins d’élevages avec ton père. Depuis qu’il est mort, tu ne t’y es plus jamais rendu.

Tu repenses à lui sans trop savoir pourquoi. En quinze ans, sa présence t’a toujours abandonné à l’approche de la Digue. Peut-être est-ce ces phrases, ce poème, ces mots lointains et proches à la fois. Étranges étrangers. Tu ne sais pas qui ils sont. Étranges étrangers. Tu ne les connais pas. Tu ne les as jamais vus. Ces réfugiés venus de l’autre côté. Ces milliers, ces centaines de milliers de désespérés. Avant, ils arrivaient encore à traverser, avant, ils passaient entre le mailles des autorités, avant, l’administration étudiait leurs dossiers, et parfois même les autorisaient à rester. Aujourd’hui, la Digue a remplacé l’administration. Elle fait le tri plus efficacement et plus économiquement. Elle est devenue la dernière frontière, la plus difficile à franchir.

Les panneaux solaires défilent sur ta droite. Une surface lisse, encore inerte, incliné à 35 degrés, monté sur pistons amovibles pour suivre au mieux la course du soleil. L’anomalie clignotant sur ton holocarte n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. Tu ralentis progressivement, puis t’immobilise tout à fait. Tu empoignes ton portable et ta veste avant de sortir. Souvent à cet instant, tu frissonnes sous l’air frais du large. Souvent, tu étires tes bras avant de balayer du regard la mer invisible. Souvent, tu respires, profondément. Toujours, tu oublies ton père. Ce soir, tu te figes.

Il y a une odeur. Ce n’est ni celle des embruns, ni celle du guano, ni celle des algues invasives envahissant les pierres. Non. Une odeur anormale, une odeur humaine : celle de corps puants. Lentement, tu baisses ton regard vers les panneaux solaires, là où le système a noté le dysfonctionnement. Tu discernes une forme qui ne devrait pas être là, pourtant tu la reconnais aussitôt. Une barque échouée. Une barque de pêche, comme celle que possédait ton père. Pleine de silhouettes humaines.

En un éclair, tu vois de nouveau le fantôme de ton père, mais cette fois, le fagot d’os et de tendons ne tient plus debout, plus rien ne tient debout. Il n'y a plus qu'un amas de chairs dans le sillage sanglant d'un camion bélier, emportant avec lui les souvenirs, les peines et les joies, tout ce qui faisait de cet homme un père et de ce père un homme. Il ne te reste que des mots.

Des mots que tu entends encore et encore, jour après jour, nuit après nuit. Et cette nuit, alors que tu leurs fais face, à eux, ces autres, ceux dont il te parlait toujours, ceux que tu n’as jamais rencontrés, ceux qui ne sont pas censés pouvoir traverser la mer ; cette nuit, de nouveau tu les entends : « Souviens-toi toujours qu’ils viennent pour ta vie, pour voler ton travail, pour voler ta terre et ton argent, tes droits et ta liberté. Ne les laisse jamais venir. Ne les laisse pas nous envahir. Jamais. »

Ces mots t’ont hanté après sa mort. Ils t’ont fait passer le concours d’entrée à la formation solaire, ils t’ont fait décrocher ton diplôme, ils t’ont accompagné durant quinze ans de routine. Ils t’ont façonné, mieux que les autres, mieux que ta mère, mieux que toi-même.

Les silhouettes t’ont vu. Elles poussent des râles, prononcent des mots dans des langues qui ne sont pas la tienne. Tu perçois l’effroi, le désespoir. Tu comprends des suppliques, ou bien des prières. Le nom d’un dieu d’ailleurs. Un dieu bélier. Comment sont-ils arrivés là ? Comment ont-ils passé les frontières maritimes et leurs systèmes de surveillance ultra-sécurisés ? Comment ont-ils échappé aux gardes côtes, aux drones et aux balises flottantes électriques ? Peu importe, en vérité. Car en cet instant, ils sont là, devant toi. Ta main tremble. Elle effleure ton badge, glisse sur ton uniforme, descends vers ton portable accroché à ta ceinture. Une pression sur le bouton d’urgence et le centre sera prévenu. Une pression et les autorités débarqueront avec leurs sirènes, leurs bottes et leurs armes. Une pression et ces silhouettes déformées ne poseront jamais un pied dans ta Provence. Une pression pour la mort.

Ici et maintenant, tu es seul juge et seul bourreau. Tu peux les aider, leur faire traverser la Digue, leur indiquer les sentiers que toi seul connait à travers les marais et les salins, vers l'intérieur des terres, en direction du nord. Tu peux leur faire gagner du temps. Ils pourraient entrer. Ils pourraient survivre. Ils pourraient devenir des gens comme toi.

« Souviens-toi toujours qu’ils viennent pour ta vie. »

Ta main glisse, descend vers ton portable.
Les maux s’effacent, seuls les actes comptent.

PRIX

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Image de Thomas d'Arcadie
Thomas d'Arcadie · il y a
très belle nouvelle. J'ai aimé
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Slavia · il y a
Merveilleusement bien tourné.
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Philou · il y a
Un beau texte sur un sujet d'actualité. Mes votes
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Kiki · il y a
toutes mes voix pour ce beau texte. Bravo
Je vous invite à aller lire en visitant les cuves de Sassenage dans la série poème

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Guy Richart · il y a
Un texte aux embruns prophétiques. Mes voix.
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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je lis rarement les textes aussi long, cette fois j'ai été emportée. Une belle clairvoyance et une lutte entre les mots, les maux du père adoré et sa conscience propre.
J'ai beaucoup aimé.

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Atoutva · il y a
Oser parler de l'immigration sans jugement, dans un texte très bien écrit. Bravo ! et mes voix.
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Ozerjacques · il y a
Un texte bien écrit et toute une atmosphère que l'on ressent. Vous avez droit à mon vote. J'aimerais savoir ce que vous pensez de mon poème en lice pour le prix short paysages. Merci.
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Doria Lescure · il y a
récit très bien construit, très bien écrit dans une tonalité futuriste et quasi post apocalyptique. Le personnage est dense et porte cette histoire d'anticipation forte et bien posée qui résonne douloureusement avec l'actualité. Pour ce très bon moment de lecture, voici mes voix.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette œuvre bien écrite avec sa chute attrayante ! Mes votes ! Une invitation à lire “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance et bonne journée !
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