Les marmottes

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Ecrire ou faire Ecrire.. Lire ou faire Lire... Tout ça c'est le même bonheur : des mots, des mots, des mots ! Après une vie professionnelle en Bibliothèque j'anime maintenant l'atelie ... [+]

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Je me suis disputé avec mon père, pour une banale histoire de poubelle. « Tu n’as aucune parole... Si ta mère savait ça... Et patati et patata...». Saisissant ma boite à sandwich je suis passé devant mon père raide comme un if planté à la porte du cimetière. Je me sentais enfermé dans ma colère. Mais Elzbieta m'a délivré en mettant simplement la main sur mon épaule dans la queue de la cantine. J'avalais soudain ma salive, surpris qu'elle ait un goût, surpris que le soleil dessine des zigzags sur les casiers, surpris finalement de la beauté du monde. Sont venues ensuite des surprises moins agréables comme les regards critiques sur notre couple noir et blanc et l'odeur de choux qui flottait autour de nous.

Elzbieta. Ses cheveux blond-gris, ses yeux bleu-gris. Tout me grise ! Même son cou blanc comme celui d'un héron sur la neige. Je sais, j'exagère. Ma machine métaphorique marche à plein. Mon prof de français serait content. Mon prof de dessin aussi. Je voudrais être peintre ! Je me suis lancé dans le portrait d’Elzbieta. Mais plus je m'applique à plus je fais apparaître des êtres monstrueux, surgissant des limbes du monde artistique dont on j’ai eu la clef par erreur. J’ai refermé mon carnet de peur que tous ces êtres malfaisants attaquent Elzbieta. Mon père a peut-être raison, je suis de la graine de monstre... Tout noir dehors et tout noir dedans.

Pour mon père, c’est plus compliqué. Lui, il est d’un noir « transparent ». Ma mère disait, à l'époque où elle l'aimait « Ton père a une qualité fondamentale, il se fond dans le milieu où il vit. Gentil avec les tendres, féroce avec les durs. C'est une qualité formidable, tu le sais ça ? »

Mais comment cette qualité a pu se transformer en défaut, c'est un des mystères du comportement humain. Cette faculté d'être toujours de l'avis de la majorité, est devenue une marque de veulerie qui a rendu la vie insupportable à maman. Elle ne voyait déjà plus mon père depuis un bout de temps et comme je ressemble à mon père, elle ne m’a pas vu au moment de quitter le foyer. Elle est partie sans m’emmener.

Puisque rien ne dure en amour, j’en profite pour fixer le visage d'Elzbieta. Sans lui parler de la soumission de mon antillais de père, de la fuite de ma bretonne de mère, je lui demande de fuir la cantine et de me rejoindre au bec d’Allier, là où sa confluence avec la Loire appelle les dieux de l’eau. C’est un endroit magique. Même les saumons remontent le courant pour venir y pondre comme si leur vie en dépendait. D’ailleurs ma vie dépend aussi de cette promenade...

Une petite plage de sable, des verdiaux épais pour nous cacher, le paradis, quoi ! Je me suis souvenu du sandwich emporté, ce matin. Nous sommes assis dos à dos, comme si nous étions, nous aussi, un gros sandwich avec le bonheur au milieu. J'ai déballé deux tranches de pain spongieux comme la solidarité humaine, luttant contre un morceau de jambon dur comme le mur de Berlin. Elle a ri de ma comparaison en ajoutant que c'était la première fois qu'elle mangeait un sandwich à l'Histoire « mais c'est aussi un sandwich à la Géographie puisque j'ai rajouté des cornichons russes ! » Elle a ri.
Il faut bien avouer quelque chose de terrible. Elle a eu soudain l’air un peu trop fille. J’ai senti les premières pulsions de l’adulte imbécile que j’allais devenir. Pour brouiller les pistes je me suis jeté sur elle pour l'embrasser.

Séance de gymnastique rythmique. Dans la chorégraphie, le sandwich valdingue. Ma main se balade. Elzbiéta se débat, me griffe et se relève. Un ange passe. Toute une tribu de séraphins défile sans que j’ose réagir. Je ne suis ni noir ni gris, je suis rouge... de honte. C'est l'imminence du cours de Sciences qui m’a sauvé. Comme elle doit faire un exposé sur l'hibernation des marmottes, elle m'aide à me relever et pousse le respect des droits de l'homme jusqu'à m'épousseter, sous-entendant qu'elle ne m'en veut pas de mon comportement. C’est vrai que je suis bien assez grand pour m'en vouloir moi-même.

Je la laisse donc partir et je continue ma ballade au bord de la Loire à la recherche d’un galet poli (en fait je cherche une pierre suffisamment grosse pour me l’accrocher au cou et disparaitre dans le fleuve). Tout seul sur mon île, comme vendredi un dimanche, je me sens davantage du côté des déchets toxiques que des héros mythiques. Et dire qu’on aurait pu vivre la plus belle histoire d’amour depuis les Capulet : une jolie blonde dont le grand-père est né à Dantzig et le petit-fils d’un esclave martiniquais. Puisque personne ne me regarde, je pleure.
Je me demande si je ne suis pas, décidément, la copie conforme de mon cher papa. Je n’ai plus qu’à faire des ricochets sur l'eau pour effacer ma propre image. Je me dissous. Et dix sous ce n’est pas grand-chose... pour un malheur pareil. Mais comme à travers un vitrail, le soleil dessine un beau rond d’or qui me fait une auréole. Je suis de nouveau en odeur de sainteté ? J’arête de pleurnicher. Je rentre chez moi.

Il y a une voiture de police arrêtée devant la maison. Je suis pétrifié. Elzbieta a dû porter plainte pour tentative de viol. Le monde est encore plus moche que je ne croyais. J’ai envie de fuir. Mais je veux remettre ma vie dans le bon sens, dans le bon sens des responsabilités. Je marche vers mon destin. Un gendarme tient des propos bouleversants que mon père écoute d’un air accablé. Je reconnais les jolis mots de Loyer impayé. Poursuites judiciaires. Expulsion... OUF ! Elzbieta n’a rien dit. Malgré la mine épouvantable de mon père, je ne peux m’empêcher de sourire... sourire qui passe au jaune car le mot Expulsion est plus lourd de conséquences qu’il n’y parait. Il va falloir tenter mon expérience d’homme, ailleurs. La première a été loupée. Pour réussir la seconde il faut déjà couper le pied aux remords. Vite. J’affute mes arguments fufutes. Je téléphone à Elzbieta pour qu’elle me pardonne...

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