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Les marais de la Baltique

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Pierre Lieutaud

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Les marais de la Baltique


Je sais ce que maman m’aurait dit...Attends encore un peu, sois prudent, regarde bien autour de toi, dans les joncs, les taillis, méfie-toi de ceux qui viendront, cache-toi encore un peu...Tu as bien le temps de vivre ou de mourir...Je sais, mais j’ai pris ma décision, je pars.
Je ne peux pas continuer à vivre ainsi. Cette eau plate que ne soulève aucune tempête, ce liseré mauve qu'elle dessine sur le rivage, ces vagues douces, ces buissons ras, tassés, serrés, inextricables, qui semblent me protéger d'un ennemi qui n'est jamais venu, ces oiseaux retournant le soir d'on ne sait où en vagues tourbillonnantes, qui s’abattent sur les buissons en gifles de plumes et crient toute la nuit sous les branches, ces longs ciels déroulant leurs couleurs pastel comme des décors de théâtre, ces escadres d’avions, en haut du ciel qui scintillent au soleil, ces poissons que pêchent mes lignes mortes que je tire au matin sur le sable gris, engourdis de fatigue d'avoir lutté toute la nuit, ces murènes aux yeux clairs et aux dents pointues qui me suivent de leur dernier regard, ces barques, longues et plates qui passent au large sans me voir, sans qu'aucune voix ne s’élève et qui disparaissent dans le soleil, ces dessins étranges que les nuages du soir étalent au dessus de moi et que je ne comprends pas, ces nuits toutes semblables avec le froid du matin, les hulottes enrouées, les chauves souris qui vont et viennent, tout cela est immuable depuis si longtemps...Je dois partir, quitter ce pays. Ou mourir, de solitude et de silence.
Il y longtemps, je n’étais pas encore né, ma mère s'enfuyait, poursuivie par la guerre. Je la sentais fatiguée, épuisée, j'entendais son souffle profond et régulier, les gémissements qui montaient de sa gorge à chaque escalade et puis, son souffle paraissait plus calme, un bruit régulier, souple et lent une heure, deux heures, trois peut être de cette marche et elle tomba dans un grand bruit de vagues sur un sol mou. Nous étions arrivés sur le rivage où ma mère m’a fait dans les buissons du bord de l'eau.
Le soir, les oiseaux revenaient en nuées légères, se réfugiaient sur les branches et ma mère se nourrissait de leurs oeufs tièdes et sucrés. Avec leurs plumes, elle m’avait fait une couche douce, chaude et veloutée. Elle péchait des poissons et allait chercher l'eau des ruisseaux qui serpentaient sous les bosquets.
Avec maman, nous étions en sécurité loin des routes de guerre. Le temps passait lentement à la lumière des soleils, des rougeurs de l'automne et du bleu glacé des hivers.
Un jour, les escadrilles en haut du ciel ont disparu. La guerre est finie, disait maman en me tenant la main, mais attention, il faut en être sûr... Attention, ce mot revenait sans cesse.. Quelqu’un viendra nous le dire, disait maman...Mais qui ? Elle me parlait de garde-champêtre, d’enfants en promenade avec leurs parents. Elle souriait, et moi aussi. C’est quoi un garde champêtre ? Elle m’expliquait avec des petits mots ronds, clairs, scintillants comme les étoiles, et nous rêvions. Chaque craquement dans les buissons, c’était lui, c’étaient eux. Ils étaient là, ils arrivaient. Je me levais d’un bond, maman me tirait par la main, assieds-toi, tais-toi.. Elle me parlait de soldats noirs avec des chiens en laisse, ils peuvent encore venir, attendons, cachons-nous ! Pourquoi as-tu peur, maman, elle prenait ma main et me chantait une berceuse...
Plus tard, maman est morte et de ça je ne dirais rien, je le dirais mal. Je me retrouvais seul, avec le garde champêtre, les enfants ou les soldats noirs qui allaient venir en faisant craquer les branches.. J'avais enterré maman sur le rivage, assez loin de la mer pour que les vagues ne lui donnent pas froid l'hiver et que l’humidité de l'eau ne réveille pas ses rhumatismes. Elle m'avait bien expliqué que de la mort ne devait pas me faire peur. La mort ne fait pas craquer les branches et nous endort doucement. Mais de la voir en rêve ne me suffisait pas.
C’est décidé, je pars. Si je rencontre les soldats noirs et les chiens, je ne risque rien....rien du tout. Maman m’a donné une petite ampoule. Elle en gardait deux depuis toujours dans sa poche...Je vais mourir, je n’en ai plus besoin, prends mon petit, et si tu vois approcher les soldats noirs et les chiens, casse-la et avale le contenu, ce sont des vitamines pour te donner la force de t’enfuir, vite, loin...
Voilà, j’obéirais a maman si je les rencontre. En attendant, c’est décidé, je quitte ce pays, son ciel aux couleurs étranges. C'est le seul ciel que je connaisse, maman disait qu’il ressemble a celui de la Pologne. Je longerai le rivage. Peut-être, un jour, il me ramènera ici, dans mon pays aux couleurs de la mer de Pologne où elle dort dans les joncs au bord de l’eau.
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Image de Patrick Desjardins
Patrick Desjardins · il y a
Émouvant, ce récit de guerre
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Duje · il y a
Quelle verve pour une histoire bien triste . J'aime
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Pierre Lieutaud · il y a
merci
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Louisa · il y a
Se cacher avec son enfant pour dans un lieu sauvage lui pour éviter la guerre, témoignage émouvant du courage de cette mère
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Pierre Lieutaud · il y a
merci
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Dizac · il y a
Un souffle narratif qui m'a emportée , un vrai régal de lecture. Votre écriture est vraiment belle. ...
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Pierre Lieutaud · il y a
merci
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Utilisateur désactivé · il y a
Je continue à m'émerveiller de votre écriture ...
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Cajocle · il y a
Ces phrases longues, jamais lassantes... Vous écrivez drôlement bien.
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