Les mangeurs d'ogres

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Il était une fois une ogresse qui se nommait Paulinette. Sa chaumière se situait dans une forêt sans nom, au fin fond des hauts plateaux du Jura, au milieu des champs, des marmottes et des bouquetins. Paulinette était très jolie, avec ses longs cheveux blonds qu'elle nouait en tresse le long de son dos. Ses yeux noisettes séduisaient tous les écureuils, rois des forêts, et sa voix mélodieuse étourdissait les mésanges. Elle avait également une force extraordinaire : elle pouvait soulever des troncs d'arbres d'une seule main et les jeter sur son dos sans effort. Ainsi, elle prenait soin de la forêt en la nettoyant au printemps – juste ce qu'il fallait pour que les bois respirent mieux – et elle pouvait se chauffer pendant les longs soirs d'hiver en flambant une bûche ou deux dans sa grande cheminée. Pour le déjeuner, elle mangeait des pignons de pin et des fruits en bocaux, tandis que le soir elle faisait rôtir un morceau de chevreuil accompagné de pommes de terre braisées. En été et au printemps, elle se nourrissait d'air pur et d'eau fraîche, comme en ont l'habitude les ogres jurassiens. Souvent, elle jouait au cricket ograssien avec ses amis Jeannette, Philippin et Tistou sur les plateaux verdoyants du haut jura. Mais ce qu'elle préférait, c'était les inviter à dîner et à jouer au Tichu, un jeu de cartes terrible avec des Dragons dangereux, des Phoenix enchanteurs, des moineaux crâneurs et des dogues roublard.

Justement, au moment où se déroule notre histoire, Paulinette venait de terminer son petit déjeuner. L'hiver prenait fin, et le printemps pointait le bout de son nez. Paulinette sortit de sa chaumière, s'étirant le dos et les bras pour chasser les derniers restes de sommeil. Elle bâillait encore quand elle aperçut un écureuil qui lui faisait de grands signes. Il semblait l'inviter à le suivre.
Selon les croyances des ogres, l'écureuil est un des animaux rois de la forêt. On ne lui refuse donc jamais rien. Paulinette chaussa ses souliers, et sans perdre instant prit la suite de l'animal à la queue rousse et touffue. La bestiole trotta d'abord, se retournant régulièrement pour s'assurer que Paulinette le suivait – puis soudain, il se mit à galoper et à bondir à travers bois, forçant l'ogresse à courir à grandes enjambées derrière lui.
« Qu'est-ce que tu cours vite, petit galopin ! Où m'emmènes-tu, pressé comme ça ? » s'écria Paulinette, haletante. Heureusement, l'ogresse avait fait partie du club d'athlétisme de son école avant de s'installer dans sa forêt. Elle savait donc courir vite et longtemps.

Après une bonne heure de course, ils arrivèrent tout à coup à destination. Une belle clairière s'ouvrait en plein milieu de la forêt et... elle regorgeait de trésors ! Une véritable caverne d'Alioche la Basoche ! Des montagnes d'objets de toutes sortes trônaient, offerts à la nature et à qui voudrait les prendre. Paulinette s'approcha. Ils semblaient en bon état pour la plupart, beaucoup étaient même très beaux.
« Cette vieille horloge de grand-ogre par exemple, ses dorures sont magnifiques et guère patinées ! S'exclama Paulinette. Et ce superbe fauteuil à peine rongé par les mulots ! Et ce panier d'osier, tout juste utilisé une paire de fois ! » Paulinette se mit à fouiller à pleine main cette montagne de trésors. Justement, pensa-t-elle, elle avait envie de changement chez elle. Quelques bibelots égayeraient agréablement son intérieur.
Une demi-heure plus tard, elle avait fait son choix. L'horloge et le fauteuil qu'elle avait repérés à son arrivée étaient chargés sur son dos, ainsi qu'un service à thé à peine ébréché, une ombrelle très peu effilochée et un cheval à bascule dont seule la selle était écaillée. Paulinette chercha du regard l'écureuil pour le remercier avant de partir, mais il avait disparu. Elle se mit alors en route, heureuse de ses acquisitions. Arrivée chez elle, l'ogresse disposa avec soin ses nouveaux objets dans le salon, s'installa dans son nouveau fauteuil et s'endormit, épuisée, un sentiment de plénitude et de compagnie lui réchauffant le cœur grâce aux nouveaux habitants inanimés de sa chaumière.

Dès le lendemain matin, la première envie qui saisit Paulinette fut de retourner à la clairière et d'amasser de nouveaux objets. Elle avait réalisé dans la nuit qu'elle avait grand besoin d'une soupière, d'un abat-jour, de rideaux et d'un miroir. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu s'en passer jusque là.
Convaincue qu'elle trouverait son bonheur à la clairière aux trésors, elle chaussa ses souliers, vêtit sa capeline et noua sa natte. Cependant sur le pas de la porte, elle hésita... elle s'était soudain souvenue qu'elle avait rendez-vous avec ses vieux amis d'école, Tistou, Jeannette et Philippin.
« Oh eh bien pour cette fois ils comprendront que j'ai mieux à faire. J'ai des besoins urgents ! » Elle referma la porte et partit vers la clairière enchantée.

Le lendemain matin suivant, le même désir la réveilla, plus fort encore que la veille. Cependant, elle résista. « Tout de même, je ne vais pas y aller tous les jours ! » Néanmoins, le surlendemain l'envie de retourner à la clairière était irrépressible. Surtout que l'ogresse avait réalisé à quel point il lui manquait des choses indispensables à tout logis qui se respecte : un poste de radio, un vide-poche, un moulin à poivre, un petit banc pour poser ses pieds quand elle était sur son fauteuil et puis ça, et ci, et encore cela et ceci. En un mot, la découverte de cette clairière lui avait fait prendre conscience que depuis des années, bien qu'elle l'ignora et qu'elle vécut heureuse en s'en passant, elle était nécessiteuse.

Un mois s'écoula ainsi, rythmé par les allers-retours de Paulinette, lestée de besoins à l'aller, chargée d'objets au retour. Un matin, alors qu'elle s'apprêtait à partir, la sonnette de sa chaumière retentit.
« Ah Jeannette ! Philippin ! Tistou ! Comment allez-vous mes amis ? » S'exclama Paulinette en ouvrant la porte. « Je ne vous ai pas vus depuis longtemps dis donc. Je suis très occupée dernièrement vous savez. »
Bonjour Paulinette, nous sommes soulagés de voir que tu vas bien ! On s'inquiète de ne plus te voir à nos goûters et à nos matchs de cricket. Et puis les parties de Tichu et ta cuisine délicieuse nous manquent. Qu'est-ce qui t'occupe tant et qui... Mais que s'est-il passé ici ? Demanda Jeannette, abasourdie.
Les trois ogres avaient passé le pas de la porte. La chaumière était envahie d'objets : les étagères débordaient, le sol n'était plus visible, recouvert de tours de bibelots, de boîtes ou de magazines. Les pans de murs restants étaient noyés par des miroirs, des tableaux, des affiches ou des post-it vieux de plusieurs semaines. Même les fenêtres commençaient à être condamnées !
Paulinette prit peur devant la réaction de ses amis : ils étaient certainement jaloux ! Et s'ils venaient à puiser dans son trésor et lui volaient des objets dont elle avait encore grand besoin ? Impossible, ce serait une catastrophe ! Elle sentit l'angoisse du vide et du manque monter dans son cœur pourtant entouré d'une multitude de choses prêtes à satisfaire le plus précis de ses besoins.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ici ? Euh ma grand-tante, vous savez celle qui vit à Champagne-sur-Loue près de la rivière, euh c'est elle qui m'a donné les quelques bricoles dont elle n'avait plus besoin » mentit Paulinette, soulagée de pouvoir dissimuler la source de ses trésors.
Ah bon, répondirent ses amis, inquiets de cette invasion et du changement qu'ils constataient chez leur amie, habituellement si chaleureuse et si heureuse de les voir.
J'ai à faire les copains, on parlera une autre fois ! Paulinette les poussa dehors, ferma la porte et s'éloigna, s'assurant qu'aucun de ses amis ne la suivait, prête à faire un détour pour les égarer et protéger sa clairière s'il le fallait.


Trois mois s'écoulèrent ainsi. L'été battait son plein : les oiseaux piaillaient, les hérissons roulaient, les biches gambadaient. Les arbres étaient d'un beau vert émeraude, nourris par un soleil éclatant et rafraichis par les ruisseaux glougloutants. Mais Paulinette était devenue aveugle à cette vie effervescente. Ses fenêtres étaient désormais complètement obstruées par ses meubles et ses objets, tout comme ses yeux et son cœur.
Une nuit d'août, elle dormit mal. Elle avait chaud car l'air frais de la nuit ne circulait plus dans sa maison encombrée. Son logis était devenu étouffant. Au matin, mal réveillée, elle s'étira tout de même dans l'idée d'aller à la clairière aux trésors. Elle y trouverait bien un ventilateur ou un éventail. Mais au moment de poser le pied à terre, elle trébucha : un rouleau à pâtisserie spécial pâte à sablés de Noël s'était échappé de la cuisine et avait miraculeusement réussi à rouler jusqu'au pied du lit. Paulinette s'étala de tout son long, provoquant une effroyable réaction en chaîne de chutes et de casses dans sa chaumière. Comme des dominos, les objets s'étaient effondrés dans toute la maison, les uns poussant les autres jusqu'à ce que tout ressemble à une énorme montagne affaissée à l'intérieur même du logis.
« Rah peste soient ces objets, grogna Paulinette en se relevant tant bien que mal, étourdie par sa chute. » Alors qu'elle reprenait ses esprits et retrouvait un regard stable, elle eut une vision d'effroi. Sa porte était devenue inaccessible, la chute des objets l'avait même rendue invisible ! Elle tourna la tête de tout côté : il en était de même pour ses fenêtres. En réalité, elle était coincée et pouvait à peine bouger un membre !
Paulinette se mit à avoir grand-peur et à crier à l'aide.
« Au secours ! À l'aide ! Je suis enfermée ! Pitié que quelqu'un m'aide ! »
Avec la terreur, elle croyait voir les objets la regarder d'un air moqueur et les entendre rire et grincer de sa détresse. Sa chaumière était devenue sa prison, et ses objets allaient l'engloutir, l'étouffer puis la dévorer ! Paulinette se mit à sangloter.

Heureusement, l'écureuil avait entendu ses cris et ses appels. Il se faufila par le conduit de la cheminée et descendit jusque dans l'âtre encore parsemé des cendres de l'hiver. D'un coup d'œil et d'un frémissement de moustache, il comprit tout et remonta en trombe jusqu'au toit.

Une heure plus tard, Philippin, Jeannette et Tistou accouraient, avertis par l'écureuil. Ils cassèrent un carreau, poussèrent les objets et réussirent à ouvrir un tunnel jusqu'à Paulinette.
« Paulinette, on est là ! appela Tistou. Comme il était le plus fin et le plus agile des trois ogres, c'était lui qui s'était faufilé dans le tunnel.
Oh Tistou ! Je suis là, j'ai si peur ! Sors-moi de là ! »
Il tendit les bras et saisit les poignets de Paulinette. Ses chevilles accrochées à une corde, Jeannette et Philippin tirèrent de toutes leurs forces pour évacuer les deux ogres.
Une fois sortis, ils se serrèrent et s'embrassèrent si fort qu'ils en eurent mal aux côtes.
« Oh mes amis, je suis si heureuse de vous voir. Vous m'avez sauvé la vie, merci, de tout mon cœur merci ! » Paulinette s'assit sur un gros rocher et commença à pleurer à chaudes larmes de soulagement, mais aussi de culpabilité. Elle réalisait, à la vue de sa maison engloutie d'objet, que ces choses inanimées avaient bien failli l'engloutir elle aussi. Elle aurait été mangée par ses propres meubles, livres, service à thé, ustensiles de jardin, de cuisine, tous ses objets dont l'utilité étaient bien moindre que l'amitié de Philippin, Tistou et Jeannette, qu'elle avait pourtant délaissés. Ses amis lui étaient bien plus nécessaires, car bien plus qu'offrir un usage ou un service, ils pouvaient donner et recevoir de l'amour. Pleine de tristesse et de honte, Paulinette s'adressa à ses amis.
« Jeannette, Philippin, Tistou, je vous demande pardon. J'ai été prise dans une étrange tourmente. J'ai cru avoir besoin de toutes ces choses alors qu'elles m'ont en réalité rendu aveugle à l'essentiel, que seuls vous pouvez m'apporter : l'amour, l'amitié, l'entraide, la joie le partage, le rire... bref, bien plus de richesses que je n'aurais pu accumuler dans cette maison. Je vous prie d'excuser mon erreur, et de m'accepter de nouveau parmi vous. Parce que c'est vous les choses les plus chères à mon cœur. »
Tistou, Jeannette et Philippin se regardèrent, sourirent à Paulinette et sans dire un mot la prirent dans leur bras en signe de pardon.
« C'est une grande joie de te retrouver ma chère Paulinette, dit Tistou. Nous t'accordons notre pardon, car l'erreur est ogratienne. Que celui qui n'en a jamais commis parmi nous te jette la première bûche. »

Soudain, d'effrayants craquements se firent entendre. Les quatre ogres se retournèrent. La maison de Paulinette était littéralement en train de s'effondrer, explosant de l'intérieur à cause des objets poussant et fissurant les murs. C'est alors que dans un bruit assourdissant, la douce chaumière vola en éclat, un souffle surpuissant projetant au sol les quatre ogres.
La maison était en ruines, et ressemblait maintenant étonnamment à celle de la clairière aux trésors. « Peut-être cette mésaventure est-elle arrivée à d'autres ? pensa intérieurement Paulinette. Il me faudra donc déménager maintenant... » Et alors que l'ogresse faisait ses adieux silencieux à son ancien logis, elle aperçut un mouvement dans les décombres.
L'écureuil qui l'avait menée à cette aventure et l'avait sauvée gambadait à travers les ruines fumantes, les moustaches frémissantes et la queue frétillante.
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