Les larmes du teckel

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En compétition

Fan de fantastique, horreur, science fiction. J'aime lire et découvrir de nouvelles histoires autant que j'aime en écrire  [+]

Image de Printemps 2021
Ma nouvelle collègue me suit dans le couloir, et je fais de mon mieux pour l’ignorer. Je travaille de mon côté, en gardant le sourire. Il le faut bien. Le temps passe plus vite quand on est de bonne humeur. C’est ce que maman dit toujours. Si tu n’es pas heureux, alors tu dois faire semblant et tu finiras par t’en convaincre. Elle aime la « Positive attitude », ma maman. Alors je remonte les commissures des lèvres vers le haut, j’empoigne mon matos, et je bosse dur. Parfois, je chantonne aussi. Mais ça, je le fais de moins en moins, car la semaine dernière, la nouvelle a reconnu l’air que je fredonnais. Et elle a décidé de joindre sa voix à la mienne, et elle chantait faux, ce qui m’a mis de mauvaise humeur. Alors j’ai arrêté. Je n’aime pas être de mauvaise humeur.

Dix-huit ans que je travaille à l’institut Saint-Isidore en tant qu’homme de ménage. Presque la moitié de ma vie. J’ai mes habitudes, je sais ce que je dois faire et comment je dois le faire et jusqu’à présent je n’ai reçu aucune plainte de qui que ce soit. Je connais chaque carrelage, chaque carreau, chaque serpillère, chaque seau, chaque brosse. J’ai étudié les plannings de chaque classe et de chaque professeur afin d’organiser au mieux mon travail. Je suis compétent et la direction le sait, donc tout le monde me fiche une paix royale. Habituellement. Mais depuis deux semaines, quelque chose a changé : quelqu’un a dû recruter cette femme bizarre pour une raison bien précise que j’ignore encore. J’ignore ce qu’elle fait là. Une nouvelle surveillante sans doute. Ou une nouvelle prof. Qui sait ? Je m’en fiche totalement, elle ne me l’a pas dit et je ne lui ai pas demandé. Elle n’est pas femme de ménage, ça je le sais. L’homme de ménage ici, c’est moi. Et je suis seul. J’aurais bien besoin de renforts car les ados, c’est sale et désordonné. Mais pour le moment, j’arrive encore à nettoyer tout l’institut, tout seul.
Ces dernières années, la direction a rebaptisé mon poste « technicien de surface ».
C’est risible, mais apparemment ça sonne mieux auprès des gamins, ça inspire le respect. Enfin, ce n’est pas le Byzance du respect non plus hein. Je continue de nettoyer les chiottes et de collecter les ordures qui traînent un peu partout dans cet immense bâtiment et dans la cour de récréation, les mets dans les poubelles et vide celles-ci dans le container stratégiquement installé dans l’arrière-cour. Il commence à faire chaud, c’est la fin du printemps et en ce moment, et ça schlingue là-bas ! Plus personne n’ose s’y aventurer, sauf moi. Et parfois la nouvelle, qui semble s’être focalisée sur ma personne et me suit partout comme un petit chien. Comme un teckel. C’est mignon un teckel, je l’admets, mais ça a un regard inquisiteur, souvent pensif, parfois tristounet. Et ça tremblote de partout comme si ça craignait de se faire remarquer et se choper un coup de pied en plein sur le visage, et en même temps, ça espère plein d’amour et d’attention. Un seul geste de votre part et vous êtes foutu. Il vous saute dans les bras pour réclamer un câlin et vous ne pouvez plus vous en débarrasser. La nouvelle, où que je sois dans l’école, je sens son regard de teckel fixé sur moi, elle se cache dans un petit coin comme si je lui faisais peur, mais en même temps elle me suit, me cherche du regard, essaie de m’apprivoiser. Cela me trouble, je l’avoue. Mais je tiens bon, je continue de l’ignorer. Je n’ai pas envie de me plaindre à la direction. Pas encore.

Mais elle s’entête. Elle vient me parler tous les jours : matin, midi, parfois même en fin de journée. Elle a, semble-t-il, quelque chose de très important à me dire. Je ne veux pas l’entendre, et pourtant elle revient inlassablement m’embêter. Mais je refuse de l’écouter, je bloque ce qu’elle me dit, alors elle abandonne un peu pour réessayer plus tard. Et elle réessaie toujours. En vain : chaque rouage de ma vie est à sa place, et ils s’emboîtent parfaitement les uns dans les autres. C’est une mécanique parfaitement huilée. Chaque jour de neuf heures à dix-sept heures, je sais où je vais. Je déambule dans l’école, je nettoie, je racle, je ramasse. Ça fonctionne. La direction me laisse faire et m’apprécie. Je n’ai pas besoin de cette femme. Si elle s’adresse ailleurs, je suis certain qu’elle trouvera quelqu’un d’autre à qui parler, quelqu’un pour être son ami, quelqu’un pour l’écouter. En plus, j’ai du travail par-dessus la tête en ce moment, je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre de bêtises.
Ce matin, j’ai encore trouvé un gros truc dégueulasse en train de pourrir et dégouliner dans la cuisine, bien caché dans une armoire. Les gens n’ont vraiment aucun respect pour mon travail. J’ai mis des heures pour nettoyer tout ce carnage, et maintenant tout étincelle. Je ne demande aucun remerciement.

J’aimerais simplement que parfois les gens se soucient un peu plus de garder les choses en ordre et bien propres. C’est tellement plus agréable. C’est comme sourire en travaillant d’ailleurs. Ça fait avancer les choses plus vite, c’est ce que dit maman. Alors je souris. La nouvelle le remarque, reconnaissante, et je vois qu’elle me sourit en retour. Elle a dû prendre cela comme une invitation. Ce qu’elle m’énerve celle-là !
Seize heures cinquante. La journée se termine bientôt. J’ai déjà rangé la serpillère numéro sept dans le placard du troisième étage, là où elle reste confinée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, sauf lorsque je l’utilise. Au troisième étage, il y a les salles de math et de français. Il y a des professeurs et des élèves tous les jours, quasiment à chaque période sauf à des moments très précis. Je peux nettoyer la 3 A et la 3 E le lundi matin entre neuf heures et dix heures, la 3 B le mardi après-midi de treize heures à quatorze heures, la 3 C et la 3 F le mercredi après-midi à n’importe quelle heure et les 3 D et 3 H le vendredi entre quatorze heures et quinze heures. Ce sont les seuls moments où je peux m’y aventurer pour exécuter ma danse de la propreté, et je les retiens par cœur, pas besoin de les noter. Aujourd’hui, je viens de terminer la 3 C et la 3 F et je suis plutôt fier de moi. Elles sont étincelantes ! Je suis parvenu à les nettoyer en un temps record.
La semaine dernière, j’étais furieux et je l’ai bien fait savoir. Elles étaient dans un état indescriptible. J’ignore ce que ces sales gamins ont bien pu faire pendant leurs heures de cours, mais ils se sont de toute évidence complètement lâchés et les profs les ont laissé faire. J’ai dû rester pratiquement deux heures plus tard que d’habitude pour me débarrasser des monceaux de crasses puantes qu’ils avaient laissés derrière eux, le dos cassé par les allers-retours incessants vers l’arrière-cour. Je répète sans arrêt que j’ai besoin de nouveau matériel ou même d’un jeune collègue pour m’épauler, quelqu’un à qui je pourrais apprendre le travail. Au lieu de cela, ils engagent une bonne femme pour faire je-ne-sais-quoi et qui me colle la moitié de la journée sans même m’aider. Elle m’encombre plus qu’autre chose, mais je ne veux pas de son aide ceci dit, je voudrais juste qu’elle me fiche la paix.
En tout cas, mes doléances de la semaine dernière ont porté leurs fruits, car la 3 C et la 3 F étaient bien rangées avant que je n’arrive aujourd’hui et le nettoyage a été rapide. Ça me fait plaisir.

Maman était très déçue mercredi dernier que je ne sois pas allée manger chez elle le soir, comme à mon habitude, mais j’étais bien trop fatigué après cette journée infernale. De plus, je n’avais pas faim du tout. L’état de ces deux classes m’avait ôté toute envie d’avaler quoi que ce soit. Je suis rentré, j’ai fait ma toilette puis j’ai ruminé toute la soirée dans mon coin à siroter un verre de vin et ma femme ne m’a pas adressé la parole de la soirée, tranquillement installée devant la télévision à fixer l’écran. Elle était furieuse que je sois rentré en retard. Comme si c’était de ma faute...

Dix-sept heures. Il est temps de rentrer chez moi. Je me dirige vers l’arrêt de bus. Ma collègue, qui traîne encore et toujours sur mon chemin, me lance un timide « à demain ? » auquel je réponds malgré moi par un hochement de tête. Son sourire s’élargit et ses yeux s’illuminent. Et voilà que je lui ai encore donné un faux espoir ! C’est bien ma veine. Il faudra un jour que je m’énerve un bon coup sur elle. Mais il a l’air tellement triste et seul, ce petit bébé teckel abandonné, alors moi j’ai pitié. En deux semaines, je ne l’ai jamais vu discuter ou dîner avec qui que ce soit. Toujours toute seule à errer dans les couloirs, à me regarder et à essayer de se rapprocher de moi. Elle ne comprend pas que je suis un solitaire. Je parviens à ne jamais mélanger mon travail et ma vie privée. Rita, ma femme, est ma seule véritable amie, et elle m’attend à la maison. L’autre doit arrêter de se faire des idées sur moi. Demain, c’est promis, je rectifierai le tir. Elle ne doit plus rien attendre de moi, ni amitié ni quoi que ce soit. Je suis marié. Pas très heureux en ménage en ce moment, certes, mais fidèle et digne de confiance. Pas besoin de me rajouter d’autres soucis par-dessus le marché.

Dix-sept heures cinq, je sors du bâtiment et j’attends à l’arrêt en bas de la rue.
Dix-sept heures quinze, toujours pas de bus en vue. Encore la grève des transports en commun, j’avais complètement oublié ! Rien ne roule aujourd’hui. Problèmes sociaux, de salaires, de pensions, d’équipements, de personnel. Ça commence à bien faire... j’ai l’impression que ces grèves n’en finiront jamais. Qu’à cela ne tienne, le soleil brille, j’en profite pour me dégourdir les jambes. Je ne vis pas très loin et la ville au printemps est agréable. Les cerisiers du Japon dans les rues sont en fleurs et leur parfum subtil masque pour quelques jours encore les effluves nauséabonds de la métropole. Des papillons virevoltent d’une branche à l’autre. Un oiseau m’invective à mon passage. Un bref instant, je pourrais me croire à la campagne chez mes grands-parents, quand j’avais huit ou neuf ans et aucun problème d’adulte, sauf qu’ici, c’est un gros pigeon gras qui me roucoule au nez et pas un mignon petit rouge-gorge. Je me rapproche de mon immeuble et je vois quelques rares jonquilles pointer leur nez dans la cour des voisins. Ces jolies pousses jaunes sont étouffées au milieu des mauvaises herbes. Ces sacrés voisins pourraient faire un effort non ? Ce n’est pourtant pas si compliqué d’entretenir la devanture de son immeuble.
Je déteste le laisser-aller. Ils m’avaient pourtant habitué à beaucoup mieux. Je me souviens l’année dernière, chaque jardinet de la rue apportait une dose de contrastes et couleurs, de la joie et de la bonne humeur dans tout le voisinage. La morosité ambiante de la ville se retrouve maintenant dans le moindre détail. Jusqu’aux minuscules coins de verdure. Nous vivons dans une période triste. Maman dirait à tout le monde de sourire, et de faire semblant, et la joie reviendrait vite. C’est ce qu’on fait dans ma copropriété. Nous entretenons notre petit carré de verdure à tour de rôle. Les rosiers que j’ai plantés cet hiver ne vont pas tarder à partir en boutons. C’est le mois de mai et c’est le tour du vieux monsieur Demarlière au deuxième de s’en charger ce mois-ci. Vu qu’il est malade, je me suis porté volontaire pour le remplacer. Le jardin est impeccable et commence à vraiment donner de jolis résultats. Vivement l’été pour que je puisse parader fièrement devant le parterre où les roses embaumeront et où elles rivaliseront de roses, rouges et blancs. J’admire quelques minutes encore le petit coin de verdure où elles poussent doucement, puis je rentre dans le bâtiment.

Il est dix-sept heures quarante-cinq, je suis dans l’entrée et j’appelle l’ascenseur. Encore en panne ! Décidément, ce n’est pas ma journée ! Sourire, sourire, sourire ! Les deux kilomètres de marche entre l’école et ici ne m’ont pas fatigué, mais l’idée de devoir en plus escalader les quatre étages jusqu’à notre appartement ne m’enthousiasme guère. Bah, au moins j’entretiens mon corps d’Apollon hahaha ! Je me lance et moins de trois minutes plus tard, j’introduis la clé dans la serrure de la porte. Et je retrouve ma belle Rita, mollement installée devant la télévision sur le canapé du salon et l’appartement est en désordre. Je l’embrasse sur le front et lui demande comment s’est passée sa journée. Un regard ennuyé et un lourd silence me répondent. Je comprends que, comme tous les jours, elle est restée enfermée à ne rien faire. Elle s’ennuie tellement. Elle est triste. Peut-être devrions-nous discuter enfin de cette idée d’adoption. Le médecin nous a dit l’année dernière qu’aucun de nous deux n’est stérile, et qu’en « essayant » régulièrement, un de ces jours une bonne nouvelle était toujours possible.
Nous avons donc essayé pendant des mois. Fait l’amour dans toutes les pièces, dans toutes les positions. Tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, chaque fois, Rita disait :
- « Cette fois c’est la bonne, je le sens, je le sais »
Mais le test revenait systématiquement négatif. Au fur et à mesure, nous sommes passés à trois fois par semaine, puis deux, puis une. Le lit, position missionnaire. Une fois par mois. Puis plus rien du tout. Plus d’envie de son côté, plus de goût à rien, et surtout pas pour la bagatelle. Ma femme s’est mise à déprimer et dépérir. Et notre couple a commencé à battre de l’aile. Maintenant nous vivons ensemble, c’est tout. Mais est-ce qu’un enfant résoudrait nos soucis de couple ? Moi je suis très bien juste avec elle. On s’aime après tout. On ne se le dit plus aussi souvent qu’avant, mais tant que l’amour est là cela devrait suffire. Mais pas pour Rita. Rita, elle voudrait un bébé à nous. Une mini Rita ou un mini Quentin. Nous passerions les week-ends ensoleillés tous les trois au Touquet, les vacances d’hiver en Ardennes chez mes beaux-parents. Notre enfant serait le plus heureux de tous, le plus gâté, le plus aimé, le plus désiré. Ce petit bout qui n’existe même pas encore. Qui peut-être n’existera jamais. Elle l’a tellement rêvé, ce bébé. Et je semble incapable de lui offrir. Parfois, j’ai peur qu’elle ne me quitte. Qu’elle rencontre un autre homme dont le sperme sera plus compatible. Un sperme plus fort et viril que le mien, qui conquerra sa forteresse, qui fécondera ce minuscule œuf, et qui lui donnera cette progéniture tellement espérée. Alors elle m’oubliera et je serai seul. Seul... seul...

Je ne dois pas penser à ces choses-là. Rita, je suis à elle, et elle est à moi. Et on s’aime.
- « Mon cœur, c’est mercredi, je te rappelle qu’on mange chez ma mère ce soir ».
Toujours pas de réponse, elle continue de fixer l’écran, comme si elle regardait au travers de lui, dans un autre lieu, une autre époque. Celle où les choses étaient belles. Où nous étions jeunes et où nous planifiions notre avenir. Mais le futur est déjà là, et rien ne se passe comme elle l’avait prévu. Ou comme moi je l’avais imaginé. Les choses sont comme ça.
Elle ne viendra pas avec moi chez maman ce soir, elle n’y vient jamais, elle ne veut pas que ma mère lui fasse des remarques sur son appétit d’oiseau ou sur son apparence malingre. Alors j’y vais seul. Ma pauvre épouse a terriblement maigri ces dernières semaines. La dépression, ça ne pardonne pas. Le silence qu’elle me sert tous les soirs non plus. Nous sommes comme deux inconnus dans le wagon d’un train. Assis face à face, sans se parler, se regardant à peine. Un sanglot dans la gorge, je cours faire un petit brin de toilette, me change et me regarde dans le miroir. Je suis encore beau gosse, je pourrais tout recommencer, ailleurs, avec quelqu’un d’autre. Je repense à ma collègue, jeune, plutôt jolie, qui est de toute évidence éprise de moi. Et je soupire. Parfois, je hais les principes que mes parents m’ont inculqué. Puis je me rappelle cette belle équipe que Rita et moi formions il y a quelques mois à peine et j’espère que les choses finiront par s’arranger. Le teckel ressort instantanément de mes pensées. Pour le moment, Rita reste ma priorité. Elle ira mieux bientôt, j’y veillerai. D’ailleurs, je lui ramènerai quelques fleurs ou quelques chocolats en rentrant de chez maman. Le magasin en bas de la rue reste généralement ouvert très tard le soir.

Dix-neuf heures. On mange, maman et moi. Elle habite à quelques pâtés de maisons, dans la petite maison de mon enfance. Je lui raconte ma journée, les bouquins que je lis, les cerisiers en fleurs, mon jardin, le boulot et les trucs dégueus que je nettoie. Elle me regarde de ses grands yeux brillants, un énorme sourire qui laisse voir son dentier rutilant, qui scintille dans sa sombre cuisine. Maman est un peu pingre alors elle n’aime pas allumer la lumière s’il fait encore jour dehors. Un point commun qu’elle a avec Rita. Elles se ressemblent beaucoup plus que ce qu’elles ne pensent.
Nous mangeons donc dans une semi-obscurité les plats que je lui ai préparés. Elle n’aime plus cuisiner, je m’arrange donc pour acheter les ingrédients en chemin et les lui préparer, comme ça elle mange bien. Pas juste un bout de pain et du fromage. Aujourd’hui, c’était des raviolis. Rien de bien recherché mais maman ne critique jamais mes choix culinaires, surtout quand c’est moi qui les prépare pour elle. Je remarque juste qu’elle a à peine touché à son assiette quand je débarrasse la table. Rita aurait vraiment pu venir avec finalement, elles auraient pu s’entendre aussi là-dessus !

Il n’y a rien à la télévision ce soir alors nous jouons un peu aux cartes, comme nous le faisions quand j’étais petit avec elle, papa et mon grand frère. La bataille. C’est probablement le jeu le plus ennuyeux de toute la création, mais elle l’adore. Je me souviens de nos soirées à quatre, à côté du vieux poêle à bois qui crépitait dans la cuisine pendant l’hiver, rendant l’atmosphère chaude et moite. Tous assis autour de la table. Nous échangions, mon père, mon frère et moi des petits clins d’yeux complices. Nous parlions de nos journées respectives, les copains, la cour de récréation, son travail à l’usine, et maman nous regardait, avec un large sourire et nous écoutait religieusement, comme elle le fait toujours avec moi. Elle était tellement fière de ses trois hommes. Quand papa est mort lorsque j’avais vingt ans, son éternel sourire tellement contagieux s’est fané pendant un long moment. Nous pleurions tous les trois cet homme sage et fort et son absence nous brisait le cœur. Puis un jour, elle a décidé de faire semblant. Et au fur et à mesure, elle a trouvé de nouvelles raisons d’être heureuse. La plaie ne s’est jamais vraiment cicatrisée, mais le sourire était de retour. Et cela nous a permis à mon frère et moi de continuer, encore et encore. Mon frère a grandi et il est parti vivre au Canada. On ne le voit quasiment plus. J’ai grandi aussi et j’ai commencé à bosser. Et j’ai appris à sourire comme maman. Et ça fonctionne. Sourire me rend plus fort.

Je reste chez maman encore pendant encore une petite demi-heure. Mes yeux finissent par se fermer tout seuls, et les cartes s’échappent de mes mains. Il est temps de rentrer chez moi. J’embrasse très fort ma petite maman, et elle, comme toujours, continue à me sourire. Je lis sur son visage toute la fierté et tout l’amour qu’elle me porte, comme elle regardait papa quand j’étais petit et cela me réchauffe le cœur. Je lui dis que je l’aime et que je passerai à nouveau la voir mercredi prochain.
Sur le retour, je passe au magasin du bas de ma rue, comme prévu. Les fleurs dans l’étalage sont fanées et pas très belles, mais il reste une boîte de Quality Street en rayons. Je la ramène à la maison avec une bouteille de vin. En ressortant du petit commerce, je lève les yeux au ciel. La lune est pleine, et est entourée de milliers d’étoiles. Je les avais rarement vues aussi belles et brillantes. C’est comme un signe que les choses vont bien se passer. Rita va bientôt se sentir mieux. On aura notre bébé. Et la collègue-teckel de Saint-Isidore se fera d’autres amis. L’été est à nos portes et tout ce que cela implique. Le soleil, la chaleur, les roses. Et plein d’autres choses. Peut-être pourrions-nous partir en vacances à la campagne. Loin de la pollution et des mauvaises odeurs. Et profiter chaque soir de ce magnifique spectacle nocturne. Rita, les étoiles et moi. Je ferme les yeux et savoure cette idée, puis les rouvre. Je rentre chez nous.

Il est vingt-deux heures. Rita est endormie sur le canapé, et le cliquetis de la clé dans la serrure ne l’a pas réveillé. Elle a trente-trois ans ma jolie Rita. Encore jeune, et toute belle. Je caresse tendrement une mèche de cheveux blonds qui tombe sur son front, puis je l’embrasse doucement du bout des lèvres. Ma princesse ne se réveille pas. Je la couvre d’une couverture légère et dépose la boîte de chocolats sur la table. Je rajoute un petit post-it écrit de ma main : « Je t’aime ». Puis je m’installe devant la table de la cuisine et j’ouvre la bouteille de vin. Je la boirai tout seul. Et pourquoi pas ?

Quand je me réveille le lendemain, il est déjà huit heures cinquante et j’ai une grosse barre dans la tête. La douleur est lancinante et un goût pâteux me remplit la bouche. Je me suis littéralement effondré tout habillé sur mon lit après avoir terminé la bouteille. Et j’ai vomi sur les draps. Rita n’est jamais venue me rejoindre. Je la comprends...
Avec un essuie de vaisselle humide, je nettoie vite fait le plus gros, mais la saleté ne part pas évidemment. Je suis homme de ménage, je sais reconnaître une tache récalcitrante quand j’en vois une. Je soupire en caressant ma barbe de quatre ou cinq jours. Pas le temps de me raser ni de me doucher. Je promets à Rita que je changerai les draps ce soir en rentrant, je sais bien qu’elle ne le fera pas. Ça pue chez nous, mais je suis en retard. En plus, c’est toujours la grève des transports en commun. Donc je dois effectuer le trajet entre chez moi et l’école en courant.

J’arrive, essoufflé, à mon poste à neuf heures douze. J’ai horreur d’être en retard, mais heureusement personne ne l’a remarqué. Personne, sauf la nouvelle évidemment. Je vois dans son regard qu’elle craignait que je ne revienne pas. Elle en a de ces idées bizarres... c’est mon job tout de même ! Et elle m’énerve à toujours me coller comme ça. Aujourd’hui encore plus que n’importe quel autre jour. Je suis de mauvaise humeur, j’ai une haleine de bouc, un mal de tête et des soucis par-dessus la tête. À un moment, elle va tellement m’irriter, j’en suis certain, que je lui dirai clairement de me laisser tranquille une bonne fois pour toutes. Enfin... j’espère y arriver. Mais j’ai peur de me dégonfler. J’ai peur de devoir écouter ce qu’elle veut me dire. De ne pas arriver à l’accepter. J’ai peur de ne plus arriver à bloquer ses mots.
D’ailleurs, elle me dit bonjour, et je hoche la tête malgré moi. Ça m’énèèèèrve ! Donc je décide de l’ignorer à nouveau de toutes mes forces, comme tous les matins, en lui tournant le dos tandis que je balaie le hall d’entrée. Sourire, sourire, sourire. Je prépare mentalement mon planning du jour. Je vais me concentrer sur le cinquième étage aujourd’hui, la classe de chimie, puis celle de musique. Ça fait vraiment hyper longtemps que je ne les ai pas nettoyées. C’est calme avec ces grèves, et le jeudi matin, il n’y a pas de cours dans ces classes de toute façon. Juste à côté, il y a le local des étudiants de dernière année. Ils sont supposés l’entretenir eux-mêmes, mais je connais les gamins de cet âge... alors j’y jette quand même un œil de temps en temps. Il y en a toujours un ou l’autre qui cache un peu d’herbe dans l’armoire des sucreries, et souvent, ils partagent avec moi. Échange de bons procédés comme on dit !
Même si mon travail n’a rien de cool pour eux, fumer des pétards avec un vieux de trente-sept ans, ça a de l’attrait. Ça fait un peu « bad boy » pour les garçons, et ça fait rêver les gamines, un bel homme de mon âge... Ces jeunes filles ne m’intéressent pas de cette manière évidemment, mais cela me permet pour quelques minutes de revenir à l’insouciance de l’adolescence. Quand mon père vivait toujours, quand maman souriait vraiment des yeux, et quand Rita commençait tout juste à m’aimer.

Je monte donc jusqu’au cinquième à toute allure, pour semer le teckel dans les escaliers, et je passe la tête dans le local des jeunes. Il n’y a personne. Tous en cours probablement. Par contre, c’est le bordel total, ce qui réveille encore un peu plus le sentiment d’irritation qui s’est emparé de moi aujourd’hui. J’y repasserai plus tard pour les engueuler un peu, histoire qu’ils fassent quelques efforts. Puis on fumera quand même ensemble, et on fera la paix. Ça fait à peu près deux semaines que je n’ai pas passé un peu de temps avec eux. Pfiouuuuuuu ! Déjà le mois de mai, les examens approchent... ils doivent être stressés. Qui continuera vers l’université ? Et qui me rejoindra au bas de l’échelle sociale à balayer ? Rien de honteux à cela, ceci dit. Quelqu’un doit bien nettoyer derrière les autres. Mais eux doivent penser à leur avenir.

Un bruit derrière moi me reconnecte à la troublante réalité : la femme se rapproche lentement, et sa respiration sifflante la précède. Elle m’a suivi jusqu’ici malgré l’ascenseur de service qui est, lui aussi, en panne. Elle a escaladé les cinq étages malgré la chaleur du jour pour essayer de me parler à nouveau, de me raisonner me dit-elle. Me raisonner de quoi ? Je prie intérieurement pour qu’elle passe son chemin et me laisse tranquille. La machine de ma vie est huilée à la perfection, je le lui ai déjà dit, les rouages tournent inlassablement. Donc, ne viens surtout pas ajouter des grains de sable dans la mécanique, ne viens pas tout gâcher. Je ne suis pas intéressé. S’il te plaît... ne me parle pas...
J’entends pourtant sa voix pressante et je fais de mon mieux pour bloquer le son. Mais plus elle parle, plus l’urgence et le désespoir transpercent de son ton et plus mon mal de tête enfonce des lances et des pics acérés dans mon esprit, qui finit par se déchirer peu à peu. Quelques mots parviennent enfin à passer au travers du brouillard de mon cerveau fatigué : « ils sont tous morts... l’épidémie... il n’y a plus personne... juste toi, moi.... Survivants... il faut s’entraider... s’il te plaît... s’il te plaît... s’il te plaît... ».

Ils sont presque tous morts de cette saloperie de maladie, c’est ce qu’elle essaie de me dire. Rita, maman, les profs, les élèves, les chauffeurs de bus, l’homme du magasin, les voisins... mais pas moi, ni le petit teckel perdu, cette pauvre femme qui m’a repéré sur mon chemin il y a dix jours et me suit maintenant partout. Pas une collègue, juste une autre survivante.
Fermer les yeux, les rouvrir, me retourner pour lui faire face. Elle pleure.
Un sanglot naît dans le fond de ma gorge. Et ça m’empêche de respirer correctement. Je cligne rapidement des yeux pour me débarrasser d’une larme naissante et je tousse très fort pour que l’oxygène passe à nouveau dans mes poumons. Je ferme les yeux encore puis les rouvre. Je respire et sèche mon visage du bout des doigts. Puis je me détourne de la femme et me dirige vers un placard où je trouve une brosse, une ramassette, un seau et une serpillère. Laissant la nouvelle seule derrière moi, je rentre dans la salle de chimie, et referme la porte pour ne plus entendre ses gémissements. Le professeur de sciences est assis derrière son bureau dans la salle trop chaude aux vitres fermées, une odeur à la fois âcre et douceâtre, complètement écœurante, m’agresse les narines. Je ferme les yeux. Un instant plus tard quand je les rouvre, je me rends compte que non, ce n’est pas Monsieur Dufloucq qui se trouve sur la chaise. Définitivement pas lui. Ce n’est pas un être humain devant moi. J’en suis certain. C’est juste un autre gros tas de saleté que je dois nettoyer. C’est tout. Un gros tas de crasses gluantes et dégueulasses. Ça pue, ça dégouline, ça pourrit. Partout. Tout le temps. Dans l’école, dans la rue, dans le magasin en bas de chez moi, dans mon immeuble, chez maman, dans mon salon devant le poste de télévision qui ne s’allume plus depuis deux semaines. Partout. Mais c’est mon job de nettoyer.

Pas pleurer, pas réfléchir, pas penser.
Sourire. Sourire. Sourire.

Le temps passe plus vite quand on travaille de bonne humeur. C’est ce que maman dit toujours. Alors je souris.

Ce soir, je retrouverai Rita avachie sur le divan. Je l’embrasserai sur le front et lui proposerai de sortir. Elle ne voudra pas, ne me parlera pas. Alors même si ce n’est pas mercredi, j’irai manger seul chez maman qui m’attendra assise sur sa chaise dans la cuisine. Sur le chemin, je passerai au magasin chercher quelque chose pour nous sustenter. J’ai vu hier qu’il restait quelques boîtes de conserve dans les rayons presque vides. Je lui préparerai un petit plat, comme elle m’en préparait quand j’étais enfant. Des pêches au thon.
Je nettoie la salle de classe comme si ma survie en dépendait, un sourire figé sur les lèvres tandis que le teckel abandonne la partie pour aujourd’hui.
Elle reviendra demain, et une nouvelle journée de nettoyage recommencera.

La mécanique de ma vie est parfaitement huilée, les rouages tournent. Alors, pourquoi changer ?
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Cécile Guyot · il y a
Je n'ai rien vu venir ! C'est le genre d'histoire qu'on lit deux fois 😉 bravo !
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Doria Lescure · il y a
récit très bien construit et écrit, qui démarre lentement avec un fond qui se densifie au fur et à mesure qu'on avance dans cette narration. L'ambiance pesante est bien amenée, dans un rythme progressif qui permet de faire monter le suspens habilement révélé à la toute fin. Cette histoire de deux survivants à une catastrophe pandémique est originale dans son traitement fonctionne très bien.
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Carl Pax · il y a
Un dénouement inattendu et du mystère tout le long de votre histoire. J'ai beaucoup aimé, merci. (mon vote donc)
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Ginette Flora Amouma · il y a
On sent le passage du temps , d'un cliquetis inexorable , dans le sens des aiguilles d'une horloge qu'on ne peut pas arrêter.
Une atmosphère incroyable , enveloppante , impossible à couper.
Une terrible réflexion sur le temps .

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien écrite et captivante !
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Stéphanie Goosse · il y a
Merci!
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Valériane De Maerteleire · il y a
Bravo!!!!
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Pierre Dewaele · il y a
La nonchalance de l'habitude fait de nous des monstres aveugles et souriants, heureux de pouvoir servir le système... Huxley n'aurait pas renier cette nouvelle. Bravo
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Stephanie Lemaire · il y a
C'est juste horrible comme il faut :-)
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Lyne Fontana · il y a
L'horreur est parfaitement maîtrisée par la virtuosité de l'écriture qui ne se relâche pas, sans que ça tombe dans des descriptions gore gratuites. Très vite, on se doute que quelque chose ne tourne pas rond, sans savoir vraiment quoi, la tension monte et peu à peu ça se précise. Vraiment bravo. J'ai adoré.
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Stéphanie Goosse · il y a
Merci pour ce commentaire! C'est très encourageant pour ma toute première oeuvre postée. Très bonne journée. <3
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Lyne Fontana · il y a
C'est vraiment très bon. Continuez !

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