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Les lames

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Sophie Loiseau

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Lucile a vingt ans. Elle dort comme seuls savent le faire ceux pour qui le sommeil n’est pas une crainte, mais une saine activité. Allongée sur le ventre, elle a sa jambe droite remontée sous le coude, tandis que son bras gauche forme un angle parfait et soutient son sein droit. Elle ne dort pas, elle baigne dans les tréfonds de la sérénité. De ces sommeils qui réparent tout, rendant plus beaux que toute chirurgie esthétique, et laissant sur leur corps une odeur de rêves profonds.
Lentement, Lucile se détend, mais force un peu pour terminer son si beau rêve. Elle a embarqué à bord d’une navette spatiale, elle est en apesanteur, et souhaite plus que tout prolonger cet instant de pur bonheur. La main qui soutient son sein réveille son esprit, elle sent une boule pas plus grande qu’un grain de raisin.
Lucile se lève, descend rapidement les escaliers et demande à sa mère de vérifier qu’elle n’a pas rêvé. Il y a bien quelque chose de dur qui occupe son sein.
Aussitôt, le rendez-vous est pris chez la gynécologue. Elle ausculte Lucile et la rassure. Je vous envoie à la clinique, ce n’est rien.
Un comprimé à base d’hydroxyzine l’aura fait dormir jusqu’à l’heure de l’intervention. L’infirmière qui lui administre le sédatif est une ancienne camarade de classe de Lucile qui feint de ne pas la reconnaître. Elle est devenue d’amicale à professionnelle. L’intervention s’est bien déroulée. Les premiers mots de Lucile à son réveil sont éloquents.

– « Je suis morte ? »

Elle sent la main de sa maman, sa peau et douce et chaude. Elle sera de tous ses réveils postopératoires. Elle a compris que sa fille a peur, et lui parle comme à une enfant.

– « Tout va bien ma Chérie, s’il te plaît calme-toi.
– J’ai toujours mon sein ?
– Oui, je te dis que tout va bien. Le chirurgien est passé te voir, mais tu dormais. C’est un fibrome. Allez rendors toi. »

Lucile s’exécute. Elle sort de l’hôpital, rejoint le domicile de ses parents prévenants. Après une petite semaine, elle retourne à la clinique pour faire ôter ses fils. L’infirmière est maladroite, et la coupe en incisant les points. Lucile a tellement hâte de partir qu’elle ne dit rien. Sa mère la tient par la main, lui soutient le cœur. Seules les femmes comprennent ce qu’est se faire martyriser un sein.
Lucile rentre à la maison, convalescente enchantée. Elle se ravit de l’exceptionnelle purée de carottes de sa maman, ou de son inégalable jambon coquillettes. Elle est choyée.
La semaine s’étend entre tendresse et attentions réciproques. Le téléphone sonne, Lucile répond.

– « Mademoiselle Lucile Ruffard ?
– Oui, c’est moi
– Je suis la secrétaire du docteur Genault vos analyses ne sont pas bonnes du tout.
– Comment ça ? Je dois partir à l’étranger dans quinze jours.
– Nous verrons cela à votre retour alors.
– Mais je ne reviendrai pas, je pars définitivement.
– Écoutez, votre tumeur n’est pas bénigne du tout. »

Lucile ne peut en entendre davantage, ne peut plus prononcer une seule parole. Black out vocal, tétanisée, elle laisse retomber le combiné sur son socle.
Sa mère lui demande ce qu’elle a, pourquoi son visage est blême. Lucile a le menton qui tremble, elle articule, aucun son ne parvient à sortir de sa gorge. La douleur et la peur qui envahissent le visage de sa mère donnent à Lucile la force balbutier.

– » La tumeur, maman, elle n’est pas bénigne. »

Sa mère crie.

– “Comment ça ? Pas bénigne ?
– C’est tout ce que m’a dit la secrétaire, je ne peux pas partir. »

La mère de Lucile ouvre le répertoire téléphonique et compose de numéro du médecin. La secrétaire lui répond que le docteur n’a pas de place pour les recevoir, elle propose un rendez-vous la semaine prochaine. La mère de Lucile raccroche.

– « Viens, on prend la voiture, on y va. Elle ne peut pas te balancer ça par sa secrétaire et refuser de donner des explications. »

Lucile toujours abasourdie a un peu repris ses esprits.

– « Maman, si tu n’avais pas été là, j’aurais pu me jeter par la fenêtre. On n’annonce pas des choses aussi terribles par téléphone. Imagine qu’elle fasse la même chose à quelqu’un de fragile qui vit seule. C’est inconscient et honteux. »

Le téléphone sonne, la mère de Lucile décroche, bien décidée à envoyer promener les colporteurs comme elle seule sait le faire.

– « Allo !
– ...
– Vous faites bien, mais dites quand même au médecin qu’on viendra la voir. »

Le médecin craignant de les voir débarquer dans son cabinet a contacté le chirurgien qui accepte de les recevoir dès qu’elles arriveront à la clinique où Lucile a été opérée.

La clinique ne dispose pas de places de parking visiteurs, la mère de Lucile ne manque pas de ressources.

– « Indiquez-nous les urgences, ma fille ne peut pas marcher. »

Le planton ouvre la barrière et lui indique l’accès. Le chirurgien les reçoit immédiatement. Grand, bel homme et le regard empli de bonté il demande à Lucile et à sa mère d’arrêter de pleurer, sinon elles risquent de ne pas comprendre les explications sur les résultats de l’anapath » ».

– « Je pensais qu’il s’agissait d’un fibroadénome. Quand je vous ai opéré, le bistouri n’a pas crissé. Et je vous avoue avoir été surpris à la lecture de vos résultats qui nous sont parvenus aujourd’hui. C’est une tumeur maligne. Je vous ai pris rendez-vous avec le professeur Durand à l’Institut Curie. Un peu de rayons, un peu de chimiothérapie et tout rentrera dans l’ordre. Vous pouvez faire confiance à Durand, j’ai été son élève, il est excellent. Vous avez rendez-vous vendredi à 15 h. »


L’ana pathologiste n’a pas transmis les lames contenant les coupes de la tumeur à l’Institut Curie, qui doit les analyser avant le rendez-vous de vendredi pour connaître la nature du traitement à mettre en place. Lucile appelle la biologiste pour récupérer ses lames, elle s’y refuse au prétexte que son diagnostic est formel. Lucile ne s’en laisse pas raconter.

– « Ce sont mes lames, ma tumeur, mon cancer. Alors je suis dans votre laboratoire cet après-midi, et vous allez me rendre ce qui m’appartient ! »

Évidemment, les transports en commun sont en grève, et il est inimaginable d’effectuer le trajet en voiture, les routes sont saturées. Bertille prend le train jusqu’à Paris, puis de Paris à Joinville. Elle marche sous la pluie, son pas est aussi vif que sa détermination. Mentalement, elle s’entraîne à l’échange vif lui aussi, qui s’annonce avec le médecin vexé que son travail puisse être remis en question.

– « Je suis Lucile Ruffard, je viens chercher mes lames.
– Montez, le médecin vous attend au premier étage. »

Le médecin est assis derrière un grand bureau, elle ne prend pas la peine de saluer Lucile. D’un haussement d’épaules, elle lui tend une petite boîte en polystyrène où une étiquette reprend l’identité de Lucile.

– « Je vous les donne, mais ça ne sert à rien. Enfin, si ça peut vous faire plaisir.
– Pourriez-vous conserver quelques lames, si je me fais voler mon sac dans les transports ? Je n’aurai plus rien.
– Vous les vouliez, vous les gardez. »

Lucile tourne les talons et s’empresse de reprendre le train puis le métro pour rejoindre l’Institut Curie. Elle garde son sac à dos serré au plus près de son corps. On peut tout lui voler, mais pas ses précieuses lames. Elle sourit tristement, si les passagers savaient qu’elle voyage en compagnie de son cancer enfermé dans une petite boîte dans son sac.

À l’Institut Curie, elle voit d’abord des enfants, beaucoup, partout. C’est affreux, ces petits yeux cernés, ces crânes chauves, ces parents angoissés. À l’accueil, les hôtesses perçoivent son malaise, sa peur et captivent son regard en lui demandant l’objet de sa venue.

– « Bonjour, en quoi pouvons-nous vous aider ?
– Je suis Lucile Ruffard, je viens déposer mes lames pour des analyses avant mon rendez-vous de vendredi avec le Professeur Durand.
– Nous attendions votre arrivée, mais avec ces grèves... Donnez-les-moi j’irai immédiatement les porter au 4e étage. »

Lucile hésite encore à les confier, et si elles se perdaient, si l’hôtesse oubliait de les apporter ? Pédagogue, l’hôtesse a senti la crainte de Lucile dans son corps figé et lui propose de l’accompagner pour qu’elle les remette elle-même. Elles empruntent un ascenseur pour atteindre le 4e étage. L’hôtesse frappe à une porte close et entre dans le laboratoire en invitant du bras Lucile à la suivre.

– « Bonjour, les filles ! Voici Mademoiselle Ruffard, elle vous apporte ses lames. »
– Bonjour, merci de nous les avoir amenées. On s’en occupe, ne vous inquiétez pas. Vous aurez les résultats vendredi. »

Lucile est rassurée, elle ne connaît pas les résultats, et a peu d’espoir, mais la gentillesse et l’humanité du personnel de Curie lui ont fait beaucoup de bien.

Les trois jours qui la séparent du rendez-vous de vendredi lui paraissent interminables. Pour la première fois, elle voit son père pleurer, pire sangloter. Cachant de sa main son visage, les larmes coulent et salent un peu plus sa soupe. Sa sœur a déserté la maison. Imaginer Lucile sans cheveux ni poils, amaigrie, elle ne le peut pas. La douleur est trop vive. Lucile s’en veut de toute cette peine qu’elle inflige à sa sœur et à ses parents.

Ses parents se montrent gentils, excessivement prévenants, voulant la couvrir de cadeaux. Elle a très mal pour eux, ils s’imaginent peut-être qu’elle ne sera bientôt plus. Lucile les comprend, c’est d’ailleurs bien la chose qu’elle comprend encore, l’amour de ses parents. Pour le reste, elle est perdue, se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça. Les petits minois des enfants aux yeux cernés de noir qu’elle a vus lui reviennent en mémoire. Ils n’ont rien fait non plus.

Même si elle est entourée, Lucile se sent seule, perdue dans l’infinité de la maladie. Elle regarde devant la glace son visage, se pèse, s’ausculte de la tête aux pieds. Pourtant, rien n’a changé.

Vendredi, il est 14 h 45, Lucile et ses parents sont dans la salle d’attente de l’Institut Curie. Toujours autant d’enfants, autant de parents. Des cernes, des mines jaunies, des corps amaigris. Une immensité de douleur, d’angoisse et de tristesse. Beaucoup de femmes seules aussi attendent, certaines sont coiffées de perruques ou de chapeaux, d’autres ont le crâne poli. L’effroi occupe toute la salle. Lucile est assise entre ses parents, chacun lui tient la main, chacun donne du courage à l’autre. Une grande infirmière au visage doux apparaît, il est 15 h.

« Mademoiselle Lucile Ruffard s’il vous plaît. »

Ils se lèvent et la suivent tête baissée, en procession. Les parents de Lucile sont installés dans le bureau du professeur, tandis que Lucile se déshabille dans le cagibi attenant.

« Bonjour Mademoiselle Ruffard. Tout d’abord j’ai de très bonnes nouvelles, d’excellentes nouvelles même. Je vais commencer par vous ausculter, je vous expliquerai ensuite ce qu’il en est. »

Lucile espère qu’elle échappera aux rayons, mieux encore à la chimiothérapie. Le professeur confirme que l’auscultation est parfaite, et invite Lucile à se rhabiller.

« Vous n’avez rien, Mademoiselle Ruffard. Ce n’est pas un cancer, mais un fibroadénome atypique. Il ne faut pas en vouloir au biologiste. Tout le monde peut se tromper. »

Le visage de Lucile est inondé de larmes. Elle se surprend à embrasser le Professeur, le remercie rapidement et quitte précipitamment son bureau. Elle a envie de sourire et de sauter de joie en même temps que s’échappe de ses glandes lacrymales toute l’angoisse qui l’étreignait. Dans la salle d’attente, ses parents la rejoignent en courant. Ils s’approchent d’elle pour l’étreindre. Elle a un mouvement de recul.

– « Pas ici, pas ici ! »

Elle continue de pleurer, ses sanglots sont de plus en plus violents. Elle refuse de montrer sa joie, narguer les parents, les femmes et les enfants avec récente sa bonne santé.

Lucile parcourt le hall d’accueil en courant, sort de l’hôpital et s’assoit à l’écart sur le premier banc qu’elle aperçoit. Elle laisse éclater ses larmes, expulse sa peur, toute son anxiété la quitte en un long et lourd gémissement.
Deux brancardiers la regardent en fumant une cigarette.

– « C’est bien triste. Elle est si jeune. »
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