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Qualifié

L’été s’appelait été comme un verbe conjugué, comme une saison que l’on regarde de plus loin, la saison de l’être, des jours qui s’échappent avant même d’avoir été éprouvés.

Que laisserait cet été, sinon une vague trace poudreuse, un amas de minutes et d’heures distraites, qu’on laisse s’écouler comme du sable fin.

J’avais aimé avant. Les heures chaudes, la paresse du temps. Le vent qui caresse en ces creux. J’avais attendu l’été. La promesse d’une aventure éphémère. D’une secousse dans le clair du temps. D’été en été. Puis plus rien.

Comme l’on s’endort, je ne désirais plus que le silence.


Je suis assise sur le rebord de la fenêtre, juste les fesses, les pieds touchent le sol. Les pieds cherchent le sol toujours. Je regarde Gaby étendue sur un transat. Elle tient dans les mains un magazine dont j’essaie de déchiffrer les titres ; comme cela m’est impossible, je les invente. Je dessine en pensées d’autres lettres, des titres qui font voyager. Aux couleurs, aux reliefs que je distingue, j’invente des routes et les images qui vont avec. Gaby porte un large chapeau dont un ruban fait le tour, et de larges lunettes noires qui lui mangent la moitié du visage, ne reste que sa bouche qui se tord, se contorsionne, esquisse quelques murmures au fil des pages. Elle a les seins nus et ne porte que le bas de son maillot. Ce n’est pas une question de soleil et de traces, le transat est à l’ombre du grand pin et le soleil n’y passe pas. C’est comme ça, pour la caresse de l’air. La liberté.

Je regarde aussi les libellules. Des rouges, des bleues, des vertes, qui inlassablement retracent au-dessus de l’herbe les mêmes cercles, pas n’importe quel coin d’herbe, celui où se posent nos pieds dès que l’on sort de la piscine. Peut-être quelque chose du chlore les attire, quelque chose de ce coin d’herbe qui sent l’eau de piscine. Je n’en avais jamais vu autant, d’autant de couleurs. Elles apparaissent en groupe, toujours par couleur. Cela dépend des heures. Parfois un papillon blanc, ou jaune citron, vient égayer le ballet. On peut passer le temps comme ça, à la fenêtre. Être du voyage et du mouvement, tout à fait immobile.

Gaby me voit, sa bouche se lune d’un sourire. Elle lève la main, une esquisse de geste du bout des doigts. J’y réponds. Sourire, main. Puis je tire lâchement les volets, des fois qu’elle me demanderait de la rejoindre. Demain. Demain je ferai des choses. Je commencerai tôt. J’irai me baigner, j’irai au village, j’achèterai des timbres et des cartes, je les écrirai à la terrasse d’un des cafés. Je commanderai un diabolo menthe ou un jus d’abricot, ou un Perrier citron. Je regarderai les gens qui passent et je ferai comme avec les titres qu’on ne peut pas lire, j’inventerai, j’en ferai des voyages en couleur, des vies comme des vertiges, qui se vivent et se jouent. Je sourirai à quelqu’un, je parlerai, ma bouche formera des sons et des mots. Gaby me rejoindra pour déjeuner, je l’aurai invitée. Elle sera contente, on boira du rosé très frais avec beaucoup de glaçons, on établira un plan de bataille pour ne plus laisser passer les autres jours. On rira fort. On mangera des rougets grillés arrosés d’un filet de citron, et du fromage de chèvre parsemé d’herbes des collines. Le soir on ira danser. La journée n’aura pas de fin demain, pas de creux, que du plein.

La fatigue me gagne.

Le silence m’échappe.

Ma tête fait trop de bruit. Ma tête est trop pleine, je n’arrive plus à penser, à penser vraiment. Quand je pense, c’est aux mêmes futilités et aux mêmes tracas. Je m’asphyxie des mêmes boucles. Alors, je me fatigue. Je m’allonge et je cherche des aspérités sur le plafond, je me fixe à un rayon qui filtre, au rai de lumière sur le mur, cela m’apaise un temps. Comme m’apaise la vue du jardin, le ballet des libellules. Puis revient l’idée de tout ce que je n’ai pas fait, de ce matin encore échappé.

Je descends les escaliers.

Je pose mes pieds sur le carrelage froid de la cuisine.

Gaby a une de ces cafetières qui moud le grain, en deux pressions, du bon café, chaud. J’en bois à toute heure, trop et trop tard. C’est un cercle vicieux qui s’alimente à celui de la veille, et appelle une nouvelle tasse. Au-dedans comme au-dehors, hagarde.

Mes bras à peine dorés, trahissent mes jours blancs, l’ombre de cet été.

Gaby entre dans la pièce.

Elle passe sa main longuement sur mon dos. Un geste qui dit, qui sait, qui fait du bien.

Plus tard, on mange une salade de tomates avec des œufs.

J’ai fait cela, je me dis. Laver et couper des tomates en carré, faire cuire des œufs, les débarrasser de leur coquille. Remplir un pichet de rosé et y jeter des glaçons. Couper le pain, dresser la table. J’ai fait quelque chose, un petit quelque chose qui me dédouane du grand vide. Demain.

Demain, demain.

Demain est une douleur à force de répétition.

On mange sur la terrasse de bois, sous la tonnelle et les vrilles de la vigne qui y serpente. Par endroits, des grappes de gouttes vertes minuscules, elles grossissent de jour en jour. Bientôt, on y croquera l’amer et le sucre à la fois, un acide vert, le goût d’un raisin de nulle part ailleurs, sauf celui pareil du jardin de grand-mère. On plie vite, les guêpes toujours finissent par nous assaillir.

On prend du café encore, pour chasser la somnolence qui vient avec le vin. On fume sur la balancelle sur une autre terrasse opposée à la première.

La maison est fantastique. Elle a, à elle seule, le grand pouvoir de justifier tout le translucide des heures, il suffit de se coller contre sa pierre, brute, un peu grise un peu saillante, et de manger des yeux le vert grouillant qui s'étend et s’élève autour. Deux terrasses, un cabanon qui penche, une remise charmante aux pieds parsemés de tapis de Lobélias.

Gaby veut qu’on aille rejoindre des amis à la rivière. Les mots coulent les uns des autres : quand, puis demain promis. Gaby part. Je regarde le journal. Des images qui font naître d’autres images, je m’endors.

Quand j’ouvre les yeux, il est quinze heures trente. J’étouffe, je ne sais trop de quoi. La chaleur, ou le jour bien entamé. Finalement je me décide, je prends un vélo, je rejoins Gaby.

Les mêmes têtes, les mêmes rires. Axelle, Fred, Julie, et je sais plus qui, le cousin d’une, qui alterne citations et discours pseudo philojesaispasquoi, avec des airs, et des pauses. Je deviens aigre peut-être. C’est terrible ça, l’aigreur. Ce n’est peut-être pas tout à fait ça. Juste des désirs du simple, de peu de mots. Le désir de jours blancs, avec rien que des gestes, des frôlements, et de grands silences. Julie sort une pastèque de sa glacière, une glacière bleue, la glacière des familles d’une autre époque. Gaby me sourit, on a peut-être les mêmes images qui viennent. Je ne sais pas si c’est ça ou la fraîcheur du fruit, le sucre, et puis, alors tout devient plus léger, plus tolérable, même le laïus à peine interrompu de deux croques. Je regarde un peu plus fixement le cousin, un peu plus attentivement, les tics de ses paupières, ses clignements, c’est le silence qu’il noie, un malaise qu’il tente d’ensevelir de mots.

Sous les arbres qui penchent sur l’eau, un vieux pêche au loin de l’autre côté. Je fais le tour, à petits pas. Je vais le rejoindre. Son sourcil grimace. Je m’assois à côté, mais pas tout près. Comme je me tais alors ça va, comme j’allume une cigarette alors ça va plus trop. L’eau me fait envie, pas le fond, galeté et vaseux. La peau du cousin me fait envie, aussi, la peau juste, d’un brun doré. De toute façon il n’a d’yeux que pour Gaby qui elle-même n’a d’yeux que pour Fred, qui... je m’épuiserai à faire le tour. Je m’épuise là. Avant, je venais aux premières lueurs, repartais aux dernières. J’ai épuisé l’été comme s'épuise la vie, l’amour, la douleur. Reste l’envie. L’envie, on ne sait pas, juste ce qui distingue peut-être les vivants des morts debout. J’aime tout encore au fond, les heures chaudes, l’air différent près de l’eau, les babillages, les pêcheurs bougons, Axelle, Fred, Julie, le cousin, je pourrais l’aimer un peu aussi, il doit bien se taire des fois. Ce sont les comédies qui me fatiguent. Le luxe du temps. Il me faudrait le remplir, se débarrasser de ce cadeau poison.

Il faudrait des obligations et des impératifs, des rendez-vous, des courses en pagailles, des efforts, des choses incontournables. Et alors, de nouveau, aimer l’été, faire des couleurs comme du bleu au blanc.

Une femme passe au milieu de nos serviettes étalées, brune, la peau hâlée, des breloques qui brillent, aux oreilles, aux poignets, elle chante haut et sourire, d’une langue de loin, elle donne envie de la suivre, et des curiosités. Les gens repartent à petit, quand elle s’installe, déplie sa chaise en plastique coloré. Elle sort d’un sac des fils de tissus, qu’elle tresse de perles, ça fait comme des algues serties de perles de culture, qu’elle entremêle entre elles, et peu à peu un filet s’éploie sur ses genoux.

Parfois me vient fort cette idée qu’il y a des gens là pour faire, et que d’autres non, pas du tout. Que je pourrais n’être qu’un regard, qui se pose, qui embrasse les gestes qui font, et qu’il y a une forme d’être dans la contemplation. Mais il y a toujours un mot, un regard, une question, pour venir jeter l’ombre d’un doute.

Le cousin parle de septembre, interroge à la ronde. Et pour déroger à toute attention, je me jette à l'eau. Je noie le plus loin, je m'oublie là, dans le banc blanc d'un jour d'été, dans la paresse des choses, comme l'on meurt et comme l'on naît, moi je ne désire rien d'autre que sentir les vagues et la caresse de l'eau.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette œuvre fascinante ! Mes voix !
Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la
Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance
et bonne journée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Teddy Soton · il y a
Le titre est blanc mais le chagrin est présent bravo j’ai aimé, mes voix.
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Fadjimba Keita · il y a
bonne chance pour la suite mes 3 voix je vous invite à voter pour ma nouvelle la lettre d'une immigrée voici le lien: https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-lettre-dune-immigree-2
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Samia.mbodong · il y a
Les flâneries du narrateur sont dites avec une grande poésie, cette maison ce jardin ces repas de détente sont enivrants. Vous avez une très belle écriture, vous nous entraînez dans la contemplation de ces jours d’été. Il y a une grande mélancolie, peut être un chagrin d’amour, des questions existentielles. On est loin de votre récit sur la cuisson du rôti. Bravo vous m’avez fait voyager en été.
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Flore Tanor · il y a
Belle écriture, c'est la première fois que je te lis et j'aime beaucoup. Le sujet (burnout ?) est traité avec justesse et bienveillance. Bonne chance pour le concours.
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JACB · il y a
Des jours blancs, scintillants de mots justes et poétiques dans le flottement d'un chagrin , à distance mais aussi à portée de main d'un été ambiant. Votre écriture est lumineuse Claire, on chemine dans la pensée de votre personnage, on suit son regard détaché sue les êtres et les choses , sa perception estivale de l'environnement. On est happée par ce spleen à la fois douloureux et salvateur. Une ambiguité de la dépression ?*****
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci et bonne chance à vous

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Abdalwhab Slah Soliman · il y a
J'aime l'été , très sympa,3voix pour ce texte
Je vous invite pour lire mon texte si vous plaîthttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/des-reves-4

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AKM · il y a
Je m'abonne et vous laisse mes 3 voix! Au plaisir de vous relire !
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci et bonne chance !

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Dimaria Gbénou · il y a
Encore mes 3+ Claire. Je saisis l'occasion pour vous inviter à faire une virée dans ma caserne. Deux textes vous y attendent ( si vous avez le temps bien sûr)
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Sophronie · il y a
Une histoire où l'on se coule en suivant ce personnage languissant et nonchalant. Je me suis sentie comme dans une scène de film. Je vous donne le maxi possible, 3 voix.
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