les jardins de Margaux

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Le voile des rideaux transparents est rejeté sur le côté. Les vitres ensoleillées portent les stigmates d’une opération de nettoyage bâclée. Dans les rayons du matin, elle se tient droite. Figée dans une posture immuable, elle n’émet aucun bruit. Nul vacillement. Point de tremblements. À peine le soulèvement de la poitrine. Le regard se perd dans la verdure de l’arbre majestueux dressé devant la fenêtre par laquelle elle s’évade.

Cette nuit, le rêve est revenu à l’identique. Pour la troisième fois. Elle est chez elle, dans le salon. Des bougies sont allumées. Elle est coiffée et apprêtée. Debout face à elle, ils se tiennent serrés. Chacune des personnes qu’elle a aimées. Même ses chats sont là : Apollinaire, Simone, Georges, Colette. Elle les regarde tous. Elle sourit. Elle est décidée. Avant de leur annoncer sa décision, son regard est capturé par la bibliothèque qui occupe le mur de la grande pièce mansardée. L’éclairage, choisi avec soin, met en valeur des ouvrages en particulier. Clins d’œil coquins de bouquins qui se laisseraient volontiers prendre une nouvelle fois, entre les mains.

- Prenez-moi tout, disait-elle. Tout sauf mes livres !

Ils correspondent chacun à une période de son existence. Elle les chérit, les collectionne, les respire, les bichonne. Tel un morceau de musique qui s’échappe, une fragrance surgit de nul part, le souvenir renaît. Tout à coup, l’image survient. Fugace. Impromptue. L’amour des livres a succédé aux contes racontés sous l’arbre à palabres. Tout à coup, la chaleur et les parfums de l’Afrique se pressent. L’enfance et les contes. Elle a six ans. Elle s’égare.

Sur la table, le téléphone vibre. Elle se détourne de son point d’observation, regarde cet objet électronique qu’elle ne reconnaît pas. Elle quitte son poste. Ses pieds traînent et glissent lentement sur le lino. Elle entrevoit ses pieds nus de gamine courir dans la poussière rouge de son enfance. L’écran bleuté affiche un numéro. Une suite de chiffres absurdes qui n’évoquent rien. Hier, elle avait voulu téléphoner. La procédure écrite a été glissée sous la nappe en plastique incolore. Ses mains n’obéissaient pas. Ses doigts écrasaient les petites touches caoutchoutée rebondies et en relief, avec maladresse et secousses incontrôlées. Les contacts avaient disparu. Tout d’un coup. L’écran avait affiché « vos contacts ont été supprimés ». Elle avait appuyé sur la mauvaise touche. Elle n’aime pas cet appareil. Elle préfère ceux à cadran rotatif avec leur sonnerie détonante. Égrener les numéros, coincer son doigt dans l’emplacement prévu à cet effet, avoir la surprise d’une voix, suspendre le temps et se laisser happer par la conversation. On ne faisait rien pendant cet instant. Et c’était souvent l’odeur de brûlé qui s’échappait de la cuisine, qui interrompait le propos.

Elle l’a échappé. Le petit vibrato s’agite tel un poisson qui agonise à ses pieds. Un numéro inconnu s’affiche. Elle ne le ramasse pas. Que peut-on lui annoncer désormais ? Et qui peut bien lui téléphoner ? En guise de réponse, elle rejoint son guet. N’est-ce pas dans cette lassitude face aux événements, que l’on sait désormais que plus rien n’arrive ? Que les années passent et se ressemblent. Qu’aucun événement ne viendra perturber la lancinante danse du temps. Le seul qui le fera, sera la mort. La mort pour échapper à une routine qui vous fait sentir vieux. Les journées sont meublées de gestes maintes fois répétés, la rythmique est identique quelle que soit la saison. Il y a toujours le même cérémonial pour les anniversaires, la chandeleur, les fêtes de fin d’année, le carnaval. Agglutinés dans la grande salle, ses camarades de pension sont là. Des têtes blanches bien rangées. Ceux qui tiennent encore debout. Ceux qui sont vautrés et attachés dans leur fauteuil comme dans une chaise haute enfantine. Il y a les baveux, les bavards, les gueulards, les taiseux, les solitaires, les brutes, les perdus, les malheureux, les suicidaires. Et puis, il y a Albert.
Dans l’encadrure de la fenêtre, l’arbre est toujours là. Les saisons passent. Il se colore, se décolore, se dénude, se rhabille. Sa ramure se courbe en cette journée de printemps. Elle se replonge dans le recoin de sa mémoire qui n’oublie pas encore. Elle entend le rire des enfants. Impatients. Le vieux du village va raconter l’histoire du serpent à trois têtes. Le ciel au travers du feuillage du kapokier est blanc. Assis en tailleur, un silence religieux s’installe, les enfants attendent. Une histoire incroyable leur sera bientôt délivrée. Le regard est fixe et s’agrippe à chacune des branches. Regarder consiste à ne pas perdre de vue. Observer le changement des saisons signifie qu’elle est toujours de la partie.

Joséphine entre dans la chambre. Une bourrasque exotique.

- Bonjour madame Hermine. Mais bon sang, qu’est-ce que vous faites dans cette tenue ?

Elle se détourne, hausse les épaules et poursuit l’exploration de sa mémoire à la dérive. Joséphine l’examine de dos. Elle connaît bien son métier. Elle travaille depuis de nombreuses années avec les petits vieux. Rien de péjoratif dans sa bouche. Elle les appelle comme ça, parce que ça leur va bien. C’est la réalité après tout : ils sont vieux.
Joséphine est aide soignante en EHPAD. Ce n’était pas une vocation. Un moment, il a fallu échapper à la main leste de son mari, s’occuper des enfants et payer son loyer. Elle travaille aux Jardins de Margaux depuis de nombreuses années maintenant. Elle en est fière. C’est un secteur d’activités dans lequel il y a toujours du travail. Qui a envie de s’occuper de changer les couches ou de faire la toilette de ses parents ? Elle. Sans nul doute. De là où elle vient, on s’occupe des anciens. Souvent, ils vivent à la maison. Jusqu’à la fin. En métropole, c’est différent. Les gens courent tout le temps. Ils n’ont pas le temps. Ils ne prennent pas le temps. Elle les observe parfois lors de leur visite hebdomadaire. C’est souvent, la soupe à la grimace. C’est parfois, des moments de grande effusion. De la maladresse. De l’incompréhension. Il y en a qui s’agacent, qui lisent, qui se taisent, qui soufflent, qui promènent, qui gourmandisent, qui volubilisent, qui attentionnent encore un peu. Cela ne se dit pas ? Joséphine s’en fout. Elle aime inventer des mots. Elle en inventera encore beaucoup. C’est sa façon à elle, de décrire sans juger. De prendre de la distance face à l’indifférence ou l’inhumanité. Face au mépris ou l’inconsistance. Elle aimerait déparquer ses petits vieux. Les emmener en autocar. Les installer sur la plage face à la mer. Leur lire des histoires. Les câliner et les cajoler. Les masser, les manucurer, les frotter encore plus fort, les faire chanter. Projeter des films sur les murs de leurs piaules, diffuser de la musique dans les couloirs le soir, accrocher des étoiles lumineuses au-dessus de leur lit et puis... Ce matin, c’est l’heure de la toilette et il règne dans la chambre une odeur nauséabonde. Elle sait parce qu’elle connaît les habitudes de madame Hermine. Elle se dirige droit vers le placard de la chambre et trouve l’origine du désagrément.

- Pourquoi faites-vous ça madame Hermine ? Je suis là pour ça. Je suis là pour vous aider. Vous comprenez ? Ça ne me gêne pas.

Elle jette la couche souillée et se dirige vers la salle de bain. Elle aimerait aérer cet intérieur où se mêlent l’odeur du petit-déjeuner, le renfermé et les excréments. Peu importe l’âge, la honte liée à la perte de l’autonomie pour les gestes du quotidien demeure. La propreté. Certaines mères en font un véritable cheval de bataille. Sa mère disait à qui voulait bien l’entendre au village, que Joséphine avait été propre à deux ans et demi ! Qu’est-ce que ça pouvait bien foutre, si c’est pour finir avec des couches et ne plus être capable de gérer son affaire toute seule !

Joséphine apprécie madame Hermine. Sa pudeur. Une posture très classe liée à ce chignon qu’elle porte haut. Une mèche de cheveux blancs a pris la tangente ce matin. Ce n’est pas dans ses habitudes. De multiples épingles cabossées recouvrent le crâne et forment un dessin original.
Mais surtout, elle se tient toute nue. Nue comme un vers. Devant cette fenêtre qu’elle ne lâche plus. Et ce téléphone qui ne cesse de vibrer.
Elle regarde le numéro qui s’affiche.

- Oulala, vous avez encore bidouillé votre téléphone madame Hermine. Vous reconnaissez le numéro ?

La vieille dame s’en moque. Elle trouve curieux ce masque porté par Joséphine. Sans doute en lien avec cette histoire de couche sale. Elle n’y peut rien, elle ne supporte pas d’être traitée comme un bébé. Que penserait Albert s’il la voyait ainsi ? Voilà des jours qu’elle ne l’a pas vu. Ils n’ont plus le droit de descendre dans la grande salle à manger. À intervalles réguliers, elle est dérangée et doit tendre ses mains face à un distributeur de liquide poisseux qui se répand à son aise. Elle ne comprend pas les explications. Une mauvaise grippe. Un virus.

La sonnerie du téléphone a cessé. L’ambiance est étrange. Son regard se porte de nouveau sur le géant en face de la fenêtre. Certains soirs, elle revoit ses camarades d’enfance accrochés aux branches. Ils lui font signe et lui demandent de la rejoindre. Elle secoue la tête et leur explique qu’elle a de nouveau rencontré l’amour. Oui, à son âge ! Elle raconte comment ils se tiennent la main, comment ils se retrouvent et descendent s’installer dans le salon, en bas de la résidence, comment il la fait danser certains après-midis, comment il lui baise la main pour l’inviter. Il porte toujours une élégante cravate qui change de couleur suivant ses humeurs. Le soir parfois, il la rejoint dans sa chambre. Il lui lit des histoires. Des récits de savane, de lions, de femmes fortes, d’amours passionnés, de braconniers. Hermine voyage en tenant par la main Gary, Kessel, Blixen, Le Clézio et tant d’autres. C’est en écoutant les légendes et les contes du vieux du village qu’elle a choisi de devenir institutrice. Transmettre, accompagner, écouter les enfants. Les regarder grandir. Elle aimait l’atmosphère si singulière de sa salle de classe. Les dessins, les cartes, les prénoms, les petits portemanteaux, le tableau, les pupitres en bois. Les observer découvrir, apprendre, balbutier, tomber, se relever, recommencer. Détacher les syllabes, pétrir la ponctuation, soupeser les mots, mélanger les lettres, apprivoiser les chiffres. Une aventure magnifique ! Elle leur racontait des histoires. Et surtout celle du serpent à trois têtes.

- Allez madame Hermine, on s’habille. On se maquillera un peu aussi. Une dame doit toujours colorer un peu ses lèvres.

Hermine s’agace. Elle n’aime pas son humour. En revanche, elle s’amuse de sa drôle de voix avec le masque devant la bouche. Tous les jours désormais, Joséphine en porte.
Joséphine se met à l’œuvre. Avec des gestes précis mais un peu brusques.
Ça non plus, elle ne supporte pas. Ne plus savoir s’habiller toute seule. Il n’y a pas si longtemps elle y arrivait très bien. Aujourd’hui impossible. Le pire, ce sont les bas de contention. Elle voit bien que c’est laborieux pour Joséphine aussi. Elle aimerait l’aider mais elle ne peut même plus se pencher et toucher ses pieds, toute seule. Elle déteste ce qu’ils sont devenus. Les ongles sont longs, jaunis, irréguliers. Il y a de la corne, la peau est crevassée, le pied est déformé. Elle se rappelle comme elle aimait les masser à la fin de ses journées. Elle se rendait à l’école à pied. Une dizaine de kilomètres la séparait de sa salle de classe. Elle parcourait la distance tous les jours, plusieurs fois par jour. Le chignon toujours haut sur le crâne, ses robes colorées et sa serviette en cuir d’agneau à la main. Des élèves lui faisaient signe depuis le véhicule de leurs parents, d’autres la klaxonnaient, d’autres l’ignoraient, voire détournaient le regard. Pas toujours facile de débarquer dans un village de quelques âmes avec une couleur de peau différente de celles des autres. Et puis avec le temps ils avaient fini par s’habituer.

Joséphine sue. Il y a des jours où elle en a ras le bol. Les enfants sont chez une voisine. Pas le choix. Les écoles ont fermé. Du jour au lendemain. Un week-end pour s’organiser. Ils ont toujours de bonnes idées, là haut, à la capitale ! Elle n’arrive pas à enfiler le bas sur la jambe gauche de madame Hermine. Certains matins elle manque de force pour distendre un peu le tissage en rangs serrés. Derrière le masque, des gouttelettes dégoulinent sur son front. Elle aimerait qu’elle tende plus la jambe. Mais Hermine plane. Elle semble à des kilomètres de la chambre. Joséphine se redresse et s’enferme dans la salle de bain. Elle arrache cette saloperie de masque qui lui brûle le visage, elle ôte ses Crocs verts fluo et elle donne des coups de pied dans le mur faïencé. A voix basse, les mots s’enchaînent, la colère éclate.

- J’en peux plus, j’en peux plus, j’en peux plus de ce merdier ! Je vais les lui faire bouffer, ses bas de contention. Je veux rentrer chez moi. J’en peux plus de ce virus à deux balles et de la « distancaciation » sociale. Tu parles d’une distanc... Il y en a pas pour nous mais pour les familles. Ah ça oui ! Ça c’est intelligent ! Les priver du seul moment qu’ils attendent toute la semaine... Mes petits vieux sont malheureux, ils glissent tous en direction du cimetière et tout le monde s’en fout !

Enfermés dans leur chambre, les résidents ne comprennent rien. Privés de visites, de repas partagés, d’activités, Joséphine sent leur malaise. Voire pour certains, le vide. Un sentiment d’accablement et de déréliction les habite. Tels des pestiférés, ils sont enfermés. Condamnés à l’immobilité, sans relation avec l’extérieur, certains s’éloignent déjà du monde des vivants. Sans appétit, ils gardent le lit. Hagards, ils regardent le plafond toute la journée.

Joséphine aimerait leur interdire la télévision et la vision des cercueils, les propos alarmistes, les incinérations et les charniers, les morgues dans les patinoires et les marchés. Elle aimerait les emmener danser dans le salon tout en bas, leur servir un goûter avec beaucoup de crème chantilly arrosé de cidre de pommes. Elle aimerait engueuler la directrice qui fait venir son môme parce qu’elle n’a pas trouvé de mode de garde. Joséphine aimerait mettre son poing dans la gueule du chef d’entreprise qui continue de faire des travaux au 2ème. Elle aimerait dire au groupe d’actionnaires que leur « positive care » ils peuvent se le carrer où elle pense !
Joséphine depuis le début de l’épidémie, elle a perdu vingt-neuf résidents. Elle a peur pour les autres et elle a peur pour elle. Pourtant, elle sait que c’est ici qu’elle doit être. Elle a même pensé habiter dans la résidence avec quelques collègues. Refus de la Direction. Elles ont laissé tomber. Et tout cela mis bout à bout, fomente dans son cœur une colère dévastatrice.
Tiens, depuis ce matin, il y a de nouvelles consignes. Des tests vont être réalisés. Là-haut, ils se sont enfin décidés à compter les morts des résidences pour personnes dépendantes. Un nouveau scandale. Comme en 2003. Joséphine se rappelle bien. Dix-neuf mille morts en France ! Elles avaient alerté à l’époque mais c’était les vacances d’été. C’était les petits vieux. C’était déjà trop tard.

Elle a envie de revoir ses gosses. De les prendre dans ses bras. Elle s’agenouille sur le carrelage immaculé. Elle supplie Dieu pour qu’il lui vienne en aide. Que Sainte Rita l’accompagne et lui donne du courage. Que la Vierge la guide et lui apporte un peu de patience. Elle respire, s’essuie le visage avec de l’eau fraîche. Passe un linge humide sous ses seins généreux, dans son cou, sous ses aisselles. Elle se lave les mains en maugréant sur les gestes barrières, enfile ses gants et déverrouille la porte.

Hermine est de nouveau debout. Elle a retrouvé son poste de garde et a enfilé ses deux bas de contention et sa couche propre. Un miracle ! Ses seins sont beaux et baignent dans la lumière matinale. Dehors le printemps s’éclate. Les fleurs des cerisiers s’envolent. Les oiseaux s’époumonent. Joséphine lui prend la main. Hermine sursaute. Son regard se pose sur ce visage plein de bonté. Joséphine l’accompagne au centre de la pièce et choisit les vêtements de jour. Elle y tient. Comme avant. On change de toilettes tous les jours.

La sonnerie du téléphone résonne de nouveau. Joséphine est dans le couloir, elle change les draps. Hermine est immobile. Elle est repartie dans des contrées lointaines. Pourquoi avait-il trois têtes, ce fameux serpent déjà ? Elle replace une épingle dans son chignon. Combien de fois avait-elle répété ce geste ? Elle se rappelle sa mère dans la salle de bain. Des heures à nourrir leurs cheveux crépus, à les natter pour elle avec des nœuds acidulés et les emberlificoter dans un chignon savamment exécuté, pour sa mère. Elle posait un tas d’épingles sur le rebord du lavabo. La pièce embaumait la noix de coco, le karité et l’huile sèche. Hermine tendait une à une à sa mère le précieux sésame. Au fur et à mesure de sa construction, le chignon prenait forme. Là où quelques instants auparavant, les cheveux bouclés se débattaient dans le cou de sa mère, ils apparaissaient rangés avec soin sur le haut de la nuque.

- Toujours avoir les cheveux attachés, Hermine. La nuque, le cou sont si intimes et gracieux.
Observe le port de tête des danseuses de ballet. Un jour, un baiser, une caresse viendra s’y déposer. Lorsque tu ressentiras la délicatesse de ce geste, le frisson ressenti sur ta peau, tu comprendras.

Hermine n’avait pas compris à l’époque. À présent, elle s’observe dans le miroir. Le visage de la petite-fille a disparu. Le sien couvert de sillons irréguliers, paraît. La salle de bain est vide. Sa mère a disparu.

L’écran du téléphone portable s’éclaire. Hermine est lasse. Elle n’a pas touché à son assiette. Elle veut s’allonger et tenir la main d’Albert. Qui pour lui conter les histoires du soir ? Elle a bien tenté de s’aventurer dans le couloir. Sa porte est verrouillée. Elle a de la fièvre. Elle croit. Joséphine a pris sa température tout à l’heure et a froncé les sourcils au-dessus du masque.
Les cieux étoilés de son enfance s’insinuent dans la chambre. Le serpent à trois têtes. Qui était-il déjà ?

- Une vipère du Gabon ! leur apprenait l’ancien du village.
- Ah bon ? s’étonnaient-ils en secouant la tête. Non, elle n’a pas trois têtes la vipère du Gabon rétorquaient en riant les enfants.
- Si ! Elle a trois têtes. Trois têtes pour trois voies répondait l’ancien du village, en levant le doigt. Le héros, tout au long du récit, a choisi l’ascétisme, puis l’abondance. Mais comme il est toujours insatisfait, le serpent lui propose une troisième voie. Celle du juste milieu. Celle où l’excès et l’abstinence sont abandonnés.

Elle sourit et revoit son visage d’enfant sous l’arbre à palabres. Elle entrevoit ceux de ses élèves. Elle entend leurs cris dans la cour de récréation. Elle écoute son cœur et sent contre sa nuque, les douces lèvres d’Albert. Ils sont tous face à elle, les chats sont endormis sur le sofa, la bibliothèque veille dans un coin de la pièce. Elle peut enfin leur dire.

« Je suis prête. »

Un numéro qu’elle ne connaissait pas, s’affichait sur son téléphone. Il ne le lui avait pas donné. Elle lui avait confié le sien. Constatant avec angoisse et agacement qu’ils ne se croiseraient plus pendant un certain temps, Albert avait décidé de lui téléphoner. Tous les jours. Tous les jours que durerait cette saloperie. Tous les jours, il a espéré qu’elle lui réponde. Deux chambres les séparaient. Quelques mètres insignifiants.

Un matin. Ce matin. Il s’est confié à Joséphine. Il lui a expliqué que c’était lui. Lui qui appelait sans cesse sur le petit portable, posé sur la nappe en plastique transparente.
Joséphine a levé ses grands yeux noirs et derrière le masque, il a vu les larmes qui s’écoulaient. Il a compris instantanément.
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