LES INVISIBLES

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J’ai publié un recueil de poèmes et un livre d’enseignement du Français. Je me remets joyeusement à écrire car j’ai moins de cours depuis le confinement de 2020. J’aime enseigner et  [+]

LES INVISIBLES

Dernier Clandestin

Julie & Gérard

Julie revenait prudemment par un nouveau chemin où nul ne se serait attendu à croiser âme qui vive. Depuis quelques temps, si des allées et venues marquaient le sol, il était sûr d’y heurter les Invisibles. Nous connaissions la présence de leurs sentinelles quand, soudain, nous nous sentions bloqués par un obstacle invisible contre lequel nous rentrions en collision. Si nous tentions alors de fuir, nous étions agrippés par une patte ou une main ou... autre chose... invisible. S’ensuivaient d’indicibles atrocités.

Julie cherchait donc à regagner son logis où l’attendaient Gérard, son époux, et leurs enfants. Elle avait réussi à faire quelques courses pour un approvisionnement vital. Gérard souffrait encore du traumatisme dû à sa longue et difficile évasion, huit mois à courir de danger en danger dans la montagne. Sa force avait réussi à lui rendre la vie auprès des siens. Aux retrouvailles, il était amaigri, son visage émacié, brulé par le soleil, ses bras couverts d’égratignures et de piqures.

Julie, tout en hâtant le pas malgré le poids de son sac à dos, se remémorait l’heureux moment où ils s’étaient retrouvés.

Il allait bientôt faire nuit et il y allait de sa vie de respecter le couvre-feu.

Fleur n’avait alors qu’un an et Antoine en avait quatre, l’année où Gérard n’était pas rentré de la nuit. Un jour, puis un deuxième et, au troisième, la police avait lancé un avis de recherche, en vain. Julie, occupée à subvenir aux besoins des enfants, s’était progressivement fait une raison. Ses enfants s’étaient étiolés ; avec leur mère, ils partageaient leur dépression... Gérard leur manquait douloureusement.

Aussi, lorsqu’il réapparut par ce pluvieux dimanche, après des mois interminables, ce fut comme un miracle pour les trois. La sonnette avait retenti trois coups, puis deux, à l’habitude de Gérard. La mère et ses enfants n’osaient l’espérer, ils allèrent ouvrir la porte prudemment et Gérard leur apparut, criant : “Julie ! Les enfants !” avant d’éclater en sanglots de joie dans les bras de sa femme.

Malheureusement, Gérard n’était pas le seul à avoir été enlevé par les Invisibles. Leur voisine, Isabelle, avait été emmenée dans un véhicule, capturée devant chez elle alors qu’elle allait chercher son courrier à la boite aux lettres. Depuis, on rapportait qu’elle vivait dans l’une des maisons cossues du centre où vivent les Invisibles. Le frère de Julie y travaillait comme gardien. On disait que l’on pouvait voir Isabelle, promenée en laisse.

Quand le frère de Julie mourut, par une nuit d’un froid insoutenable ; il fut retrouvé, dur comme de la glace, dans sa niche. On l’enterra dans le jardin. Au petit matin, Gérard fut pris à son tour par un Invisible, il était impossible de savoir s’il y en avait un, deux ou plus encore. Gérard venait de quitter sa voiture pour aller dans l’immeuble où il travaillait. Au moment où il poussa la porte vitrée, il sentit quelque chose sous sa main. Avant même d’être empoigné, il comprit tout de suite ce qui se passait et ne résista point. Les Invisibles parvenaient toujours à leur fin...

Quelques minutes seulement avant le couvre-feu, Julie fut en sécurité dans leur maison. Son mari la débarrassa de sa charge et les enfants accoururent pour se jeter dans ses bras. Depuis l’invasion, ils demeuraient à la maison. Quelques parents laissaient leurs enfants jouer juste en face de leur maison ou bien faire du vélo dans leur pâté de maisons. La majorité des enfants recevaient l’instruction chez eux ou chez des voisins. Gérard ne travaillant plus, les enfants étaient à la maison en toute sécurité avec leur père. Ils étudiaient en ligne. Hormis les écoliers, nul n’osait plus utiliser Internet où étaient diffusés de nombreux messages de menaces contre les humains. Les écoliers n’avaient accès qu’aux sites d’enseignement. Les universités avaient été envahies par les Invisibles. Les ordinateurs, dans les rangs, émettaient toutes sortes de sons inconnus. L’ultime étudiant qui échappa à l’élimination raconta la panique et l’horreur du dernier jour de cours des humains. On disait que les professeurs, tremblant de peur, étaient asservis à enseigner à un public comme absent si ce n’était le remue-ménage de sacs et documents sur les plateaux écritoires.

Au diner, Julie prépara un ragout de pommes de terre sans lardons. Depuis l’année où les Invisibles envahirent la terre, on ne trouvait plus que de la chair humaine en boucherie. Le poisson était devenu un véritable luxe car les Invisibles en mangeaient aussi. Quiconque était pris à tuer une poule, un lapin ou quelque rare animal, était envoyé pour toujours dans un centre de travail ; ou bien, si le voleur de gibier n’était plus apte à servir, à l’abattoir pour y être décapité.

Après le repas, Gérard et Julie allèrent coucher les enfants et se retirèrent dans leur chambre où ils purent débattre des dernières abominations subies par les uns et les autres.

Ils se faisaient face, assis côte à côte sur le bord du lit, les mains dans les mains.

Julie confia : “Je crois qu’Isabelle a subi le même sort que toi. Elle est devenue une humaine de compagnie...”
Gérard : “Quelquefois les humains de compagnie ont une vie acceptable. Les Invisibles ne sont pas tous sadiques comme ceux qui me tenaient prisonnier.”
Julie suggéra : “Je pense que ce serait peut-être une bonne idée d’écrire quelque chose dans le Clandestin, tant qu’il existe, pour que les gens se méfient plus. Plus personne n’est à l’abri ! Dominique pourrait le faire.”
“A quoi bon...” dit Gérard, “Ils sont partout et, le pire, on ne sait où précisément ! Et, dis-moi, qui lit les journaux ?... qui lira le...”
Julie enchérit : “Ils sont partout et nous sommes de moins en moins nombreux à ne pas être sous leur contrôle ! Où aller ? Que faire ?”
Gérard : “Rester à l’écart, là où les Invisibles se sont peu manifestés, aller à son travail et rester chez soi.”
Julie : “C’est dur pour les enfants.”
Gérard : “Mais ils sont encore plus en danger que nous, les Invisibles adorent les enfants comme humains de compagnie.”
Julie : “Quand ils ne les mangent pas !”
Gérard : “En général, ils ne mangent que les nourrissons de la clinique des prisonnières. Ils sélectionnent les femmes dont le travail est de mettre au monde des enfants qu’ils mangeront. Les femmes sont prisonnières tout le temps qu’elles sont fertiles. Des hommes sont prisonniers, eux aussi, et leur travail est de féconder les prisonnières. Lorsqu’ils ne sont plus bons à “saillir”, on les envoie à l’abattoir. Les femmes aussi sont abattues à la fin de leur service.”
Julie : “Quitte à être enlevée, j’espère que j’irai directo à l’abattoir, je ne voudrais pas une vie d’humiliations et de supplices !”
Gérard : “Même à l’abattoir, il y a des Invisibles qui torturent les gens avant de les achever... sans raison. Ce qui me rend fou c’est ce “sans raison” !”

Il y avait aussi le supplice de la “ponction”. Gérard le savait. Il n’avait pû raconter à Julie que tel était devenu le sort de son père. Des hommes, les plus costauds, étaient destinés à ce supplice. On les mettaient dans des cages où l’on ne pouvait tenir que recroquevillé, après leur avoir planté un drain dans la vésicule pour en récolter la bile par intervalles de temps réguliers. Chaque jour ils étaient nourris par un tuyau et lavés de leurs excréments et tel était leur unique destin, jusqu’à ce que la mort les délivre. Décidément, les créatures sans image ne manquaient pas d’imagination... Ils avaient développé un gout tout particulier pour les humains obèses et s’étaient donc mis à gaver une partie de leur bétail. La “bête humaine” était soulevée de terre par un anneau qui se resserrait sur son cou et la transportait jusqu’à une sorte de fauteuil dont les accoudoirs se refermaient sur les avant-bras, un bélier de caoutchouc repoussait la tête de l’“animal” en arrière où un tuyau souple lui pénétrait dans la bouche. La bouillie était forcée dans l’oesophage et l’équipement retiré quand elle commençait à remonter près de l’embouchure. Après deux mois de ce traitement, les “élus” au gavage ne pouvaient plus se tenir sur leur jambes et se roulaient sur les cotés de leur bedaine difforme. Ils disparaissaient plus vite que le “bétail” maigre. Des docteurs humains étaient emprisonnés auprès de ces troupeaux et sommés de veiller à engraissement. L’un des rares docteurs à ne s’être pas suicidé tenait un journal, docteur Dominique Fone, mon épouse. Elle avait renoncé à la mort pour témoigner de notre histoire par son journal. Tout survivant pouvait y contribuer en apportant son témoignage. Le Clandestin était manuscrit afin de rester hors de danger d’Internet.

Isabelle

Le tragique sort d’Isabelle avait commencé lorsqu’elle fut happée par quelque chose en quittant l’ascenseur, après avoir embrassé son copain qui travaillait à un étage supérieur. La “chose” l’avait menottée et elles avaient repris l’ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée. Puis, elle avait été poussée dans un van. On l’emmena dans une clinique où elle fut stérilisée. Les Invisibles semblaient traquer tout signe de relation amoureuse afin de procéder à la stérilisation de “coupables” Terriens. D’ailleurs, depuis l’invasion, il y avait bientôt huit ans, ils ne gardaient fertile qu’une partie suf-fisante de la population permettant d’avoir du lait de femmes et des nourrissons à rôtir. La plupart des garçons devaient se rendre à la clinique de castration dès l’âge de 11 ans. Les châtrés et stérilisées recevaient alors une marque profonde au fer rouge, un cercle sur l’omoplate, dont ils se remettaient douloureusement, après deux ou trois jours, quand ils cicatrisaient normalement.

Les Invisibles emmenèrent Isabelle dans leur hôtel particulier. Elle y vivait dans le silence, ses hôtes ne s’exprimant par aucune sorte de bruit. On lui plaça autour du cou, un gros collier de cuir avec une clochette qui tintait à ses moindres mouvements, son bruit compagnon. Bien qu’elle ne fut plus petite, on l’avait probablement prise comme humaine de compagnie, comme Gérard, du fait de sa riche chevelure. Ou bien était-ce sa grâce et sa faible voix... car s’ils n’émettaient aucun son, il était clair que les Invisibles entendaient.

Ses maitres la caressaient souvent. Isabelle n’arrivait pas à s’habituer à ce contact imprévu et soudain qui ne lui laissait aucune chance de se sentir seule, bien qu’elle ne vit personne. Elle passait ses nuits sur un lit, près d’une masse chaude pressée contre elle.

Au moins, elle ne subissait pas le même sort que les enfants de sa soeur. Son neveu était aujourd’hui enfermé dans l’une des cages d’un espace qui faisait penser à une sorte de musée. On lavait sa cage avec un jet d’eau froide et il mangeait trois fois par jour, toujours exactement la même chose. Sa nièce était aussi enfermée, mais dans un laboratoire, dans une petite cage. De temps en temps, on la sortait de sa cage, on l’attachait sur une table où les tortures commençaient. Elles allaient de la piqure à la coupure, en passant par l’électrocution ou autres sévices. L’enfant ne faisait que gémir, crier parfois et, le plus souvent, elle pleurait jusqu’à épuisement. Quelques fois, après une piqure, il arrivait qu’elle ne sente plus les blessures. Quelques fois... elle souffrait moins. De retour à sa cage, elle se sentait vidée de toute énergie, une misérable loque humaine, qui parvenait à un sommeil aux cauchemars terrifiants. Le petit garçon de la cage au-dessus de la sienne n’hurlait plus, le virus qu’on lui avait injecté avait détruit ses cordes vocales. Nul ne comprenait pourquoi les monstres se livraient à ces cruautés et, sans aucun moyen de se défendre, sans communication possible, la peur vous dévorait sans répit..

Pour quelques raisons, les Invisibles raffolaient des dents d’hommes ; pas de celles des femmes... allez savoir pourquoi ! Chez les femmes, leur morceau préféré était le sein. Si les femmes attaquées se trouvaient loin d’une ville, on les retrouvait tôt ou tard, exsangues, gisant dans la nature avec la poitrine sans seins. Quant aux dents d’hommes, les Invisibles les cherchaient surtout chez les habitants de la campagne eux aussi, là où personne ne les ennuierait avec le règlement. En effet, les Invisibles respectaient un quota afin de ne pas exterminer trop d’hommes. Donc, en pleine nature, on pouvait trouver un cadavre vidé de son sang, étêté. Seule restait la calotte crânienne près du corps, la mâchoire ayant disparu. La mort lente des femmes saignées à blanc, leurs plaies béantes exposées à l’impitoyable brulure de l’air ; l’agonie des hommes aux faciès creusés à vif ne comptaient pour rien. Rien. Rien, c’était nous, les humains. Pourquoi les Invisibles s’acharnaient-ils sur nous ? Qu’avions-nous fait ?

Isabelle se sentait infiniment seule, caressée par des créatures invisibles. Elle n’avait aucune idée de ce que voulaient ces “choses”, pourquoi la touchaient-elles ? Avaient-elles l’intention de l’avaler ? Elle était abandonnée au pire des inconnus. Seuls les objets lui étaient familiers, des tables, des chaises, des placards, des couverts, un lit... mais aucune voix, aucune apparition. Seule, à la merci d’êtres invisibles. Quelques fois, ils sortaient Isa-belle dans la rue. Il lui arrivait de vouloir parler à d’autres humains de compagnie, mais on tirait alors sur sa laisse pour l’en éloigner et Isabelle étouffait son chagrin, ravalait ses sanglots. Un jour, lors de l’une de ces promenades, elle vit un sac suspendu dans le vide se déplacer. La matière lui sembla familière. Son père avait un tatouage en forme d’hélices. Il avait piloté des hélicoptères pendant une trentaine d’années pour le SAMU. Isabelle n’avait jamais vu d’autres tatouages comme celui-ci, il y avait une lettre en majuscule sur chaque pale, I pour Irène, la mère d’Isabelle, I pour Isabelle, J pour John, son frère et J pour lui, son père, Jean.
“Non, ce n’est pas vraiment un cuir, ou bien un cuir très fin... de la peau de... ! Quelle peau ?” Isabelle renversa la tête et vomit brutalement. Elle fut soulevée de terre et on lui frotta le visage avec un bout de tissu avant de la reposer sur ses pieds. Elle avait perdu connaissance.

Isabelle se réveilla dans le nouvel hôpital. Il avait été transformé afin d’“entasser” un maximum de patients. Au lieu de chambres, il y avait dans chaque pièce des piles de cages, du sol au plafond. La cage d’Isabelle était à peine plus longue que son corps. Elle pouvait seulement se tenir complètement allongée ou sur ses coudes. Le personnel humain de l’hôpital n’était autorisé à travailler que la nuit et formait une troupe blafarde, exténuée, irréelle... une troupe de zombies, incapables de se remettre, en plein jour, de leurs nuits de fatigue. Nul ne savait pourquoi l’hôpital ne fonctionnait pas dans la journée. Jamais nous ne comprenions quoi que ce soit et tous nos questionnements sans réponses ajoutaient à l’épouvante.

Après un bref examen, Isabelle fut reprise par ses maitres. Une fois au domicile, elle refusa sa nourriture. On tenta de la gaver. On lui fit des piqures. Finalement on l’emmena à l’hôpital où on lui injecta une “dose de mort”. Le calvaire prit fin.


Enterrement

Les voisins d’Isabelle, quelques-uns de ses parents et amis se rassemblèrent derrière la haie de la propriété où elle avait vécu des années d’effroi. La cuisinière des “maitres” avaient fait passer l’information selon laquelle les Invisibles allaient l’enterrer dans leur jardin à la tombée de la nuit. Afin de n’être pas entendus, les humains s’étaient bâillonnés pour étouffer leur douleur. Ils virent le corps d’Isabelle être emballé dans un sac de jute et déposé dans un trou. Les Invisibles ne mangeaient pas les humains de compagnie. Quelques minutes vides s’écoulèrent avant qu’une pelle se soulève. Isabelle fut recouverte de terre.

Alors que tous se croyaient à l’abri derrière la haie, une femme et un homme furent brusquement attrapés, soulevés et enfermés dans un véhicule qui s’en alla avec ces malheureux Terriens. Ils se retrouvèrent rapidement mis en cage, près d’un grand chapiteau. Ils allaient être dressés pour un spectacle. Diane, une vieille femme rescapée de l’un de ces divertissements que s’offraient les Invisibles nous avait raconté son épreuve. Elle devait courir au milieu de torches enflammées, le plus vite possible afin de limiter les brulures, après quoi elle recevait l’ordre de se coucher sur le dos d’un crocodile et de faire une sorte de rodéo avec l’animal. Le pire était l’entrainement pendant lequel elle recevait des coups de fouet si elle faisait une erreur et, malheureusement, elle en faisait, le moins possible, mais le fouet tombait toujours, vif et mordant. Le crocodile, lui, n’était jamais frappé, il était nourri en abondance tout au long des épreuves. La vieille disait avoir vu quelques fois des bras ou des jambes jetés dans la gueule du crocodile. Il mangeait donc la même chose que l’équipe invisible... Lors d’une chute, la misérable femme avait eu le scalp profondément brulé. Elle avait reçu des soins, un bandage de gaze imprégné de gel. Pendant quelques secondes, la porte de sa cage était restée ouverte et ce fut à ce moment inespéré que Diane prit la fuite.

Elle avait repéré un cadavre de crocodile au bord de la rivière près du chapiteau. Après avoir tailladé en profondeur la chair de l’animal dans ses entrailles et ses membres avant, à l’aide des crocs pendus à son collier de scène, la malheureuse pénétra dans l’animal, à plat ventre, les pieds les premiers. Elle passa les bras sous la peau des pattes et rampa jusqu’à la ri-
vière ou tant bien que mal elle nagea à la force de ses bras dans sa combinaison mortuaire. Ensanglantée, loin du cirque de tortures, Diane quitta le lit de la rivière et la carcasse reptilienne.

Du couple capturé lors de l’enterrement d’Isabelle, on n’entendit plus parler. La vieille femme voulut nous rassurer sur leur sort en disant que les Invisibles aimaient voir des numéros entre deux humains comme elle en avait vus. Quelquefois, ces numéros pouvaient être insoutenables, lorsqu’il s’agissait de droguer des humains et de les faire se battre. Généralement, les combats d’humains étaient organisés entre humains de même sexe. On put donc espérer que le numéro du couple ne serait pas particulièrement violent...

La vieille au crane brulé vivait cloitrée dans sa maison, nous lui apportions de quoi se sustenter et un peu de compagnie.

D’autres “visibles” tentèrent de s’enfuir, espérant survivre hors d’atteinte. La plupart du temps, ils cherchaient un refuge dans la forêt. Nous ne savions pas ce qu’il advenait d’eux. Nous comprenions qu’il y avait des fuyards quand nous entendions leurs chiens, les chiens des monstres, partirent en battues, aboyant comme des déchainés. Nous les imaginions la bave au museau, les lèvres retroussées sur leurs crocs. Quelquefois, nous entendions les cris d’un chien fouetté pour lui faire accélérer sa course. Nous restions chez nous. Nous allions travailler. Tant que notre société survivait... Mais combien de temps survivrait-elle encore ? Et survivre pour quoi ?

Avant même que les Invisibles envahissent la Terre, nous, les Terriens avions causé de dramatiques changements, parmi lesquels l’un des plus certains était l’appropriation de l’habitat des autres créatures terriennes, principalement tout au long des deux siècles derniers. En 2070, à l’heure des Invisibles, la majorité des animaux, qu’ils fussent insectes, reptiles, batraciens, mammifères ou oiseaux, avait disparu. Seuls restaient ceux que nous faisions travailler et ceux que nous mangions. Mais, pour quelque étrange raison, les Invisibles avaient donné tous nos animaux comestibles, ou presque tous, à leurs chiens ; du moins est-ce ce qui se passa dans notre région. Nous n’avions plus de moyens d’information sur le reste du monde, hormis une chaine de télévision régionale très contrôlée. Après avoir entreposé les animaux comestibles pour nourrir leurs chiens dans des hangars réfrigérés, les Invisibles avaient transformé nos boucheries en réserves de chair humaine. Pour ce qui était du poisson, seule une zone limitée de pêche nous était réservée, les lacs. La pêche en mer était devenue leur exclusivité et, donc, il en était de même pour les fruits de cette pêche. Restaient les insectes, mais du fait de l’assèchement des forêts et des terres, c’était très peu... Aussi, ne subsistions-nous principalement que de céréales et de racines que nous cultivions.

Nous nous étions habitués aux intempéries de plus en plus spectaculaires, aux sécheresses, aux inondations extraordinaires, à la disparition des espèces et nombreux d’entre nous tentaient de sonner l’alarme car nous avions conscience de l’ampleur de la catastrophe ; mais nul n’avait jamais imaginé une invasion surnaturelle. D’où venaient ces forces invisibles qui semblaient vivre comme nous, mais restaient sans faces, sans voix, sans communiquer ? D’où venaient ces créatures qui nous dominaient totalement ? Venaient-elles de notre planète meurtrie ?

Nos scientifiques avaient réagi fébrilement pendant les quatre premières années pour tenter d’obtenir des données, des échantillons, des manifestations, sans aucun aboutissement. Le taux de suicides avait explosé. Le nombre de fugitifs, par contre, avait diminué rapidement du fait que les forêts étaient jalonnées de pièges, des pièges à loups pour la plupart. Quand un humain était pris, il se donnait généralement la mort à l’arme blanche s’il n’avait pas une dose de cyanure.

Les cadavres ainsi ramassés s’ajoutaient aux stocks de nourriture des monstres, ainsi qu’aux réserves d’aliments du bétail humain. Les femmes, les nourrissons et les hommes qui servaient à nourrir les Invisibles étaient parqués dans des hangars. Celles qu’on trayait étaient séparées de leur bébé par une grille, seuls leurs seins étaient en contact avec l’enfant. Ainsi, on favorisait la production naturelle de lait pendant quelques jours avant que le nourrisson soit abattu en lui brisant la nuque et expédié avec les autres petits cadavres dans une chambre froide. Une fois le bébé éliminé, il était remplacé au sein de la mère par une trayeuse.

Les hommes et les femmes que l’on “élevait” pour la chair étaient agglomérés dans de grands bâtiments insonorisés. Les gémissements auraient incommodé la tranquillité de l’espèce sans face. Ce bétail restait propre grâce aux caillebotis par lesquels s’évacuaient les excréments. Des jets réguliers d’eau froide provenant du plafond assuraient la propreté. Toutes les deux semaines, une seringue leur piquait un bras. Les humains redoublaient alors d’appétit devant leur pâtée. On nourrissait les humains d’une bouillie à base d’un mélange sucré, dont huit pour cent, précisément, étaient de la viande humaine. Les préparateurs du mélange étaient des humains qui n’étaient pas destinés à l’abattage.

Quelquefois, une “bête” tombait malade, elle était immédiatement retirée du bétail et jetée dans un incinérateur. Le personnel qui travaillaient avec le bétail était uniquement constitué d’Invisibles, sauf les préposés à la nourriture et les docteurs, grâce auxquels nous savions ce qui se passait dans ces bâtiments. Ma conjointe, docteur Fone, relatait constamment les mésaventures des uns et des autres dans son journal, le “Clandestin”. Depuis la mort de notre plus jeune fils, Tristan, elle y écrivait notre histoire.

Les Invisibles avaient une cérémonie annuelle, dont la date changeait chaque année, qui prenait place dans le stade. Au centre de la pelouse se tenait un billot et une hache où était égorgé un petit garçon, dont le sang était recueilli dans un vase de verre. Ce calice tournait en une lente ronde avec des pauses régulières. A chacun de ces intervalles, on pouvait voir la quantité du liquide rouge diminuer ; puis, le vase vide était déposé au sol.

Un jour où Tristan faisait du vélo près de notre maison, il fut attrapé. En l’entendant crier, nous nous sommes précipités vers le portail ouvert, au pied duquel se trouvait la bicyclette, tombée sur le côté, la roue arrière tournant encore. Nous vîmes une camionnette démarrer bruyamment. J’alertai la police immédiatement en donnant la description du véhicule et son immatriculation. Comme d’un commun accord, Dominique et moi ignorâmes les mots peints à l’arrière du véhicule, “Sacrifice annuel”. Nous les avions vus mais pas admis, nous les tenions loin de notre conscience, nous voulions que la police commence sa poursuite et retrouve notre fils, c’était tout.

La police réussit à localiser le véhicule et vit à son tour les mots sur le coffre. Les policiers rebroussèrent chemin et rentrèrent au poste. Quiconque interférait dans la cérémonie sacrificielle courait le danger d’être mis à mort. La police n’intervenait plus pour ce type de crime, la police ne protégeait plus les Terriens que contre eux-mêmes, dans l’impossibilité de voir les monstres.

Aujourd’hui, j’ai perdu mon image, je ne peux plus me voir, ni dans un miroir, ni dans les yeux de Dominique que je ne vois plus. Je sentais ses mains, sa chaleur, ses lèvres, j’entendais sa voix. Mais plus rien depuis plusieurs jours. Est-elle morte ? Je ne le saurai sans doute jamais. Maintenant c’est à moi de témoigner, par ces pages, jusqu’au bout. Nous avions pourtant survécu au jour où la Terre s’est ouverte, recouvrant notre ville d’une mer de lave. Nous avions survécu, sur le rocher.

C’est depuis ce jour de la plus effrayante beauté, que nous étions devenus invisibles... nous aussi. Nous étions différents des monstres car nous nous parlions, nous qui n’avions pas été ensevelis.

Le miracle

Sur le rocher, j’ai senti une tape sur mon épaule, puis une autre et une autre. D’autres humains étaient devenus invisibles, ils étaient trois. Nous contemplions la mer de lave asséchée, immobilisée, quand nous en vîmes sortir une nouvelle race de Terriens, des milliers de “nouveaux humains” envahissaient les terres, ils étaient nus et silencieux.

Nous les vîmes, au fil des jours, libérer les animaux qui nourrissaient les chiens.

Les hangars sont devenus vides. Ces nouveaux Terriens et les quelques autres espèces que nous n’avions pas encore éliminées vivront désormais en harmonie, dans le respect de leur territoire, je le sens.

Aujourd’hui, je n’ai plus senti aucun contact, je n’ai plus entendu notre groupe de survivants, aucune réponse, et je me sens très faible, essoufflé, je meurs enfin... comme les autres humains, ceux d’avant les nouveaux Terriens... Les Invisibles ne se sont plus manifestés. Je viens d’ajouter ces dernières pages au Clandestin, le journal de Dominique.
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Pierrick Blin · il y a
Pas mal du tout.

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