6
min
Image de Georges Beckett

Georges Beckett

1439 lectures

108

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
A midi, je rejoins le supermarché d’à coté. Je me plante devant le rayon des produits étiquetés « fast », « rapide », ou « sur le pouce ». Les produits calibrés pour le midi spécialement pour les salariés comme moi. Chauffez deux minutes au micro-ondes, avalez en trois. Plats cuisinés, box, sandwichs, salade. Une farandole de couleurs, de plastique, de boîtes en carton, contenant ce qui à l’origine devait être des aliments sains. Des portions de cosmonaute prêtes à être expédiées dans l’espace. Crevettes et riz a l’espagnole, pâtes carbonara, poulet cinq parfums et Basmati, un choix attrayant de cancers de toutes sorte, estomac, colon, cerveau... Mangez vite et mourrez lentement. Je fume, alors je ne peux pas me plaindre non plus.

Je peine à choisir mon suicide à emporter et on s’agite autour de moi. D’autres veulent leur dose de sulfate et d’huile de palme, et moi je traîne à choisir mon plat rapide, une vraie honte. Je me décide finalement pour une ration de crudités sous vide avec fourchette en kit. Je passe à la caisse automatique qui me dit « bienvenue » avec la voix off de la roue de la fortune. Bientôt, elle connaîtra mon nom en détectant la puce de mon téléphone portable, et elle dira « Bienvenue, George », « Bienvenue, Laura », « Bienvenue, Paul », « Posez vos articles sur le tapis, Georges », « Trois euros, Georges », « À bientôt, Georges ». La caissière idéale. Jamais malade, jamais enceinte, bénévole, toujours de bonne humeur. Et puis, ils lui colleront une perruque et un badge avec un prénom dessus genre Patricia, Claudia, Natacha, et plus personne ne fera la différence avec une vraie. Sauf quand le logiciel déconnera et qu’elle se mettra à appeler tout le monde José.

Ce midi, il fait beau, je vais gober ma ration de l’espace dans le petit parc près des bungalows des handicapés moteurs. Ca ressemble à un village de vacances en bord de mer sauf que si vous habitez là c’est que vous allez crever. C’est une sorte de réserve pour les personnes atteintes d’une de ces maladies dégénératives qui vous digèrent les muscles des jambes, des bras et tout le reste en quelques années. Un mouroir luxueux pour myopathes en fin de vie et autres malades condamnés en fauteuil roulant. C’est là que vivent mes petits Indiens à roulettes. Le centre de leur résidence abrite un merveilleux petit parc à la japonaise. Les bancs sont confortables. Les cerisiers à fleurs sont majestueux et les allées bien entretenues pour que les fauteuils des résidents puissent rouler. Il y a même un petit pont rouge courbé au dessus d’un étang artificiel entouré d'une barrière de protection, l’Asie plus vraie que nature. Avec les feuilles de nénuphar, les roseaux et tout. La municipalité a fait ça bien, ils ont dépensé sans compter pour le confort de mes petits peaux-rouges.

Bien sûr, les bancs dans le parc, les résidents des bungalows ne s’y assoient pas. La plupart peuvent à peine remuer. Alors, ça laisse le champ libre aux salariés des boîtes alentour. À ceux qui, comme moi, connaissent l’accès par le petit portillon discret dans la ruelle adjacente. Un secret bien gardé. Les initiés n’en parlent pas, ils viennent seuls. Ils viennent ici précisément parce que leurs collègues n’y vont pas. C’est ça l’idée : ne pas croiser un lourdingue du bureau. Pour mes petits Indiens, cet endroit c’est un entraînement au paradis, une dernière douceur avant le grand saut, mais pour moi et les initiés, c’est une petite zone de résistance et d’oubli entre deux photocopies, une pétition pacifique contre maître Kanter et ses brasseries bruyantes ou s’entassent nos collègues autour d’un tartare frites, une utopie hors du temps au milieu des cerisiers, des arbres de Judée et des jacinthes sauvages. Une vraie pause.

Je m’installe donc sur mon banc favori au centre d’une petite place bordée de pivoines et de cerisiers vers laquelle convergent toutes les allées goudronnées de la résidence. Le point de ralliement de mes petits Indiens à roulettes. Quand l’infirmière donne le signal, ils sortent de leur réserve et c’est ici qu’ils s’attroupent avant d’aller chercher leurs plateaux repas dispensés par l’infect restaurant d’entreprise d’à coté. À 12 h 30, tous les jours, au centre du parc. Ils ne vont pas tarder.

J’ouvre ma belle boîte en plastique, puis la petite ration de sauce vinaigrette en sachet plastique planté dans mes feuilles de salades livides. Je verse. J’assemble la fourchette en kit encastrée dans le couvercle. Je mélange avec, c’est prêt ! Les baies vitrées de la plupart des bungalows sont grandes ouvertes, leurs longues voilettes flottent comme des drapeaux à l’extérieur. La femme de ménage termine d’astiquer et d’aérer tous les tipis avant l’heure des plateaux repas. Je la vois qui roule son gros aspirateur industriel gris entre deux bungalows.

Ca y est ! L’infirmière résidente s’avance à l’entrée du parc près du petit pont rouge. Elle regarde sa montre. Un coup de sifflet retentit. Le départ est donné. Les premières portes s’ouvrent sur les façades blanches des bungalows. Les concurrents apparaissent aux embrasures. Ils surgissent tout autour de moi aux commandes de leurs bolides électriques, avec leurs membres maigres repliés comme des pattes d’insectes et leurs lunettes sécu triples foyers. Je reconnais quelques-uns d’entre eux. Muriel prend un bon départ. Elle déboule du bungalow trois et propulse son chariot dans l’allée ouest vers le centre du parc. Muriel et ses jambes en mousse : syndrome de Stark-Kaeser, une forme particulière d’amyotrophie spinale. Mickaël échappé du bungalow numéro huit derrière moi, prend la deuxième position. Mickaël, de la grande tribu des Myopathes, qui a cessé de marcher à l’âge de neuf ans, et qui sera mort dans cinq, Mickaël qui peine à piloter son fauteuil entre les massifs de jacinthes de l’allée nord, désavantagé par une pente légère. Muriel Stark-Kaeser est toujours en tête, tandis que Jean-Claude le myopathe roule plein pot derrière elle sur l’allée centrale, la tête inclinée sur le côté comme si un terrible vent de travers soufflait sur son fauteuil. J’aperçois Patrick et sa Maladie de Charcot à ma gauche, Nathalie de la même tribu, pas loin derrière. Et Ignace qui prend la tangente sous les cerisiers à fleurs avachi sur son beau fauteuil chromé. Tous filent vers moi et mon banc.

Muriel arrive la première sans surprise. Son corps filiforme, recroquevillé sur lui-même semble vouloir retourner à l’état de fœtus. Elle me reconnaît et écrase maladroitement les paupières de son œil gauche pour me dire bonjour à la cool. Clin d’œil que je lui renvoie augmenté d’un sourire. Les autres arrivent à sa suite. Mickaël et ses épis dans les cheveux, Ignace sur son chariot d’argent, Patrick avec sa veste de survêt du Milan AC et son dossier de fauteuil en minerve qui maintient sa tête droite. Peu à peu, ils sont tous là, agglutinés autour de moi. Le ciel saupoudre sur leurs cheveux des flocons de pollen cotonneux et transparent dans les rayons du soleil. Patrick triture le petit pilon noir qui sert de commande à son engin avec son bras de momie et roule vers moi. Patrick avec son corps tout en os et sa tête maintenue au garde-à-vous qui lui donne un air si fier, un je ne sais quoi d’impérial. Patrick et son fauteuil décoré d’un gilet jaune fluo d’automobiliste et d’un autocollant « ni pauvre ni soumis » collé sur la batterie. Patrick, mon pote, mon Indien à roulettes qui comme la plupart des résidents ne pourra bientôt plus pousser le manche de son fauteuil pour participer à la course aux plateaux repas : dégénérescence du système nerveux responsable de la motricité. Atrophie musculaire, puis altération de la parole et de la déglutition, paralysie totale, arrêt du système respiratoire, décès. La biographie de Patrick.
— Gnalut Gnorges gna va ?
— Hey ! Patrick ! Ca roule ?
— Ooui, gna oule mais Pplus très wite
— Faut changer les piles du fauteuil, vieux !

Sa bouche se tord en rictus bizarre. Il se marre.
— Alors tu as fait comme je t’avais dit avec Muriel ?
— Ooui, gnais elle weu pas
— Non ? Elle est dure en affaire.

Patrick veut toucher les seins de Muriel avant que sa main ne fonctionne plus. Je lui ai dit l’autre fois de la faire rire, et de lui demander gentiment après.
— Gnan Gnest Pas ça, gnais gne Peut PPas gnouger gnon Bras et gnelle gnon PPlus.

Je designe du menton l’infirmière au sifflet qui a rejoint l’attroupement de chariot au centre du parc, à coté de nous. Et je dis :
— Essaye de peloter l’infirmière.
Nouvelle grimace. Patrick est hilare. Ca racle un peu dans le fond de ses poumons. L’infirmière un peu hommasse s’approche de nous et attrape les poignées du fauteuil de Patrick. Elle me jette un regard vert et gentil.
— On va manger Patrick ? Tu viens ? Muriel t’attend.
Clin d'œil entendu de l'infirmière. Au prénom de Muriel, les yeux de Patrick scintillent comme si le solde de ses forces poussait au fond de ses mirettes bleues, on jurerait à cet instant qu’il va se lever et se mettre à courir. Il percute le manche du fauteuil de son mandibule quasi mort et l’engin tourne d’un quart de tour.
— Gnaut gne gny aille Gnorges, Gnuriel Gnattend.
— Oui, fonce Patrick, et pense à ce que je t’ai dit.

Clin d’œil de Patrick. Bziiii. Il s‘éloigne et rejoint Muriel qui lui sourit de traviole. L’infirmière me regarde en secouant la tête. Je dis :
— Comment va Patrick ?
— Il respire mal.
— Merde...
— Comme vous dites, bientôt on devra le mettre sous appareil.
— Lui qui voulait toucher les seins de Muriel...
— Ah, c’est vous qui lui avez fichu cette idée en tête ?
— Non, c’est son idée mais je l’ai conseillé pour qu’il parvienne à ses fins.
L’infirmière a un sourire maternel, mais fugace.
— Je crois qu’il vous aime bien.
Sans plus de politesse, elle se retourne et me présente ses larges fesses.

Allez on y va ! Ya de la purée ce midi, j’espère que vous avez faim ! crie-t-elle. Et un « Gnoui ! » général retentit au milieu des cerisiers et du pollen tourbillonnant. Le convoi de fauteuils reprend sa route sous le soleil, lentement, comme une caravane fatiguée. Direction l’abominable restaurant dealer de plateaux repas. Je vois l’infirmière qui s’approche des chariots accolés de Muriel et Patrick. Elle chuchote quelque chose à l’oreille de Muriel. Muriel et ses jambes en mousse, Muriel qui retourne à l’état fœtal mais dont la poitrine encore digne rappelle la femme qu’elle a dû être, une belle femme. Et là, je vois l’infirmière qui attrape le bras décharné de Patrick pareil aux bras maigres de ses automates qui assemblent les voitures, et qui l’étend jusqu’au fauteuil de Muriel vers ce qui, je le suppose, doit être l’endroit ou se trouve ses nichons. Pendant une seconde le bras de Patrick fait un pont entre les deux fauteuils. Puis l’infirmière le replace sur l’accoudoir. Patrick rougit. Je souris. Ma salade javellisée est couverte de pollen poilu, mais ce n’est pas grave.

PRIX

Image de Automne 2012
108

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Doumé76
Doumé76 · il y a
J'ai passé un agréable moment à vous lire. Un texte plein d'humanité malgré un humour un peu décalé sur le handicap que j'ai aimé.
·
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Une voix unique qui vous dit: j'ai aimé !
·
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
C'est tellement bien raconté qu'on en oublie la tristesse des différentes pathologies. Une chouette découverte.
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Très beau texte et très fort, bravo !
·
Image de Georges Beckett
Georges Beckett · il y a
Merci, Christian. Tout ça date un peu, maintenant. Mais je suis ravi de voir que ce texte continue à séduire d'autres lecteurs ! ;)
·
Image de jc jr
jc jr · il y a
J'avais aimé le transat et là j'apprécie cette enclave d'humanité au milieu d'une journée de travail.Il n'est pas facile d'évoquer de ces maladies dégénératives, pour lesquelles vous êtres très bien documenté. J'en parle à manière dans " l'essentiel ". J'ai aimé le fil rouge de votre humour, qui jalonne toutes vos descriptions si sincères. Bravo pour votre prix.
·
Image de Georges Beckett
Georges Beckett · il y a
Merci Jcjr pour votre chouette commentaire sur ce texte particulier pour moi. : )
·
Image de jc jr
jc jr · il y a
Viendrez vous commenter " l'essentiel " ?
·
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
je ne suis pas déçue d'être venue faire ma curieuse sur votre page ! Cette histoire est forte, émouvante sans être larmoyante ! Un vrai ton et un rythme prenants. Bref, un régal !
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
Image de Valérie Labrune
Valérie Labrune · il y a
Patrick Barbier avait conseillé ce texte et je suis venue, avide de lire une nouvelle de qualité... Quelle claque ! J'en reste presque sans voix, remuée, admirative, profondément touchée par ce regard littéraire qui dégage beaucoup de puissance grâce à une écriture d'une magnifique humanité, sans jamais sombrer dans le pathos. C'est remarquablement écrit.
Merci !

·
Image de Anonymous71
Anonymous71 · il y a
un oxymore à lire, un sujet grave sous un angle intensément gaï. Que d'émotions! compliments!!!
·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
putain..c'est....fantastiquement immensément humain.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème