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Les hommes-pluie

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Pierre Lieutaud

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Depuis quelques années, personne ne savait pourquoi, l’anticyclone des Açores s’était positionné plus haut que d’habitude et il pleuvait nuit et jour pendant des mois entiers.
Sur le rivage atlantique, les campagnes, les montagnes du cœur du pays, plus loin encore sur le sol crayeux des grandes plaines, les forêts de cèdres, il pleuvait. Sur les villes, les cathédrales, les clochers, les grappes de statues au milieu des places, les cours d’école, les squares, les jardins d’enfants, il pleuvait....
Tout le pays était sous l’eau du ciel...Ce n’était partout que gargouillis de ruisseaux, tapotement de gouttes sur les toitures, grondement de caniveaux et bruits de cascades dans les gouttières...Les rivières gonflaient, les chemins devenaient éponges de boue, les autos, les cars, les camions passaient sur les autoroutes dans des gerbes d’écume et les panneaux d’alarme lumineux clignotaient dans la brume : « Ralentissez, pluie sur 100 kilomètres, la société des autoroutes de l’ouest et du centre vous souhaite une bonne route.. »
L’eau envahissait les terres, avec ses doigts silencieux et têtus qui passaient entre les talus, les arbres, les jardins, elle gagnait les maisons, elle montait, dessinait sur le sol des cercles, des pointes, des arabesques, elle léchait les portes, effaçait les paysages, entrait dans les gares, les postes, les églises...Elle montait toujours...La vérité, la voilà...Les hommes-pluie s’emparaient du monde...Je le sais, je suis l’un d’eux...

Moraines de l’Himalaya

Cachés depuis toujours sous les glaciers du Tibet, dans des grottes scintillantes où coulait l’eau pure de la fonte des glaces, nos corps souples et transparents ployés sous les ogives bleutées des cascades, nous attendions un ordre, une autorisation de sortir au grand air, au soleil, de parcourir le monde...
Notre roi allait et venait, l’air préoccupé. Depuis des jours et des jours il pataugeait dans l’eau, marmonnant des phrases incompréhensibles, regardant la lumière du ciel à travers la glace...Le soir, à la lueur des rayons de lune qui traversaient les parois translucides, il écrivait sur des dalles glacées avec la pointe d’un stalactite...Et le lendemain, la glace en fondant avait effacé son message. Il fouillait dans ses poches pour retrouver les petits cubes de glace avec lesquels il jouait et il n’y trouvait que de l’eau...
- Mes enfants, mes amis, mes frères, le temps change, la terre se réchauffe, la glace fond...Tout devient eau...Le glacier où nous vivons va fondre lui aussi, notre toit va disparaître...Le temps de notre royaume sur la terre est venu...Nous allons quitter l’Himalaya, couler vers les plaines, courir dans les champs, les rizières, les blés, courir encore jusqu’aux rivières dont nous élargirons les lits, jusqu'à l’océan aux eaux salées qui sont nos ennemis les plus cruels, imprévisibles...J’ai réfléchi...Pour ne rien risquer, nous grimperons en haut des plus hautes montagnes, nous nous laisserons emporter par les nuages et de là haut, nous regarderons le monde...Nous deviendrons eau de pluie et nous nous laisserons tomber où nous voudrons..
Alors, un matin, nous avions gravi les montagnes, attendant là haut que passent les grands nuages où nous nous étions glissés....
Et maintenant, en éclaboussures, en rideaux d’eau glacée, en traînes que le vent faisait onduler, nous tombions sur le sol, les routes, les villes, les prairies et les lacs...

Kyoto, le Pavillon d’or, sous la pluie

Mes enfants, mes amis, mes frères, dit le Roi, la pluie a recouvert la terre, la nature se tait, nous régnons sur le monde... Mais la terre se réchauffe toujours plus et la chaleur du soleil risque de nous transformer en buée et un jour nous faire disparaître.

Goutte de pluie 210 236 789 215, en mission

J’étais chargée de trouver une solution...Tout cela tournait dans ma tête...Devenir vapeur, me diluer dans l’air, disparaître à tout jamais, transformé en sève, en humidité, en mousse...J’ai parcouru les terres, glissé sur les dalles rocheuses, traversé les forêts...Rien...Je sentais la chaleur du soleil, je me recroquevillais, je cherchais l’ombre, j’attendais la nuit...Tous les jours, mon corps se fripait, au dessus de moi montait une vapeur. Je m’en allais en brume, en bruine, en rien du tout...

Grand canyon du Colorado

C’est une sacrée entaille dans la terre. Et tout au fond, mêlé aux eaux boueuses venues des plaines d’argile, je dévale la pente...Jusqu’où irais-je ? Je cogne les falaises, je tourne comme une toupie dans les tourbillons, mon corps élastique, souple, emporté par les remous, saute de vague en vague... j’ai peur qu’arrive une cascade qui me transformera en un bouquet de bulles...Vite, il faut que je me sorte de ce traquenard...

Caverne du grand canyon

Et alors, dit le roi, elle trouva la solution... A la sortie d’un défilé où la rivière accélérait son cours, où les branches et les rochers arrachés aux falaises s’intriquaient et faisaient monter le niveau de la rivière, elle aperçut, au raz des flots, l’ouverture d’une caverne où elle entra...
C’est là que nous sommes aujourd’hui, au bord de cet immense lac souterrain que nul ne connaît, à l’abri des voûtes de pierre comme nous l’étions sous les voûtes de glace, sauvés du soleil, de la disparition...Et nos frères se sont réfugiés dans les autres lacs souterrains qui parsèment la terre...La terre se réchauffe, tout est sec et meurt...Attendons mes enfants, mes amis, mes frères.

Krasnodar, Laboratoire de recherche sur le climat

Le roi m’avait chargée d’une mission nouvelle : surveiller le devenir de la terre, cette croûte desséchée que nous avions quittée... J’avais armé un petit nuage et tout seul dans le ciel bleu j’arpentais la terre. En ce moment j’étais au dessus du laboratoire du professeur Oblomov, un climatologue qui faisait autorité dans le monde...D’où j’étais, je distinguais son bureau et une petite foule qui l’écoutait...Que disait-il ? Je m’étais approché des grandes vitres...Mon corps de pluie ruisselait sur les glaces...
- La terre se réchauffe. Toutes nos études le montrent, nous vivons depuis toujours une alternance de glaciations et de canicules, déclara le professeur Oblomov...Et nous nous posons toujours la même question : où donc passe l’eau quand le soleil brûle la terre pendant des siècles, des millénaires ? Réfugiée dans des nuages d’altitude, attendant que baisse la température ? Aucune trace n’en a été trouvée...Partie dans l’espace pour revenir ? Rien ne peut le prouver...
Derrière, des gens éberlués me regardaient... Je devais faire vite, le soleil me brûlait...mon corps me tirait dans tous les sens...
- La pluie, professeur, la pluie !
- Quelques gouttes seulement...L’exception confirme la règle...On peut parfois trouver des reliquats, comme des queues de cyclone, des poches d’eau en voie de disparition, des morceaux de vieux nuages d’altitude protégés du soleil par l’ombre des sommets. Vous en avez un sous les yeux...

Caverne du grand canyon

Il l’a traitée de reliquat, dit le roi, de queue de cyclone, mais c’est parce qu’il n’expliquait rien...Je pense que nous pouvons vivre des jours, des siècles, des millénaires sans être importunés...

Quand revint la glaciation, les glaces emprisonnèrent les hommes-pluies là où ils avaient trouvé refuge. Dans un monde de cascades figées, de stalactites, de patinoires, ils attendirent que revienne la chaleur du soleil. Alors, un petit moment encore, avant le dessèchement de la terre qui revenait, ils montèrent sur les sommets, se glissèrent dans les nuages et les hommes-pluies, en riant, tombèrent sur la terre...



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Gérard Aubry · il y a
Un bel imaginaire en souffrance! G.A.
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Cétacé · il y a
J'ai bien aimé le petit clin d’œil à Gontcharov, et une chute (d'eau?) en clin d’œil positif. Cé.
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Jean Dallier · il y a
Bien vu, inventif... sinon rassurant.,
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. c'est en voyant fondre le monde de glace que j'ai pensé...
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Randolph · il y a
Bien écrit, ouvre l'imaginaire !
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci.N'est ce pas qu'on se croit goutte d'eau virevoltante ou leur roi....
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Randolph · il y a
l'esprit est tellement souple...si on le laisse faire !
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Atoutva · il y a
Une bonne nouvelle puisque l'eau ne disparaitra jamais .
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Pierre Lieutaud · il y a
C'est ce que disent les scientifiques....
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Rio · il y a
Très belle allégorie.
(et que font les grenouilles....)?

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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. Les grenouilles n'y croaent pas...
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Ginette Vijaya · il y a
Le peuple des hommes-pluies a encore de beaux jours devant lui .
Un joli conte qui reprend les thèmes très actuels du réchauffement climatique .

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Pierre Lieutaud · il y a
dans l'air du temps tombe la pluie
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Ody · il y a
joli conte
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. mais pas un compte a rebours de l'eau qui disparaît...Elle se cache et revient et ce sera toujours ainsi...
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Stéphane Sogsine · il y a
Très original. Un style simple et sympa. Un rythme qui maintient l'attention.
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Pierre Lieutaud · il y a
Merci...Dieu sait où va se nicher la pluie. Mais il y en aura toujours, pas où il faut, pas quand on veut, sous forme de tornades plus que de crachins....
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