5
min

Les heures immobiles

1806 lectures

177

FINALISTE
Sélection Public

Drôle d’héritage que d’avoir la faculté de rendre les heures immobiles.

La vie, en général, ne s’arrête jamais. Les secondes défilent, les minutes avancent, les heures s’acheminent vers un avenir incertain. Le temps file plus ou moins vite, mais il est présent en chacun de nous. Il est impossible de le stopper, ni même de l’accélérer. Le tic-tac des aiguilles d’une montre se fait entendre de façon monotone. Le balancier d’une vieille horloge poursuit son mouvement inlassablement. Les chiffres digitaux d’un radio-réveil changent à chaque minute, à chaque heure. Alors ! Le temps existe-t-il ou n’existe-t-il pas ? Moi, pauvre profane, je ne me posais même pas cette question. Je l’aurais trouvé d’une grande absurdité.

Mais le temps peut rester immobile.
Moi, Eglantine, je ne vois que lui. Il est long, très long, trop long. Mes yeux sont devenus couleur de larmes à force de pleurer, mes lèvres ont désormais un goût salé que je ne supporte plus. Il n’y a plus de jours, ni de nuits. Seul l’instant au moment duquel j’ai souhaité si vivement que tout s’arrête, seules ces heures qui s’éternisent et qui s’étirent à l’infini sont en moi.

Ce fut un mardi que la chose, comme je l’appelle, se produisit. Un mardi ensoleillé, lors d’un après-midi à la température douce et clémente. Ce mardi-là ne se différenciait pas tellement des autres jours, des jours qui se ressemblaient tous, plus ou moins.
Je suis une vieille femme, maintenant sans âge, mais ma peau ridée, voire fripée, laisse deviner que je vois le jour de ma mort plus proche que celui où je suis née. Je suis mariée à Charles, autrefois un charmant jeune homme, aujourd’hui un vieil homme silencieux. Il reste assis dans son fauteuil au velours élimé des heures durant, pendant des jours entiers, sans bouger, comme mort. Mais Charles n’a pas trépassé, pas encore. Enfin, pas jusqu’à ce mardi après-midi, doux et lumineux, chargé de la délicieuse odeur des embruns, débordant du bruit des vagues qui s’échouent sur le sable, occupé du cri perçant des mouettes, peuplé du rire et des chants d’un petit groupe d’enfants venus jouer sur la plage.

Notre maison est au bord de la mer, à quelques mètres seulement d’une plage au sable fin, si fin que par grand vent, il tournoie dans les airs dans une danse effrénée. Notre maison est peinte en rose. Lorsque je me rends dans notre petit village de pêcheurs afin d’effectuer quelques achats, les gens me saluent et s’écrient : « tiens ! Voilà Eglantine ! La vieille dame en rose ! ».

Charles était marin pêcheur et passait son temps, sa vie, à voguer sur l’océan à bord de son bateau, par beau ou mauvais temps. C’était son métier, sa vocation, son existence. Il prenait la mer et la mer ne me l’avait pas pris.
Autrefois, lorsqu’il rentrait au port pour quelques heures ou quelques jours, il était vivant. J’avais dû mal à interrompre ses longs discours, à ébrécher sa tendresse excessive servant à pallier son éloignement quasi-permanent.
Mais depuis sa retraite, il n’est plus le même. Sa vie n’est plus que cendres, il l’a brûlée sans se donner la peine d’en conserver une petite parcelle qu’il aurait pu partager avec moi. Son corps est bien là, mais son âme s’est envolée. Elle tournoie au-dessus de l’océan parmi les sternes qui envahissent le ciel. Je lui parle, je lui caresse la main, la joue, je l’embrasse, mais aucune réaction n’émane de son être. Une partie de Scrabble ? Pas de réponse ! Une partie de Dames ? Des yeux fuyants ! Je peux te lire les nouvelles du jour, chéri ? Il se détourne et scrute l’horizon vers son véritable amour. Rien ! Je ne suis plus rien pour Charles. Seule la nostalgie de sa vie passée transperce son regard. Malgré cela, je l’aime et je réitère chaque jour mes petites attentions à son égard.
Je passe beaucoup de temps sur la terrasse de ma maison rose. Je m’assoie dans mon vieux rocking-chair en rotin à la peinture blanche écaillée. Je me balance pendant de longues heures, observant l’océan. J’ai ainsi l’impression de partager quelque chose avec Charles.

Nous sommes mardi. Je le sais car chaque matin je lis le journal. Je le fais à voix haute pour que Charles puisse en profiter, même si cette démarche n’est pas une demande de sa part. Je me dis que, peut-être, un mot, ou une phrase dite au passage, le sortirait de sa léthargie, de son immobilisme. Mais Charles est égal à lui-même, comme hier, comme avant-hier. Le midi, nous avons déjeuné, silencieusement. Charles s’est ensuite assoupi dans son fauteuil favori.
Je me suis installée dans mon rocking-chair. Je ne regarde pas la mer car une autre vision, bien plus joyeuse, s’offre à mon regard. Des enfants jouent sur la plage, sous le beau soleil que nous dédie cet après-midi-là. Ils sont seuls à fouler le sable, pas d’adultes pour les accompagner, pas d’autres promeneurs en vue. Ils rient, chantent, se chamaillent, crient, pleurent aussi parfois. Je m’abreuve du spectacle offert par ces créatures format miniature. Je me régale. Une petite fille, un petit bout-de-chou adorable, chante, inépuisablement. « Bateau sur l’eau, la rivière au bord de l’eau » ! Elle accompagne son refrain en faisant voguer un petit bateau rouge dans une flaque d’eau salée laissée par la mer. Elle n’avance pas plus dans la chanson, elle ne connaît certainement pas la suite. J’ai même fait une entorse à mon quotidien invariable. Je suis retournée un moment dans la cuisine pour sortir du placard cookies et autres gourmandises, et préparer une citronnade bien fraîche à l’intention de ces merveilleux petits êtres. Ils sont contents, délaissant le goûter préparé par leur mère au profit de mon quatre-heures improvisé.
Le cri des mouettes dans le ciel sans nuages, les ronflements de Charles provenant du salon, le joyeux babillage des enfants sur la plage ! Je suis heureuse, je me sens bien !
Grisée par ce déferlement de joie, comblée par cette bonne humeur ambiante, je ferme les yeux et je prie Dieu pour que cet instant ne cesse jamais, qu’il reste tel quel, je supplie le Seigneur afin qu’il m’accorde la grâce de pouvoir en profiter éternellement et qu’il m’accepte pour toujours dans l’instant présent.

Lorsque j’ouvre les paupières, rien n’a changé, tout est là. Je ne vois aucun changement. Mais la métamorphose du temps me happe un peu plus tard.
Moi, Eglantine, je vois le temps passer. Pour moi, les jours passent, les heures passent, les minutes passent, les secondes passent. Mais, tout autour de moi, le monde ne passe pas, rien ne change. Le soleil brille toujours sans laisser sa place au crépuscule, Charles continue de ronfler, la danse des enfants se prolonge. Je panique, je perds pieds, je ne sais que penser. J’ai l’impression que la démence me happe.
Et puis, je me souviens. Je me rappelle. Je fais le lien avec un appel reçu ce matin-même m’annonçant le décès d’une vieille cousine. La cousine Emma, aussi vieille que moi, toute aussi ridée, toute aussi fripée.

Emma ! La détestable Emma ! Emma était méchante, malfaisante, vulgaire, haineuse. Quelques personnes continuaient, néanmoins, à venir lui rendre visite, bien qu’elle ne le mérite pas. Par bonté charitable, simplement ! Je m’étais rendue, à quelques reprises, à ses côtés, par humanité, comme les autres. Emma était là, assise, dans une posture provocatrice. La bouche ouverte, ses lèvres enserrant ses gencives édentées, exposant aux yeux de tous, son dentier flottant dans un verre d’eau, posé sur un petit guéridon près d’elle, dans le seul but de dégoûter ses visiteurs. Elle jurait sans arrêt, lâchait régulièrement des flatulences aux effluves peu ragoûtantes qui nous faisaient se boucher le nez. Cela la faisait rire. Si quelqu’un osait lui en faire la remarque, elle criait de sa voix haut-perchée :
« Bande de crétins ! Foutez-moi la paix ! Attention ! Encore une réflexion et je rote. Je sais roter aussi. »
Elle était ainsi Emma. Et elle ajoutait, sur un ton hargneux, son index crochu pointé vers nous :
« Et puis, je peux tout arrêter, si vous me faîtes chier. Un claquement de doigts, et je vous condamne à rester en ma compagnie le restant de vos jours. Ce serait drôle, n’est-ce pas ? J’ai le pouvoir ! J’ai le don ! »

C’est assise sur mon rocking-chair qui se balance au rythme des vagues que je pris conscience que la cousine Emma, lors de son trépas, m’avait légué son don insolite. Drôle d’héritage qu’elle me faisait là ! Personne ne la prenait au sérieux, et pourtant elle disait vrai.

Depuis ce maudit mardi, je pleure des larmes de vague à l’âme. Si je n’avais pas désiré aussi intensément que dure ce petit moment de bonheur, je n’en serai pas là. Mon Charles, tel la « Belle aux bois dormant », reste pour toujours plongé dans un sommeil éternel. Il est bien mort, il ne se réveillera jamais. Sauf qu’il continue à ronronner et ses ronflements me rendent folle. Les enfants ont cessé de grandir, ils ne deviendront jamais des adultes. Ils sont tels Peter Pan et les garçons perdus du Pays Imaginaire. Ils continuent de jouer sur la plage et je suis condamnée, perpétuellement, à leur servir mes cookies et ma citronnade, à écouter la chansonnette non achevée « Bateau sur l’eau ». L’instant se répète à tout jamais, interminablement. Et ma mort, que je ne voyais pas si lointaine, me semble, aujourd’hui, inaccessible.

Quoique, parfois, une autre pensée m’accable. Emma ne m’a peut-être pas transmis son héritage. C’est alors que j’envisage Charles se réveillant et me trouvant sans vie, inerte. J’imagine une mère de famille, venue chercher ses enfants sur la plage, me retrouvant gisante, mon âme envolée, dans mon vieux rocking-chair dont le bercement aurait cessé. Âme envolée ou âme perdue ? Ce drôle d’héritage n’est-il pas le sacrifice de notre vie ? Le temps passe fatalement. Les heures resteraient-elles immobiles que pour les morts ?

PRIX

Image de Eté 2016
177

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Superbe texte fantastique, mélancolique, pathétique et profond.
Si vous avez un peu de temps devant vous je vous propose une autre méditation sur le grand âge, que j'ai intitulée "A pied c'est bon pour la santé" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/a-pied-c-est-bon-pour-la-sante)

·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Merci Guy !! Et bien sûr, je ne manquerai pas d'aller lire votre nouvelle avec plaisir !
·
Image de Moonath
Moonath · il y a
Merci pour ce bel instant de lecture...
·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Heureuse d'avoir offert cet instant ! Merci !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Bonne chance !
·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Merci beaucoup...mais les jeux sont fait !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Ce sera pour la prochaine fois....
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture, ce soir , en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie Haubot, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole...

·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Merci Marie...et je vais aller te lire également !
·
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Une passionnante lecture, pour une belle finale! +1 Je vous invite à lire et à soutenir mon poème en finale http://short-edition.com/œuvre/poetik/voyage-24 et merci!
·
Image de Dominique Hilloulin
Dominique Hilloulin · il y a
Ben...!j'avais lu ,il y a quelques temps, sans voter, voilà qui est maintenant en ordre. Bonne route vers la finale! Mon poème s'y prépare aussi http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier et attend votre lesture, voire +, si cela vous dit. Merci
·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Merci Dominique ! Je vais aller faire un détour du côté de chez toi également...
·
Image de Juliette Marjani
Juliette Marjani · il y a
Merci pour ce séjour à la mer et ce clin d'oeil à Renaud ("C'est pas l'homme qui prend la mer C'est la mer qui prend l'homme" ). Et cette chute qui suggère que la vie n'existe que dans le changement.
Une coquille à "Les heures [ne] resteraient-elles immobiles que pour les morts ?".
Votre écriture m'évoque à la fois douceur et élégance.

·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Merci Juliette !
·
Image de Fergus
Fergus · il y a
Bonjour, Gwénaelle
Le temps figé : puisse l'avenir nous épargner ce supplice !
Il y a chez ce couple quelque chose de personnes que je connais, du côté du Guilvinec : rien n'est plus dur que la retraite pour les marins-pêcheurs. Et pour leur épouses, confrontées à un mal de vivre qui s'éternise...

·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Je suis flattée alors d'avoir réussi à écrire cet état auquel je n'ai jamais été confrontée... Merci beaucoup !
·
Image de Yannickclaude
Yannickclaude · il y a
Ce temps qui passe que l'on arrive pas a arrêter,heureusement je me suis arrêté sur votre texte qui le valais bien .
J'ai 2 dessins en compétition
http://short-edition.com/oeuvre/strips/allumes-du-bocal-27
et
http://short-edition.com/oeuvre/strips/allumes-du-bocal-28?utm_source=notifications&utm_medium=mail&utm_campaign=Template+77&all-comments=true&update_notif=1465149607#js-collapse-thread-post-96201
si le cœur vous en dit .

·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
Merci !! J'irai y faire un tour bien sûr !
·
Image de Sobier
Sobier · il y a
Intéressante cette Emma...
·
Image de Gwénaëlle Fradet
Gwénaëlle Fradet · il y a
N'est-ce pas !?
Merci pour ton vote :-)

·