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Les Héritiers de Mathurin Rousseau

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Les Héritiers de Mathurin Rousseau

Au Pays nantais, c'est jour de marché sur la place du village de Saint-Julien et le voyageur attablé à l’auberge, observant les allées et venues et surprenant les conversations qui fusent de toutes parts, interpelle le tenancier :
« Dites-moi, mon brave, tous les hommes s'appellent-ils donc Jacques ou Rousseau par ici ?
L'aubergiste le toisant froidement rétorque avec une pointe de dédain dans la voix :
- On voit bien que vous n'êtes pas d'ici, Monsieur, sinon vous sauriez que c'est à cause du Jacques Rousseau qui a été tué au Mans, un brave petit qui n'avait que trente-six ans, c'est bien triste... Et pour la Michelle aussi, sa veuve, pauvre petite !
Notre voyageur apitoyé n'a pas le temps de se demander s'il doit ou non présenter ses condoléances que l'aubergiste, laconiquement, lui lance déjà :
- C'était pendant les combats des Guerres de Vendée. »
L’étranger un tantinet interloqué écoute poliment l’évocation lapidaire de cette page d'Histoire, règle sa note, salue et poursuit sa route perplexe.

Au village voisin distant d'une petite lieue, il décide de s'offrir une halte pour se rafraîchir et, tout en savourant quelques verres de vin de pays, converse plaisamment avec un vieil homme qui connait moult anecdotes locales fort pittoresques. Tout naturellement, le nom de Rousseau est évoqué et l'homme explique :
« Voyez-vous, Monsieur, dans les années mille six-cent-cinquante Mathurin « l'ancien » était dans le village de Saint-Julien un Honorable Homme propriétaire de sa terre avec la Catherine Honorable Femme. A eux deux avec leurs serviteurs et tous leurs enfants ils ne pouvaient pas en venir à bout de cette terre tellement elle était grande, si bien qu'ils avaient du engager des journaliers. Vous rendez-vous compte ?
Notre voyageur qui ne sait pas de quoi il doit se rendre compte hoche la tête sans répondre.
Certains fils, voyez-vous, sont restés sur la propriété pour la faire fructifier et plus tard la partager entre eux. D'autres ont quitté Saint-Julien pour s'installer ici, au Loroux et se sont établis chacun sur sa propre terre. Dans les deux villages, ils ont fondé des familles, créé des clans et oublié qu'ils étaient tous issus de la même racine. Dans tous les hameaux des deux villages vous pouvez frapper aux portes et à coup sûr, Monsieur, un Rousseau ou une Rousseau vous ouvrira !
- Cela ne suppose tout de même pas que les Rousseau se marient entre eux, plaisante l’étranger amusé. Le vieil homme remue la tête, avale une gorgée de son vin qui commence à tiédir mais, n’y prenant garde, il poursuit :
- Le Jacques Rousseau dont on vous a parlé à Saint-Julien, sa cousine Michelle Rousseau était tellement toquée de lui qu’elle a réussi à obtenir une double dispense, paternelle et maternelle, auprès de Messieurs les Grands Vicaires du diocèse de Nantes et qu’elle a pu épouser son cousin en dépit de leur consanguinité. Hélas, Monsieur, le pauvre gars qui s’était engagé dans les combats des Guerres de Vendée a été tué au Mans en 1793. Sa Michelle, inconsolable, est restée veuve jusqu'à sa mort à l'âge de soixante-douze ans. »
Le vieil homme ancien maître d’école et doyen du village est ravi d’avoir trouvé un auditoire attentif, nous les laissons à leur conversation et poursuivons notre propre chemin jusqu’au hameau de la Malonnière à une petite lieue de là.

Ceux des Rousseau cultivateurs par essence mais dont la propriété n’est pas suffisamment étendue pour occuper tout leur temps, ont pris un métier. Ils sont fariniers, meuniers, marchands... et à la Malonnière Louis est tonnelier. Le vignoble qui a beaucoup souffert des Guerres de Vendée produit principalement du vin de chaudière destiné à la production d’eaux-de-vies et Louis fabrique et répare les fûts en bois qui servent à l'élevage des vins et des alcools. Il est un artisan perfectionniste qui a pleine conscience que son travail joue un rôle important dans l'élaboration et le vieillissement du vin.
Louis Rousseau a épousé Françoise Rousseau une de ses cousines d’une branche restée dans le village d’à côté et Monsieur Brevet le maire s’est souvenu longtemps du jour de leurs épousailles. Il a du se lever dès potron-minet pour célébrer pas moins de six unions dans la journée, dont la première à cinq heures du matin... « Quelle idée de se marier à l’heure où il faut aller traire les vaches ! » a commenté Jacques Rousseau.
Ce Jacques-Rousseau-la, frère aîné de Françoise et répondant au sobriquet de « vieux gars » est pressenti pour être son témoin. Vieux gars certes mais plaisantin sans aucun doute, il a l’idée soudaine de profiter des noces de sa sœur et des autres, pour convoler lui aussi et prie son futur beau-frère d’être son témoin, « un échange de bons procédés, pas vrai, et je parie que le père Brevet va tout mélanger ! »
Le malheureux maire, d’autant plus que la promise de Jacques est une Françoise elle aussi, a effectivement mélangé tous les prénoms et manqué tomber à la renverse lorsque l’un des comparants lui a répondu « non ».

Louis et Françoise et leurs trois enfants forment une famille unie et heureuse et lorsque l’oncle Jacques franchit le seuil de la maison c’est la fête pour les benjamines Jeanne-Françoise et Marie-Françoise. Toujours de bonne humeur, et conteur infatigable, il leur rabâche les histoires qu’il a apprises de la vieille cousine Michelle à qui il rendait fréquemment visite lorsqu'il était enfant. Assises sur les marches de la cave, blotties l’une contre l’autre, les fillettes ne perdent pas un mot des récits du joyeux luron installé au cul de la barrique. Elles savent que leur oncle a été prénommé Jacques pour honorer la mémoire d’un vaillant soldat mais comme elles ont entendu parler également d'un autre Jacques Rousseau qui a péri « noyé par accident » dans les marais de Goulaine à l'Anglesort, elles s'y perdent un peu... Aussi, elles ont très peur de l’orage depuis qu’il leur a raconté qu’un très violent orage s'est abattu sur le village d'Embreil et que cinq malheureuses victimes sont mortes étouffées par le tonnerre.
Louis-Pierre leur grand frère les entend s'agiter la nuit dans le lit qu'elles partagent tout près du sien et il n'aime pas du tout que l'oncle mette dans la tête des fillettes des histoires macabres qui leur donnent des cauchemars. S’il perçoit monter de la cave des récits qui peuvent les tourmenter, il les fait vivement déguerpir en tirant affectueusement les cheveux roux qui s'échappent de leurs coiffes de fine batiste. Parce que, voyez-vous, les Rousseau portent bien leur nom, ils sont roux.

Quelques années plus tard, la crise phylloxérique qui détruit une grande partie des vignobles du Pays nantais contraint Louis à abandonner son métier de tonnelier. Il décide de laisser sa terre de la Malonnière à Louis-Pierre son fils aîné qui continuera à la cultiver avec son épouse et leurs enfants. Lui-même se plaît à aller ici et là, entraînant sa famille dans les villages alentour pour offrir ses services et son savoir-faire à des propriétaires terriens. Certains des enfants, s’établiront au hasard de rencontres et continueront d’essaimer des petits Rousseau. D’autres, retourneront au Loroux auprès de leurs racines.

Si nous revenions sur nos pas et retournions au village de Saint-Julien là où commence ce récit, on nous raconterait que, vers l’année 1880, un laitier du nom de Pierre Hivert avait accueilli chez lui un étrange voyageur qui prétendait avoir été ordonné prêtre mais dont on n’a jamais trop su s’il allait de Savoie en Vendée ou bien le contraire. Par contre, lorsqu’il accompagnait son hôte à la laiterie, il s’employait en catimini à la confection d’un fromage que toute la famille appréciait grandement.
Un soir, notre homme demanda de quoi écrire et s’enferma dans le coin de soupente où on l’avait installé. Le lendemain, il n’y avait plus aucune trace de lui ni de son chapeau, ni de sa besace, pas plus que de son bréviaire, tout avait disparu... Sur la table une feuille de papier recouverte d’une écriture fine et soignée n’était ni un mot de remerciement ni un mot d’adieu, c’était mieux que cela : c’était la recette de son délicieux fromage.
Pierre Hivert se précipita à la laiterie et se mit au travail. Bientôt ses clients délaissèrent toutes les anciennes productions et n’achetèrent plus que le mystérieux fromage. Un jour, quelqu’un demanda :
« Dis-moi, Pierrot, c’est quoi ce nouveau fromage ? et Pierre Hivert, décontenancé, de répondre laconiquement : Ben... c’est le fromage du Curé ! »
Le célèbre fromage du Curé nantais qui venait de voir le jour devint un des fleurons de la gastronomie locale et la fromagerie resta à Saint-Julien pendant quatre générations.

Pourquoi cette anecdote ? Pour confirmer s’il en est encore besoin, les dires du vieil homme qui, au début de ce récit, affirme que derrière chaque porte de chaque maison du village se cache un ou une Rousseau.
La mère de Pierre Hivert le fromager était une Marie Rousseau descendante, elle aussi, de Mathurin « l’ancien » Honorable Homme.


Dans la vallée de la Sèvre nantaise tout près de la cité historique de Clisson, au cœur du vignoble, se niche le charmant village du Pallet qui a vu naître Pierre Abélard dont les amours malheureuses avec Héloïse, au début du douzième siècle, sont passées à la postérité.

Quelques siècles plus tard, dans ce même village, Jeanne-Françoise Rousseau la fille aînée de Louis le tonnelier, donne naissance à sa fille Clémentine, le 20 juillet 1875. Jeanne-Françoise a épousé Alexandre Barraud un gaillard moustachu qui a quitté sa Vendée natale et a obtenu un poste de cantonnier en chef qui l'amènera plus tard à superviser l'entretien de la Divatte, l'une des Levées de la Loire longue de près de seize kilomètres. L'homme est apprécié de tous et leur avenir s'annonce sous les meilleurs auspices.
Hélas, après la naissance de sa fille, la santé de Jeanne-Françoise se dégrade et elle n'a pas suffisamment de force pour prendre soin de Clémentine.
Alexandre fort heureusement n'est pas arrivé seul de Vendée, sa mère l'a accompagné et a pris place dans leur foyer. C'est donc elle qui, tout naturellement s'installe au chevet de la malade et veille sur son bébé, petite chose chétive qui donne bien des inquiétudes à toute la famille. Chez les Rousseau c'est la consternation et Louis-Pierre, qui n'a jamais cessé de veiller sur sa sœur, ne compte plus ses allées-et-venues entre Le Loroux et Le Pallet. Navré, il constate que Jeanne-Françoise dépérit de jour en jour et que sa fille ne vaut guère mieux.
Clémentine ne marche pas encore lorsque sa mère décède à l'âge de vingt-neuf ans...
Jeanne-Françoise aurait voulu vivre, voir grandir son enfant, mettre au monde de beaux bambins qui auraient fait la fierté d’Alexandre. Au lieu de cela, elle est partie... partie vers l’au-delà, vers cet Ailleurs de tous les mystères mais pour ceux que contre son gré elle abandonne, la vie doit continuer.

Quelques jours après sa disparition, Louis-Pierre Rousseau ainsi que son père Louis et son frère Auguste-Joseph sont pressentis pour constituer le conseil de famille qui veillera sur la petite orpheline au côté d'Alexandre, son père, désemparé par le décès de sa jeune épouse.
Ancien artisan tonnelier, le grand-père sait très bien écrire et compter, Auguste-Joseph a reçu une solide instruction mais c'est Louis-Pierre, celui qui faisait trop souvent l'école buissonnière qui est nommé par le juge, subrogé tuteur de sa nièce. L'oncle, très ému, déclare « accepter cette mission et promettre de la remplir avec exactitude et fidélité » mais ne signe pas l'acte, il ne sait pas écrire !

Pour mes fidèles lecteurs je précise que la petite Clémentine, petite chose fragile et toute chétive, est intimement liée à tous mes héros de « Partir pour un Ailleurs » et de « Juana et Marguerite » et surtout, qu’elle est la mère de Carmen.
Clémentine ne deviendra jamais très grande mais vivra quatre-vingt-seize ans pour le plus grand bonheur de ceux qui l’ont connue.

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Plume Le chat · il y a
Encore une chouette saga familiale dont vous avez le secret ! Au sujet de petites dames maladives, je connais très bien une chatmoiselle tricolore maigrelette, qui a toujours le nez et les yeux qui pleurent, vomit tous les jours sur les papiers importants et ce, depuis plus de 18 ans ! Et, comme elle devient sourde, elle miaule à faire tomber les murs... Merci encore Françoise, pour ces beaux voyages dans votre famille !
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Paul Thery · il y a
des petites femmes chétives dont la santé préoccupe leur entourage et qui dépassent allégrement les quatre-vingt-dix ans, j'en ai connu quelques unes (à commencer par ma grand-mère, "cette pauvre Éliane, si maigre et toujours malade"...)
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Frnorac · il y a
Quand nous raconterez-vous Éliane ? Il y a certainement beaucoup de belles anecdotes qui nous raviraient... N'hésitez pas à nous en faire profiter ! Françoise
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Flore · il y a
Je vous avais dit que je gardais ma soirée...J'ai lu deux ou trois collégiens et suis venue vous retrouver.
Vous êtes une conteuse-née. Mais, il faur suivre avec tous ces Rousseau. Un plan ne serait pas de trop, vous, vous avez l'arbre généalogique, ça aide...Des études d'histoire ? une formation de généalogiste ? Des pbs de santé, il y a cinq six ans, j'ai fait l'arbre de mes parents. J'ai eu de la chance, tous deux originaires d'Auvergne, et les archives sont en ligne, saf pour quelques petits villages où elles s'arrêtent brusquement parce qu'elles ont été détruites. Une cousine, sur place m'a un peu aidée. C'est passionnant, alors je vous comprends.
A côté de ça, je serais incapable de construire une nouvelle. Bravo !.

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Frnorac · il y a
Même avec l'arbre généalogique c'est très difficile à s'y retrouver, croyez-moi ! Et ils sont plein de Jacques ce qui ne facilite pas la tâche ! Je n'ai aucune formation en quoi que ce soit, je suis juste persévérante, parce que c'est long... très long.
Désolée d'avoir embrouillé vos méninges (rires). Il va falloir demander à Sh.Ed la possibilité d'ajouter des photos !
Plus sérieusement : Avez-vous essayé de comparer vos recherches perso avec des arbres sur Geneanet ? Amicalement et à bientôt - Françoise

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Flore · il y a
Non , parce que les noms prénoms, dâtes de naissances , tout collait. Par contre, il y a un site , j'ai plus la réf. en tête pour le 43 où j'ai pu aider certaines recherches qui se recoupaient avec les miennes. Il faudrait d'ailleurs que je m'y remettent des internautes ont pu apporter de nouveaux actes. Des actes sont quelquefois retrouvés à la suite de successions et viennent enrichir les dossiers. Mes amitiés et bonnes recherches.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une belle histoire familiale. Un vrai talent de généalogiste historienne !
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Frnorac · il y a
Merci Patricia ! J'avais un peu perdu le goût de publier (probablement à cause du Père Noël - rires) Les encouragements que je reçois depuis ce matin me remotivent. C'est gentil à vous de me décorer du titre de généalogiste historienne. Cela me fait vraiment très plaisir - Françoise
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Marie Hélène Peneau · il y a
Les jolis maillons d’une belle chaîne, bravo Françoise. Je suis toujours ravie de vous lire
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Frnorac · il y a
Et comme il est agréable à lire votre commentaire, Marie-Hélène ! J'apprécie infiniment... Françoise
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Dolotarasse · il y a
Vous devez en passer du temps dans vos racines. Un bon retour pour nous ;-).
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Frnorac · il y a
En fait, j'y passe le plus clair de mon temps... de ce temps qui passe si vite ! Votre soutien me va droit au cœur, comme toujours, belle amie - Françoise
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Evadailleurs · il y a
D'anecdotes en anecdotes, une page d'histoire.
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Frnorac · il y a
Depuis que j'ai lu votre commentaire ce matin, je me dis que mes "anecdotes" comme vous les appelez très justement, pourraient faire fureur au JT de Jean-Pierre Pernaut. (j'aime beaucoup JPP). Je nous ai déjà cherché des ancêtres communs mais n'en ai pas trouvé. Et pourtant... En tout cas, merci Eva. Votre commentaire m'a ravie. Bien à vous - Françoise
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