Les herbes hautes

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J'écris des trucs y parait ? ah bon, première nouvelle.

Image de Grand Prix - Printemps 2019
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J'habitais alors chez mon oncle, en Californie. Avec mon cousin, nous nous amusions entre garçons dans les déserts sans fin. Uncle Jim n'était pas fan des grandes villes, ni de San Francisco et encore moins de Las Vegas, plus loin à l'est. C'était au fin fond de la campagne, là où le sable et les coyotes reprennent leurs droits et où la chaleur écrasante des journées n'est rafraîchie que par l'obscurité étoilée de la nuit. Silence et immensité.
« La jeunesse est chose merveilleuse. L'espoir n'est pas mal non plus et le parfait compagnon de ces deux attributs est l'optimisme à l'imperturbable aveuglement. » Cela s'appliquait à Mathieu et moi. Nous étions aveugles et sourds à tout sauf à la beauté de notre jeunesse. Frais et agités, nous avions douze et treize ans. J'étais le plus jeune, je le suivais partout en courant avec des filets pour attraper les mouches. Pas grand chose d'autre à chasser, de toute manière. Uncle Jim restait avec nous le soir et nous regardions des films de cow boy dans le salon, couchés sur le vieux tapis en peau d'ours à manger des merdes du supermarché. C'étaient les vacances que nous aimions et que nous attendions toute l'année, fatigués de Boston et de la ville : la respiration rassurante de la campagne, les vacances d'été, deux mois de sursis sous le soleil de plomb.
À treize ans, Mathieu était déjà mûr et réfléchi. Il était orphelin et vivait chez mes parents à moi depuis qu'il avait neuf ans. Mon oncle et ma tante sont morts dans un accident d'avion. Alors, je suppose qu'il a dû grandir d'un coup. Il a raté les cours trois semaines et puis sa vie est retournée à la normale. Enfin, presque, je crois. Moi, je n'étais encore qu'un gosse, j'avais mes deux parents, j'aimais la télévision et les jeux vidéos, mais aussi la cartographie. C'était une drôle d'occupation pour un gamin de douze ans, et je ne l'affichais pas devant mes camarades de classe.
Mais lorsque nous allions chez Uncle Jim (veuf, des poules et du bétail et sa pipe fumante et sa peau tannée comme du cuir) nous retombions tous les deux en enfance, sans plus penser aux devoirs de mathématiques ou aux conjugaisons d'espagnol ; nous jouions juste dans les collines et jouissions de l'air saturé de sable. Uncle Jim n'avait pas de piscine et, parfois, il nous emmenait à celle de la ville la plus proche. Ensuite, il nous payait une glace. C'étaient de chouettes après-midi.

Les événements intéressants de cet été de l'année 2005 se déroulèrent en une torride après-midi de jeu dans le désert. Il y avait un petit terrain où nous jouions avec le ballon crevé trouvé dans la décharge. Mathieu m'envoyait la balle en criant. Son cri en couvrit un autre, plus ténu, misérable, que j'entendis bel et bien.
— Chut, ta gueule, fis-je à mon cousin.
Il continua de babiller quand à ses exploits footballistiques, mais moi je m'en étais désintéressé totalement, car j'entendais de nouveau le cri. C'était plus un gémissement qu'un cri en bonne et due forme, mais c'était là. Au début, j'ai cru que c'était un coyote blessé dans les herbes hautes, mais c'était un petit garçon. Je ne le voyais pas en entier, seulement un bras dépassant des tiges sèches. J'ai appelé Mathieu pour qu'il vienne.
— Eh. Eh !
Je parlais à la personne dans les herbes. Mais la personne ne répondait pas. J'avais déjà vu quelqu'un de mort, quand j'étais petit (une vieille femme qui s'était ouvert le crâne devant une supérette) et j'ai tout de suite senti le sang, avant même de l’apercevoir. Mathieu avait encore le ballon sous le bras.
— C'est quoi ? s'enquit-il. Un coyote ?
— Non, je croyais mais on dirait pas. C'est un enfant.
J'en étais sûr, désormais. J'ai écarté les herbes, plus téméraire que mon cousin malgré la peur qui m'étreignait. Les gémissements étaient à glacer le sang. C'était bien un jeune enfant.
J'aurai parié sur neuf ou dix ans, pas plus. Il était tordu d'une drôle de manière. Sa jambe faisait un angle étrange et son torse était tout sanglant, comme s'il s'était fait lacéré par d'énormes griffes. Et c'était certainement le cas, mais je ne pouvais pas deviner. J'entendais la respiration épaisse de Mathieu juste derrière mon épaule.
— Tu nous entends ? demanda-t-il d'une petite voix.
J'ai répété plus fort. L'autre n'a pas répondu. J'ai vraiment cru qu'il était mort à ce moment-là parce qu'il a arrêté de s'agiter faiblement et de sa gorge est sorti un gargouillement bizarre. Nous étions aussi immobiles que des statues de cire.
— On fait quoi ?
— Je sais pas. On doit aller le dire à Uncle Jim.
— Tu veux que j'aille le chercher ?
Mathieu a grimacé.
— Je veux pas rester avec ça.
Pour moi, c'en était fini du petit corps. Il avait rendu son âme, son dernier souffle, où qu'importe la chose que l'on rend quand on est mort. J'ai haussé les épaules. J'étais mal à l'aise, dansant d'un pied sur l'autre, et irrité par son comportement.
— Eh bah, vas le chercher, toi. On peut pas le laisser là.
— Ça te dérange pas de...
— Vas-y, que je te dis. Grouille, ça me fout les jetons.
Mathieu sembla hésiter. Mais de toute évidence, il ne voulait pas rester en compagnie d'un cadavre (c'était compréhensible, il était moins courageux et un peu plus traumatisé ; après tout, il était dans l'avion quand ses parents sont morts, ce n'est pas rien) mais n'était pas sûr de vouloir me laisser ici non plus. Il a haussé les épaules comme si c'était une blague et a posé le ballon par terre.
— Bon, okay, a-t-il dit en essayant d'être cool.
Je n'en menais pas large. Il m'a fait un signe de pirate (doigts sur la tempe et grand geste du bras) pour me saluer et il est parti.
Je l'ai regardé s'éloigner dans la poussière avec ses chaussures aux semelles ballantes et ses cheveux très noirs, qui brillaient sous le soleil du désert.

Je ne savais pas quoi faire, alors je me suis assis dans l'herbe. Je n'étais pas sûr de moi ; je l'ai fais en hésitant, comme si en remuant trop les broussailles j'allais réveiller le mort. C'est drôle de se dire qu'on est en compagnie d'une personne morte. C'est un être humain, et en même temps ça ne l'est pas. Comme un objet très réaliste, assez pour être perturbant, qui avait l'air de vouloir bouger de lui-même mais qui, dénué de conscience, ne pouvait faire un geste. À l'époque, je ne savais pas trop ce qu'étaient les mécanismes de la conscience, mais, avec mes mots de jadis, je me serais sûrement exclamé quelque chose du genre « Il a encore l'air d'être là mais il est parti » suivi de mon caractéristique « Je sais pas comment expliquer ». Quand on a douze ans, on a tout plein d'idées qui bourdonnent dans la tête et pas assez de mots pour les exprimer. C'était perturbant, et en même temps assez grisant.
Soudain, alors que j'étais perdu dans mes pensées, à me demander dans mes fabulations métaphysiques ce qui pouvait bien se passer quand on était parti, le cadavre a repris vie. J'ai sursauté. En fait, je me suis levé en précipitation et ai fait plusieurs pas en arrière, haletant comme un animal effrayé, ce que, dans un sens, j'étais. Le cadavre a roulé sur le côté avec un râle terrifiant, j'ai encore sursauté. C'était étrange, je ne me sentais plus tant effrayé que ça, au final. J'ai refais un pas en avant. S'il n'était pas mort, alors ça voulait dire que je pouvais l'aider. Mathieu était parti depuis trop longtemps pour que je le rattrape et qu'il m'aide à porter le garçon jusqu'à chez Uncle Jim.
Je l'ai observé de plus près. Il avait la peau pâle, les cheveux sombres et couverts de poussière, les yeux clos, et quand il les a ouverts, j'ai vu qu'ils étaient aussi sombres que sa chevelure. Il avait l'air frêle et je lui trouvais une ressemblance avec le petit vagabond dans Tom Sawyer. Comme si je cherchais à le rassurer, je me suis approché et assis à nouveau, tout près, en aplatissant les herbes.
— Tu m'entends ? Si tu m'entends...
Si tu m'entends quoi ? Fais un signe ? Le gosse avait l'air d'avoir même de la peine à respirer. Ça allait être compliqué qu'il cligne les yeux, qu'il fasse un signe de la main ou même un salut nazi. Cependant, je caressais l'illusion qu'il allait me répondre d'une voix caverneuse, comme un vieux monsieur, qu'il allait dire quelque chose, car son corps tout entier semblait me répondre. Il trembla un peu et ses yeux, qui s'étaient voilés, retrouvèrent une lueur de vie.

Dans une impulsion enfantine et peu réfléchie, j'ai pris sa main dans la mienne et je l'ai tant serrée que j'ai eu peur de la briser. Elle était molle et moite, poisseuse de sang, incrustée de sable et ça me faisait des chatouilles. Je n'étais pas dégoûté. Assis à côté du plus-si-mort-que-ça petit garçon, qui au final ne devait pas avoir plus de deux ans de moins que moi, je me suis senti brusquement apaisé. Tranquille, j'ai haussé les épaules comme s'il m'avait répondu.
— Comment tu t'appelles, hein ? Tu ressembles à Huck dans Tom Sawyer. C'est drôle parce qu'on me dit que je ressemble à Tom Sawyer à moi. Mais je m'appelle Luck. Luck Wallace. Je viens de Boston.
Il ne disait rien (bien sûr qu'il ne disait rien !) et sa tête roula sur le côté, mais ses yeux étaient ouverts et attentifs, bien que voilés par la douleur. J'ai continué, toujours en essayant de le rassurer.
— Je joue souvent ici avec mon cousin. Il s'appelle Mathieu, avec le même nom de famille que moi. Son deuxième prénom est Tom, d'ailleurs, c'est drôle. On est là pour l'été chez Uncle Jim. Mathieu est parti le chercher. Pour toi, j'ai ajouté au cas où il se poserait la question.
Le garçon avait un regard flou et son corps était immobile. Je faisais attention à ne pas regarder sa jambe et son torse, parce que ça me retournait un peu l'estomac. Mon truc, c'était plus les cartes que la biologie, et je n'étais pas intéressé à connaître le fonctionnement d'une articulation.
Mais j'étais curieux. Était-il mort un instant puis était revenu ? Revenu d'où ? Ça ne coûtait rien de demander. Mes mots étaient hésitants, comme si j'avais peur de le blesser plus qu'il ne l'était en disant une bêtise.
— T'étais parti où tout à l'heure ? T'étais là, mais tu l'étais pas. T'étais où ?
Comme il ne disait rien j'ai pris les devants. Son pied était pris de tressauts nerveux. Je pensais à mes cartes, mais je pensais aussi à Dieu. J'avais l'esprit ailleurs.
— Si c'était la mort, t'as pas l'air d'avoir peur. On peut visiter la mort et revenir ? Personne ne m'a jamais dit à quoi elle ressemblait...
Serrait-il ma main, à cet instant précis ? Je n'étais pas sûr.
— Même Mathieu qui l'a vue (enfin, je sais pas si on peut dire qu'il l'a vue, mais il a vu des gens morts, et ses parents aussi) quoi qu'il en soit il n'en parle pas. Mais toi...
Je n'arrivais pas à l'expliquer. Ses yeux à lui me parlaient. Je ne comprenais pas ce qu'ils me disaient, et pourtant ils le hurlaient. On aurait dit que toute la vie qui lui restait était allée dans son regard.
— Je sais pas comment expliquer. Si tu l'as vue, alors, tu dois savoir à quoi elle ressemble. On dit qu'on voit un grand flash blanc ou un truc du genre. Éblouissant. Peut-être même que ça fait du bruit, peut-être qu'on entend les anges et tout ça. Tu crois en Dieu ?
J'ai senti que oui.
— Moi je sais pas. C'est compliqué, comme question. Comment on peut choisir si on croit à quelque chose qu'on a jamais vu ? Ou alors c'est juste moi qui l'ai jamais vu. Je suis peut-être trop jeune. Parfois je me demande si je le saurai un jour. On peut mourir sans rien savoir ? J'ai l'impression que si on le sait pas on peut pas partir. Mais toi tu sais, maintenant, hein ? Peut-être qu'on meurt deux fois. Une fois juste pour voir et une deuxième fois en vrai. Mais toi tu vas pas mourir en vrai. On va te sauver, je me suis dépêché d'ajouter pour ne pas l'inquiéter.
Je guettais l'apparition de Mathieu et Uncle Jim au loin, et sûrement une voiture de police. Il aurait aimé avoir son téléphone pour leur dire d'appeler une ambulance, mais il était resté à charger dans sa chambre. De toute façon, on ne capte rien dans le désert.

Mais ni Mathieu ni la police ni qui que ce soit n'arrivaient. Je me demandai soudain ce qui avait bien pu lui arriver, à Huck. Il avait l'air de s'être fait charger par un rhinocéros. Qu'a-t-il bien pu lui tomber dessus, ici au milieu du désert ? Il aurait pu dégringoler d'une falaise mais il n'y en avait pas par ici. Avait-il rampé jusqu'à arriver dans ces herbes hautes ? C'était peu probable, je m'en rendais bien compte. Ou alors un coyote ? Du genre énorme et agressif qui lui aurait bondi dessus. J'imaginais toutes sortes de scénarios, mais n'osais pas les évoquer à voix haute de peur qu'il ne réagisse mal. Comme s'il pouvait réagir à quoi que ce soit.
Comme pour me contredire, le petit à répondu d'une torsion nerveuse du bassin. Je continue de l'appeler petit parce que, dans ma tête, si je n'étais pas très grand, il était carrément minuscule. Tout recroquevillé entre les herbes hautes, avec sa jambe en lambeaux et son teint blafard. Il avait l'air une personne très âgée dans le corps d'un très jeune enfant, et ça m'intimida à partir du moment où je m'en rendis compte. Quid des réincarnations ? J'ai voulu lui demander, mais les mots sortaient en cascade de ma bouche et ça n'avait pas beaucoup de sens.
— Alors, si t'es pas revenu, t'as eu d'autres vies ? Je ne sais pas si c'est permis. Enfin...
Je n'arrivais pas à m'exprimer comme je le voulais
— ...du genre, si dans la Bible c'est un truc qui se fait. Je crois pas. Je l'ai pas lue en entier, après, la Bible. Je préfère aller à l'église. C'est bizarre de pas croire en Dieu et d'aller à l'église ? Le truc c'est que j'aime bien les chants, j'y chantais quand j'étais petit. Je crois pas avoir déjà entendu parler de réincarnation. Sauf pour Jésus. Même s'il s'est pas vraiment réincarné vu qu'il est revenu en temps que, tu sais, lui-même.
Et puis soudain, un brusque idée m'est venue.
— Tu parles anglais ? Serre ma main si tu parles anglais. ¿ Hablas inglés ?
Sa main était toujours aussi molle et poisseuse dans la mienne et d'un coup, je n'ai plus aimé ça. J'ai ouvert la paume et observé ma propre main, désormais couverte de sang. Qu'importe s'il parlait anglais ou néerlandais, en vérité, vu qu'il ne répondait pas, mais ça me tenait à cœur parce que je voulais qu'il me comprenne tout à fait. Je ne voulais pas qu'il s'abandonne au monde invisible et qu'il quitte son corps. Je voulais qu'il reste là parce que nous allions le sauver. Mais pourquoi Mathieu prenait-il tant de temps ?

Je voyais dans le trajet du sang sur ses bras des rivières, des petits lacs et des ruisseaux. Je me mis à les suivre du bout du doigts, comme si je traçais une carte menant à Dieu, à la mort, ou à la vie éternelle ou à quelque chose d'autre. Comme quand, petit, j'avais dessiné une carte du chemin menant à l'église et que j'avais ajouté une route fictive qui sortait de l'espace deux dimensions et montait au ciel. J'étais en pleine phase agnostique, et être confronté à un état si proche de la mort agitait ma réflexion.
— Tu sais, j'ai dit, quand mon oncle et ma tante sont morts, j'ai commencé à les voir en rêve, parfois. Du coup je croyais que c'était là qu'allaient les esprits des gens morts, pendant plusieurs années. Et puis, un jour, j'ai compris que c'était pas vrai, les rêves, juste une illusion parfois super ressemblante de la réalité. C'était perturbant parfois même.
Ce thème était de ceux qui me tracassaient. Ne pas savoir, pour mon esprit avide, était impardonnable.
— Je ne sais où ils (j'avais failli dire vous) vont, ça me perturbe un peu. Ça paraît un peu gros, de juste disparaître, non ? Aller nulle part ou alors aller partout à la fois. Se dissoudre, j'ai ajouté, avec l'image d'un sucre dans le chocolat chaud dans la tête. Ou se perdre, ou se trouver. C'est une vraie énigme. T'as vu quoi, toi ? Le flash ? Les anges ? T'as vu Dieu ?
Je ne pouvais imaginer un enfant si jeune aller en Enfer. C'était impensable, contradictoire. On pouvait pas avoir tant péché que ça en dix ans, non ? Peut-être qu'il avait déjà volé une pomme ou un bonbon ou avait tiré les cheveux à sa petite sœur. Peut-être, de colère, avait-il cassé un vase ou insulté sa mère. Moi, je n'insultais pas ma mère. Pas spécialement par peur de finir en Enfer (j'avais du mal à me faire à cette conception et encore plus de mal à y croire) mais juste parce que. J'aime ma mère, qu'elle repose en paix aujourd'hui. Je ne voulais pas parler de l'Enfer devant lui au cas où il ai peur.
— Je pense pas que t'aies vu Dieu. Je me trompe ?
Je me suis tu un instant, parce que je ne savais plus quoi dire et aussi parce que je me sentais mal. J'avais l'impression que j'étais en train de le perdre. Son regard était voilé et ses yeux se fermaient un peu. J'ai serré sa main, il les a rouvert mais on aurait dit qu'il ne voyait rien. Je l'ai appelé par son nom.
— Ça va, Huck ? Tiens le coup, mon vieux. Ils vont pas tarder. J'en suis sûr. J'en suis sûr.
Mais c'était moi que j'essayais de convaincre, en vérité. J'avais peur qu'il meure maintenant. Et puis, comme s'il émergeait de nouveau avec un grognement humide, il est revenu. C'est toujours resté un mystère pour moi, là où il partait durant ses absences, même si je me doutais bien qu'il perdait connaissance quelques secondes ou que son esprit se perdait dans une douleur frôlant la démence. Je n'en étais pas certain. Mais presque.
— T'as mal ? Bien sûr que t'as mal, pardon.
C'était comme s'excuser à une pierre. Huck ne répondait pas, battait un peu des paupières. J'ai vraiment cru qu'il allait y passer, mais j'avais encore des choses à lui dire.
— Tu sais, j'ai lu un article sur les rêves et un type qui s'appelle Freud dit qu'on peut en tirer des significations. Je pense que c'est n'importe quoi. Les rêves ne sont pas une science exacte. Pas comme, je ne sais pas, les cartes, par exemple. C'est ce que je fais, moi, des cartes. Je les trace et j'étudie les terrains. Enfin, je fais beaucoup de recopiage, mais il paraît que c'est comme ça qu'on appr...
J'ai ouvert la bouche.
— Merde.
Huck s'était mis à convulser faiblement.

C'est le moment où j'ai vraiment commencé à avoir peur. Il émettait des gargouillis bizarres du fond de sa gorge et ses yeux se révulsaient. J'étais triste parce que je pensais qu'il allait mourir, mais j'avais aussi une frayeur inexplicable qu'il ne meure pas et qu'il se remette à parler ou qu'il se redresse d'un coup. Et puis la connexion s'est rétablie. Il tremblait beaucoup, et quand, dans un éclair de lucidité, ses yeux ont croisé les miens pour s'y accrocher comme à une bouée de sauvetage, j'ai senti nos âmes se lier de manière indélébile. C'est comme si, d'un coup, je pouvais lire dans son esprit, comme s'il me livrait ses secrets à l'oreille. J'ai entrevu sa vie en une seconde fugace. Les vieilles baskets qu'il avait aux pieds, les matchs de rugby, le hockey sur glace, beaucoup de sport, et puis un très grand chien noir qui jappait en sautant partout. De la peinture, des fleurs désertiques, un coyote aperçu fugacement du coin de l'œil lors d'une balade loin dans les terres arides du Nevada. Il y avait aussi une vieille femme aux mains jaunes et aux yeux gris, et puis une petite fille blonde. J'ai vu tout ça l'espace d'un instant et celui d'après c'était envolé. Pourtant, ça ne me quitta jamais vraiment par la suite.
Ses yeux fixes et calmes sur les miens me rassurèrent. Il était là, tout à fait et entièrement présent, et il m'offrait la totalité de son attention. C'étaient les derniers instants, je le sentais. Sa main a enfin serré la mienne et ça m'a donné du courage.
— Tu sens ? Ça sent comme le blé brûlé. Pourtant il y en a pas par ici, juste du sable et des herbes hautes. Tu sais, j'ai déjà vu une personne morte, et tu ne lui ressembles pas du tout. Alors ne t'inquiète pas.
Je parlais vite parce que je sentais qu'il s'éloignait encore. Sa conscience allait et venait comme un boomerang paresseux. Sa tête roula sur le côté mais ses yeux suivirent les miens sans les quitter. Je voulais encore en dire tant, avant de le perdre, même si, dans mon esprit, un enfant était immortel (Mathieu en avait bien été la preuve, non ?) et ne pouvait pas mourir comme toutes ces grandes personnes. À croire que, passé un certain âge, on était pressé de partir. La plus jeune que je connaissais avait seize ans et c'était plus vieux que le petit Huck, alors le petit Huck ne pouvait pas mourir.
Et pourtant, c'est ce qu'il a fait. Ça aurait été romanesque qu'il murmure un unique merci du bout des lèvres et qu'il ferme les yeux, mais il ne l'a pas fait. À la place, son regard a perdu toute sa vie d'un coup et il s'est figé après un dernier sursaut.

J'ai hésité longtemps. Devrais-je lui fermer les yeux ? J'ai pensé que oui. Il était parti alors il ne devait plus rien voir. La dernière chose qu'il avait pu apercevoir était le ciel immense de juillet, grand et gris et si lumineux. Je me suis mis à le regarder aussi. Peut-être que je pouvais retrouver la connexion une dernière fois mais elle s'était éteinte en même temps que lui. Huck était mort.
Je me suis levé avec des gestes lents. Il ne fallait pas faire de bruits pour ne pas réveiller le mort. Je savais qu'il était inutile de lui secouer le bras ou de lui mettre des claques parce qu'il n'étais plus. Plus du tout. À cet instant, il ressemblait tout à fait à la mamie morte devant la supérette. Ils respiraient le même air. Mais je n'avais pas peur, pas plus que j'avais eu peur quand j'avais vu la vieille dame se fracasser le crâne contre le pavé. À présent, je savais qu'il y avait quelque chose après la mort : un grand apaisement, une douceur, et une odeur particulière de sang dans l'air. Je l'avais réalisé totalement, il n'y avait pas de doute possible. Il n'avait pas l'air en paix mais je savais qu'il l'était. J'ai lâché sa main ; ça ne se fait pas de tenir la main d'un petit garçon mort. Et puis j'ai attendu Mathieu et Uncle Jim. J'aurais presque aimé chanter une berceuse, un truc doux, pour passer le temps, mais en fait je préférais écouter le silence. Le vent et ma propre respiration à moi, qui étais bien vivant. C'était apaisant.
Ils sont arrivés peut-être dix minutes après, mais j'ai eu l'impression d'attendre des années bien que ça ne me dérangeait pas plus que ça. Uncle Jim a couru en descendant de la voiture de police et j'ai remarqué que Mathieu était resté à l'intérieur. Avant que l'on ne m'emmène à l'intérieur de l'habitacle, j'ai jeté un dernier coup d'œil à Huck, caché par les herbes hautes, pour lui dire au revoir. Ce fut, et c'est encore à ce jour, la conversation qui m'a été la plus chère, même si je n'ai jamais reçu aucune réponse.
Ou peut-être que si. J'avais reçu toutes les réponses que je cherchais.

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