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Les glyphes de R’lyeh

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Fabien Hoarau

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Tenant entre ses mains, le visage arraché de sa morte moitié, il hurlait vers le ciel des mondes infinis une tristesse sans repos.

L’odeur, oh quelle odeur nauséabonde lui rentrait dans les narines, il ne respirait que l’essence hideuse des cadavres plantés en plus de sa femme pourrie entre ses doigts.

Entre la putréfaction des baleines et de la décomposition des mollusques fleuris comme des champignons à l’intérieur du plus écœurant des corps abandonnés par le souffle de la vie, la température ardente pesait son kilo dans le halo de l’homme plongé dans les ténèbres.

On pouvait voir dans les trous des chairs échouées sur les berges du port d’Ard-khor, des insectes nécrophages abrités comme des abeilles dans leurs alvéoles engorgées de sang et d’huile d’or noir.

La chair putride ne suffisait plus pour ces mange-morts, ils se pressaient sur le seul misérable encore respirant.

Étouffant sous les crocs des charognards, l’homme se débarrassa sans trop de mal de l’offensive ardemment chargée.
Quelques gestes et quelques frissons le libéraient, il pouvait désormais récupérer un horrible bol d’air chaud.

Comme cela n’était pas assez, un miel de pus arrosait le sol et les genoux de l’homme plié dans l’alcôve d’un mont de récifs ruisselant de sève humaine et inhumaine.

D’une vague montée, l’homme se faisait avaler avant de s’y noyer. Un tentacule d’algue lui rentrait dans la gorge et quand il atteignît le fond de son cœur, un cognement à la porte le réveilla de son rêve.

Après avoir lâché une bonne rincée de bave sur son bureau, il se redressa en lâchant un bref de mot de bienséance vers la porte frappée.

« Entrez!

- Bonjour, euh... Je dérange?

- Suffisamment Monsieur, mais venons-en au but. Je suis bien debout, un peu tordu sans être trop tendu...
Alors? Pourquoi venez-vous me faire chier après mon cauchemar de merde?

- Soit. On ne m’avait pas menti sur votre état déplorable et à votre chaleur détestable...
Je suis le porte-parole du compte de Sharkwhale, nous sommes au point de désespérance pour venir vous quémander. Je ferai l’effort d’oublier vos derniers mots...

- mouais, mouais... il vous reste trois secondes pour attirer mon côté lumineux, allez-y! Parlez qu’on en finisse!

- Mmm.. Bon, nous avons un problème lors du testament du compte, un homme a volé ses dernières paroles sur une bande magnétophonique. Tout pourrait changer s’il y a une encontre avec le manuscrit du défunt.

- Et en quoi cela me concerne?

- L’argent Monsieur. On pourrait vous payer grassement, il me semble que les affaires qui vous concernent ne pourront plus alimenter vos addictions à l’alcool et aux narcotiques...

- Déposez vos pistes sur le sol, entre deux vomissements, j’y jetterai un œil, si le destin me pousse sur votre affaire... Je vous appellerai au cas où, partez! Et arrêtez de me casser les testicules... »


La porte claqua et le choc contre le mur renversa la dernière bouteille sur le parquet.

« Et merde! Ça en fait des bouts de verres perdus pour aujourd’hui! »

Le destin l’emmena devant une photo arrosée de liqueur qui sortait du dossier de l’emmerdeur passager.

Il le connaissait ce visage, bien trop pour ne pas avoir un sursaut dans son passé pas si lointain.

En replongeant dans son cauchemar, il avait le crâne de sa femme entre les mains, paré de limaces grouillant de vers pleins.
Quand le corps sans vie partait en poussière de cristal, l’homme cria jusqu’à la réalité.

De nouveau accroupi devant le puzzle de sa seule et dernière bouteille, il chassa son arrière-train sur les bouts aiguisés derrière lui.
Un hurlement moins douloureux que son âme s’échappait.

« Zut de flûte de chiasse! »

Après un passage à la salle de bain et quelques punaises enlevées de sa peau, il épongeait le sang sur ses cuisses qui coulait encore en ramassant l’affaire restée à terre.

« Que fait la photo de Gabrielle dans cette affaire? En quoi, serait-elle concernée? »

Quand la troisième goutte toucha le sol, un grondement vibra entre les planches et un surplus de courant flamba les câbles de son ventilateur.

« Quoi encore!! C’est quoi le problème?? Ça n’arrête pas! »

En jetant son siège sur les plinthes qui se cassèrent dans l’élan, le détective se dirigea vers les plombs pour les remettre.

Un claquement jouissif d’un premier coup!
Les flammes s’éteignaient d’elles-mêmes en une fumée noirâtre et la lumière éclairait de nouveau l’antre de l’homme abandonné par l’espoir.

La sonnerie du téléphone tonna au point qu’il sursauta.

« Allô!

- Détective Samson?

- Lui-même

- Seriez-vous intéressé pour l’affaire du siècle? Les funambules du cirque sans teint vous proposent des réductions imparables à leur prochain spectacle, il se...

- Vous vous foutez de moi??
Il y a des gens qui glandent et qui veulent bien glander sans être pris par des vilains compagnons comme vous!
Non mais! Je vous...

Une voix changeante et effrayante pleurait d’un ton et demi en dessous du possible le coupa dans sa phrase.

- Herbert... grrr. Zzziip... pourquoi m’as-tu laissé... Herbert, mon... amour... shplaash!

Les murs tombaient d’un fracas d’un océan en colère, Herbert flottait dans l’onde comme un appât.
La bouche bouchée par une trompe de ventouses l’empêchait d’inspirer, il pleurait sans douceur et ressentait la douleur des corps vidés par la mort.

La falaise épiait le spectacle avant de d’être prise par la morsure d’une créature du monde des dimensions oubliées.

L’immondice des abysses saisissait les membres de l’homme maudit pour lui séparer ses bouts de corps.

Même après la mort, la souffrance perdurait. Herbert sifflait continuellement un braillement, celui de l’horizon beuglé au-delà de la profondeur des univers.

Enchaîné par des cordes de pécheurs invertébrés, la frayeur de l’inépuisable dévoreur lui rentrait à travers les os. Il pouvait tant pleurer, gémir et espérer une fin, mais il n’y a pas d’espoir au sein des toiles de R’lyeh.

Le cercle d’invocations brillait sur la plage de coraux brisés, laissant le necronomicon à la portée d’un futur désespéré qui rêve d’un pouvoir trop grand.

Herbert n’a récolté que le néant derrière le rien. L’orgueil de cet homme ne trouvera jamais la paix.


« Léviathanphobie »
Suivi psychiatrique d’Alfred Kraft par le Dr Föll
Arkam District, 1907



6 mars 1908

« Depuis la parution de son papier au journal du "Whitechilled", la folie de monsieur Kraft a dépassée les limites de notre médecine. Il est arrivé au point où seule la lobotomie pourrait l’empêcher de faire et de se faire du mal.

Les soignants en ont assez d’éponger le sang de son crâne sur les murs et de chercher les bouts des morts dans les couloirs.
Même en tant que médecin, je ne peux plus écouter ses fadaises et exécuter autant d’autopsies par ses faits. »


8 mars 1908

« Ce qui était un homme est devenu une empreinte d’une autre chose, il s’est dépossédé de son identité. Je crois qu’il ne faudra bien plus qu’un trou dans le crâne pour le maintenir loin des autres.

Je n’ai jamais vu autant d’atrocités faites par quelqu’un...
Je ne sais pas comment il a pu arracher les yeux d’un patient par la bouche et comment ces coquillages ont poussés sous la langue... »


1 avril 1908
9h am

1 infirmier est mort ce matin avec le thorax absent; l’intérieur cautérisé, paré d’encre de seiche et de mollusques vivants.

Cette après-midi, je préconise une séance d’électrochocs plus virulents sur près d’une heure.

J’examinerai ce qui grandit dans son abdomen après l’intervention.

Aussi surprenant que fascinant, cela ressemble à un livre...
Peut-être aurais-je une réponse. Je paierai cher pour comprendre ce qui m’échappe. »


1 avril 1908
10h10 pm

« Je n’aurai pas du, elle m’observe maintenant... je ferai mieux de me jeter au feu avec ce maudit bouquin...
J’ai peur que la mort ne suffise pas pour l’arrêter...

Ne cherchez pas la cause de ma mort, ne cherchez pas la vérité... Elle vous dévorera de l’intérieur jusqu’à la véritable horreur. »


Journal psychiatrique du Dr Föll par le Dr Föll
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