Les gants de chevreau

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
Il avait tout pour être heureux, enfin il le croyait.
Éméric goûtait à brèves lapées une vie tranquille tissée au fil du temps, laissant derrière lui les épreuves qui brûlent le cœur et les tourments de la jeunesse.
Installé dans un confort de bon aloi, chaleureux sans ostentation, il distillait en fines gouttelettes les joies de l’esprit, musique et belles lettres, avant de sortir il jetait sur son manteau une écharpe de soie ivoire, attrapait ses gants de chevreau et sa canne à pommeau. Après le spectacle, il dégustait des mets délicats dans une maison réputée où l’on respectait la personne élégante et néanmoins étrange qu’il était devenu.
Il s’était juré de ne plus souffrir, avait vaincu une enfance sinistre et solitaire au milieu des bois, sans mère, un père fortuné ignorant tout de la tendresse. Il avait grandi avec les bêtes. Quand il avait croisé la douce Clémence, son cœur s’était emballé, à peine si la jeune fille, promise à un autre, avait remarqué sa présence. Le fer rouge du souvenir vrillait parfois ses chairs jusqu’à lui couper le souffle, mais il endurait le supplice de l’amour déçu avec panache. L’indifférence de la jeune fille l’avait blessé au plus profond et depuis il allait, transparent aux yeux du monde.
C’était sans compter la rencontre qui allait bouleverser sa vie.
L’immeuble aux accents haussmanniens qu’il habitait était construit en fer à cheval et du haut de son appartement il avait une vue plongeante sur les résidents du versant est. La bienséance lui interdisait de trop fréquentes stations, mais lors de ses déambulations au rythme d’un adagio, il lui arrivait d’entrevoir la vie des autres ou ce qu’il en supposait.
Ainsi derrière les voilages bistre du troisième étage se détachait l’ombre d’une jeune femme, une silhouette élancée à la taille si étroite qu’il s’était mis à rêver d’en faire le tour de ses deux mains, il enfilerait d’abord ses gants de chevreau pour adoucir le geste. La blonde torsade lui rappelait la chevelure de Clémence, les épaules rondes et le cou gracile tout autant. La lumière ocrée des chandelles accentuait le reflet diaphane et la perfection du mouvement, ample et souple.
Clotilde allait et venait, arrangeant un bouquet de fleurs, déplaçant un bibelot, alors Éméric distingua la carrure d’un homme à ses côtés et son sang se figea. Il revivait les affres du passé, quand un autre que lui avait dérobé le cœur de Clémence. Il ne saurait supporter un second affront et sa passion naissante se doublait d’une angoisse, la peur de perdre l’objet de sa convoitise, tout neuf et si fragile.
Depuis quelques semaines il avait pris l’habitude de surveiller la jeune femme dans ses pérégrinations derrière les rideaux, mais il avait aussi entrepris de la suivre au-dehors, alors qu’elle courait les modistes en vogue. Elle possédait la grâce de Clémence, son pas allongé de femme déterminée, ses atours de bon goût. Éméric frémissait à humer les effluves de vétiver qui voletaient dans son sillage, le sang battait à ses tempes, son cœur cognait contre sa poitrine soudain libérée des scories du passé.
Un jour il osa l’aborder, elle avait laissé choir une dentelle sur le trottoir, heureuse providence. Et faisant quelques pas jusqu’au salon de thé le plus proche, Clotilde lui raconta ses malheurs, versant une larme sur le désastre de son union avec un homme plus âgé, espérances avortées, illusions enfuies d’un bonheur imaginé. Elle se sentait seule, assoiffée de vie elle aussi. Éméric parla arts et littérature, la séduisit de bons mots choisis, occultant ses déboires anciens, gommant tout ce qui avait existé avant ce jour béni où il avait aperçu son reflet par l’oriel du séjour.
Sous la voilette à pois noirs, de longs cils balayaient un regard pervenche, elle avait des pommettes roses de poupée et des lèvres en perpétuel mouvement qu’on avait envie de mordre, là, sans attendre. Tandis qu’elle se faisait chattemite, enjôleuse, minaudant sans réserve, Éméric buvait ses paroles autant qu’il espérait se désaltérer à sa source. Déjà il ne s’appartenait plus, dévoué corps et âme, dans l’urgence de la serrer dans ses bras.
La nuit il rêvait d’elle et le souvenir de Clémence se mêlait à l’image de Clotilde. Alors il se réveillait en sueur, entre mémoire et fantasme, les fantômes du passé juxtaposés aux délices du présent, dans un maelstrom d’émotions qui le laissaient épuisé au petit matin.
Ils se revirent et s’aimèrent sans jamais parvenir à éteindre le désir qui les poussait l’un vers l’autre. Il fallait redoubler de prudence face à ce mari qui les privait de liberté. L’anxiété ajoutait à l’excitation le piment dont ils n’avaient pas besoin, fébriles, extatiques et quasi désincarnés. Éméric ne mangeait ni ne dormait plus, immergé dans le gouffre de mille jouissances jusqu’alors inconnues.
Clotilde commença à échafauder un plan. Machiavel n’était pas loin, à vouloir se débarrasser de l’époux encombrant. Enfin ils seraient libres de s’aimer au grand jour, désentravés de leurs chaînes. Éméric tremblait à l’idée de commettre l’irréparable, effrayé aussi à l’idée d’être amputé de sa passion. Il caressait ses gants de chevreau en écoutant Clotilde dérouler ses doléances. Elle pleurait sur son sort en lui caressant la nuque, Éméric écoutait, prêt à tout et plus encore. Elle sanglotait et il affûtait ses armes. Elle lui susurrait qu’ils deviendraient riches, il s’en moquait puisqu’il ne manquait de rien, il aurait dû mieux écouter.
Il enfila ses gants et sortit après une dernière étreinte, il faisait sombre dans cette ruelle sans réverbères que le mari emprunterait ce soir-là. Il devait rentrer d’un dîner d’affaires important, à pied comme à l’accoutumée pour faciliter sa digestion, une promenade de santé en quelque sorte.
Il avait le pas lourd et la respiration courte, la buée dessinait des volutes autour de sa bouche. Éméric se posta face à l’homme plus âgé que lui, plus vulnérable aussi dans les vapeurs d’un repas arrosé, l’haleine était chargée. Il le saisit au col, prêt à serrer ses longues mains gantées autour du cou épais mais la surprise et la frayeur doublées de tout l’alcool ingurgité eurent raison de son cœur, et le mari s’écroula avant qu’Éméric ne commençât à l’étrangler. Le jeune homme regardait ses mains pendantes et l’autre qui gisait, raide mort sur le bitume glacé. Il l’avait tué sans le tuer. Sidéré, la culpabilité viendrait plus tard, chaviré et pris de nausées, il jeta ses gants salis de vomissures dans le caniveau et se mit à courir, retrouver Clotilde, la tiédeur de ses bras et ses baisers comme un baume.
La grille de l’ascenseur s’ouvrit. Clotilde n’avait pas pris le temps de fermer la porte d’entrée, il franchit le seuil et se dirigea vers sa baie vitrée, lugubre mirador, tourna le regard sur l’appartement du troisième. Aucune femme ne traversait la pièce dans la lumière ambrée, pas même une ombre.
Éméric s’agenouilla, il avait froid, la nuit était d’encre.
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