Les frites

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Dans la cuisine, Catherine, six ans, se tient assise devant son assiette garnie de deux tranches de jambon blanc accompagnées d’une généreuse portion de frites maison dorées et croquantes. « Mademoiselle la chouchou à sa maman » – c’est ainsi que l’appelle Tony – fait la moue. Rien ne l’empêchera de mettre à dessein son projet du midi : hors de question pour elle de manger, comme tout le monde, le plat de résistance, alors que le dessert, un esquimau vanille chocolat, l’attend déjà depuis plus de deux heures dans le réfrigérateur.
Depuis que Catherine est née, le quotidien de ses deux frères s’en est trouvé profondément bouleversé, du côté du pire : le moindre commentaire de leur part ou le plus anodin des froncements de sourcil sont illico commentés par leurs parents comme des provocations à l’autorité adulte. Catherine, elle, est autorisée à bouder des heures durant ou à dire « non » à tout – son hobby préféré. Tony se plaît à lui pincer les joues quand ses parents Jean-Pierre ou Marie-Rose ont le dos tourné. Les pleurs de sa sœur, alors, le laissent indifférent, ou au mieux déclenchent en lui une hilarité incontrôlable, jusqu’au moment où sa mère accourt et prend dans ses bras, en lui chuchotant des mots doux, la petite fille, suppliante.
– Pauvre petite imbécile, se dit Tony pour lui-même. Je ferais mieux de te couper la langue plutôt que te supporter tes jérémiades. Mange tes frites, tu supportes bien la purée.
Étrange paradoxe, en effet, que ce déjeuner du jour confirme : Catherine entretient avec la pomme de terre une relation pleine de paradoxes, allant de la passion la plus intense – dès lors qu’elle est broyée et mélangée à du lait chaud – au dégoût des plus vifs, jetée qu’elle est, en bâtonnets, dans la végétaline bouillante.
– Mange au moins le jambon, ma Catherinette, lui susurre Marie-Rose, presque suppliante.
– Le jambon, c’est pour moi, clame soudain Tony, les frites, c’est pour Régis.
Un silence glacial emplit la cuisine. Jean-Pierre, le regard noir, hausse désormais le ton, avec une voix des plus agressives où sourd une violence prête à rugir.
– Je n’ai pas bien compris, Tony. Tu peux répéter ta putain de phrase à la con maintenant où tu préfères que je te casse la mâchoire de suite ?
Tony, le front haut, soutient le regard électrique de son père et reprend la parole en haussant le volume de sa voix avec un sens de la provocation surréaliste.
– Le jambon, c’est pour moi, les frites, c’est pour Régis.
– Tu sors de table tout de suite, hurle Jean-Pierre. Je te botterai le cul plus tard, petit salopard.
Régis est tétanisé par la peur. Heureusement que son père n’est pas saoul, il est probable sinon que son frère cadet serait déjà emporté sur le champ, allongé sur un brancard, direction les urgences, afin de suturer les plaies sanguinolentes couvrant l’ensemble de son visage.
Une chaise vide, désormais, trône autour de la table désolée. Jean-Pierre mâchonne presque mécaniquement son repas. Marie-Rose, les yeux pleins de larmes, regarde tristement son assiette tandis que Catherine, la morve au nez, est soudain prise de sanglots. Il faut dire que les cris de Jean-Pierre ont fait résonner les murs du H.L.M. familial avec une rare intensité.
– Maman, gémit presque Régis, est-ce que je peux te poser une question ?
Marie-Rose est sur le point de lui répondre quand Jean-Pierre intervient aussi sec.
– Tu finis ton assiette et tu la boucles, surtout, sinon c’est à toi que je vais couper les oreilles.
Régis obtempère. Il voulait juste savoir s’il pouvait exceptionnellement manger le lendemain midi à la cantine du centre aéré, histoire de passer encore plus de temps avec Steven, son meilleur copain. Six francs le repas, c’est certes une somme à débourser, se dit-il, mais ses résultats scolaires plaident en sa faveur : il est le second de sa classe, il mérite bien cette petite attention, même exceptionnelle.
Pour l’heure, les pensées les plus sombres, comme souvent, se fracassent en un méli-mélo incompréhensible au coeur de son cerveau perturbé. Régis aimerait changer de parents, de frère et de sœur. Vivre seul, même à dix ans, les fesses posées sur un grand carton à même le sol, sur le sable doré d’une île du Pacifique. Manger du poisson cru ou des noix de coco tombées de l’arbre, se laisser aller, les doigts de pied en éventail, à scruter, des heures entières, les dauphins bondissant au-dessus des vagues dans le lointain, et crier, en direction de ces derniers, des mots riches d’affection et de fraternité. Pour l’heure, les jours sont gris et sans espoir, dans cette cuisine sans amour où même les motifs de la tapisserie sur les murs disent la laideur, la rancoeur et l’ennui.
Quand il sera plus grand – et il s’en fait la promesse à l’instant – Régis mangera des frites six fois par jour et le jambon blanc qui les accompagnera sera, lui, d’un rose cristallin et sans l’once de gras, pareil à celui que les bourgeois achètent chez les charcutiers traiteurs des centre-villes proprets et silencieux. Régis, lui aussi, sera riche, prétentieux, parfumé et hautain. Il changera d’habits plusieurs fois par jour et il se fichera bien volontiers des pauvres sans abris, édentés et alcooliques, qui lui tendront la main pour quelques hypothétiques pièces de monnaies. Régis sera seul et inaccessible – certains le détesteront pour cela – mais il s’en fichera bien car il aura réussi à fuir sa famille et à l’oublier définitivement, exploit a priori impossible pour un être longtemps sensible, généreux et loyal, surtout avec ses pairs, grossiers, incultes et fous à lier. Régis vivra seul – il paiera cher, souvent, pour être aimé de femmes de passage sentant le sexe d’autres hommes et arpentant les rues, la nuit – et surtout, il n’engendrera jamais de descendance, car il aura trop peur que cette dernière, elle, dise « amen » à tout, et qu’alors, tout recommence, comme dans un cauchemar irréversible :
– Nulle fatalité du malheur ne doit être juste même esquissée, donc reproduite, se dit Régis pour lui-même, en ce midi volcanique. Être le meilleur à l’école, être le meilleur dans son métier et donc devenir riche, s’enfuir sur un autre continent, meilleur, désapprendre ses racines, son éducation et ses goûts, recourir à la chirurgie esthétique pour changer le dessin général de ses traits et mourir un jour, le plus tard possible, sous une nouvelle identité, elle aussi meilleure, à des années-lumière de Jean-Pierre, jardinier de son état et qui longtemps aura osé se dire votre père...
Voilà tout le flot d’évidences qui nage enfin à la surface de la conscience de Régis, là, maintenant qu’il redresse la tête et ouvre à nouveau les yeux. Un sourire infime, fragile et presque mort-né, se dessine à même la peau de son visage.
Le monde a enfin du sens.
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