Les Frères de Marseille

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En compétition

Tout cela ne voudrait rien dire s'il n'y avait ce swing  [+]

Image de Hiver 2022
Nous étions peu après la Grande Guerre. Les routes caillouteuses de l'arrière-pays ne nous avaient pas fait de cadeau et seule l'amabilité d'un berger qui menait son troupeau de chèvres pour une meilleure pâture nous évita de nous perdre définitivement entre les villages. Ferdinand me désigna un mas isolé sur la colline et je compris qu'il faudrait maintenant prier le saint patron de la mécanique pour que sa Panhard de troisième main nous pousse jusque-là, ce qui était bien préférable à l'inverse.
— Ce vallon est à elle, et là encore les oliviers ! rabâchait mon frangin pendant toute la montée.
Le bruit chaotique du moteur dut nous annoncer, car je vis un volet s'entrouvrir à notre approche avant de se refermer sous la contrainte d'un soleil écrasant. Sur un air de victoire, nous avons laissé devant l'entrée la voiture toute brûlante.
Notre sœur Angélique se tenait sur le pas de la porte, abritée par un rideau de perles de couleur. Lorsqu'elle le traversa, ce fut comme une ombre. Pour elle, le noir était de rigueur.
Son mari venait de passer l'arme à gauche de manière brutale : après avoir chuté d'un arbre, un mauvais roulé-boulé lui avait fracturé la nuque.
Mais ce fut elle, notre aînée, qui prit nos mains en signe de réconfort, et les miennes plus longuement encore.
— Toi, tu n'étais jamais venu ! me dit-elle.
C'était vrai, je ne quittais jamais la ville, alors que Ferdinand était d'une nature plus aventureuse.
Elle nous fit entrer et la fraîcheur nous saisit agréablement. L'intérieur était sans prétention et respirait les saines valeurs de travail et d'économie, mais un repas généreux nous attendait. Fait d'une soupe et d'un assortiment de délicieuses charcuteries, il se termina par une spécialité locale de pâte sucrée qui valut à Angélique tous les éloges.
La discussion nous conduisit de-ci de-là, d'un souvenir à l'autre, permit à notre sœur d'apprendre que je m'ennuyais un peu comme employé dans une grande quincaillerie de Marseille, et que Ferdinand courait toujours les filles.
— Mais que fais-tu dans la vie exactement ? demanda-t-elle à mon frère, assez évasif jusque-là.
— Ah, c'est un métier de la ville... Je suis médium, je fais tourner les tables, quoi !
Elle fut étonnée de cette révélation, mais cela ne dura guère et les circonstances firent qu'elle reprit son air de deuil.
Une question la taraudait : qu'allait-elle faire de la propriété ?
Elle ne pouvait s'en occuper elle-même. Un métayer du pays s'était déjà présenté, c'était une solution, mais aurait-elle le courage de demeurer seule sur la colline ? Une cousine par alliance pouvait lui procurer un logement en ville où elle serait bien installée ; elle ne savait que faire...
— Eh bien, demandons à ton mari ? lança Ferdinand en me jetant une œillade.
La plaisanterie eût été brusque, si c'en eût été une.
Il se leva, commença à débarrasser la table. Je vins à son aide, on ferma les volets complètement, et bientôt une simple paire de bougies éclairait toute la pièce.
Notre sœur se trouvait étourdie par cette agitation subite, mais Ferdinand manifestait tant d'enthousiasme dans tout ce qu'il entreprenait que l'on ne pouvait que le suivre.
Tout fut en place assez vite. Nous nous tenions tous les trois autour de la table, les mains jointes, les yeux fermés.
Ferdinand déroula le discours habituel : un coup pour dire « oui », deux pour un « non »...
Quelques passes et mots magiques, une ou deux fausses pistes, et nous voilà par la grâce des sciences occultes en communication avec Gustave, notre regretté beau-frère !
Est-il nécessaire de décrire le trouble d'Angélique ? D'abord sceptique, l'habileté du maître du jeu finit par ébranler ses défenses, avant qu'elles ne tombent définitivement dès le contact établi avec feu son époux.
Les premières questions furent pour s'assurer qu'il se trouvait bien au paradis, ou en voie pour le gagner, ce que Gustave sembla confirmer. Cela était important pour Angélique qui était allée à la messe tous les dimanches depuis qu'elle pouvait marcher.
Ferdinand nous demanda ensuite de redoubler de concentration pour aborder le sujet capital de la propriété. Il dicta les questions que formulait elle-même notre sœur d'une voix étranglée et, à chaque fois, des coups en réponse provenaient de la table, à nous glacer les doigts.
On en vint à la récapitulation et Ferdinand reprit la main pour une ultime question :
— Mon cher Gustave, confirmes-tu ta volonté de voir la ferme vendue... et le produit partagé en deux parts égales entre Angélique et ses frères de Marseille ?
Je portai un regard incendiaire sur Ferdinand. Il allait trop loin, car notre sœur était à cet instant sous le charme vénéneux de l'au-delà, et plus encore du Paradis : elle pouvait accepter n'importe quoi !
Un coup vint, unique, c'était un grand « oui » !
Je voulus intervenir en assénant moi-même une frappe du genou sous la table et transformer la réponse, mais à ce moment exact, Ferdinand qui avait deviné la manœuvre écrasa mes orteils d'un talon autoritaire. On resta donc sur un partage, scélérat, mais équitable, qui sembla apaiser notre sœur encore bouleversée de cet échange.
Je reconnais avoir souvent manqué de caractère, et ceci en était un nouvel exemple, mais souvent cela s'était manifesté à mon détriment, ce qui curieusement n'était pas le cas ici.

Un nouveau coup éclata, bien plus fort, et fit trembler jusqu'à la vaisselle : c'était un coup de tonnerre.
— Les orages arrivent vite par ici et sont très violents, prévint notre sœur.
— Notre voiture ! dit Ferdinand. La capote est pleine de trous, elle va se trouver inondée, ce sera une vraie piscine...
Nous sortîmes, un gros nuage avait cédé et il pleuvait à cordes.
— Mettez-la dans la grange ! dit Angélique.
Mais Ferdinand était déjà au volant. Il sifflotait malgré la pluie, malicieux et fier de son coup. Une moitié de la fortune à se partager, ce n'était pas quelques gouttes qui allaient le contrarier !
La voiture démarra du premier coup, cracha une mauvaise fumée et d'une ruade, traversa la cour.
Pour la première fois, je me retrouvai seul avec ma sœur. Allais-je dénoncer la supercherie dont elle était victime ? Que tout cela n'était-il qu'une blague de mauvais goût ? Elle ne m'en laissa pas le temps :
— C'est par un temps comme celui-ci que mon Gustave... La foudre, tu comprends, il a rencontré la foudre...
Ferdinand avait mis la voiture à l'abri, sous un grand arbre. Il sortit de l'habitacle, un air de music-hall aux lèvres et amorça autour du vieux tronc une danse de la félicité.
— Non, mets-la dans la grange ! cria Angélique. Dans la grange !...
Le ciel répondit une nouvelle fois, d'un coup, fatal cette fois. Un arc de feu traversa le chêne centenaire sur lequel Ferdinand était adossé, les consumant tous les deux.

On ne convoque pas les morts par des sortilèges de démons sans en payer le prix.
C'est de cette façon que notre sœur trouva une explication à ce chapelet de drames qui la frappait. Son opinion était faite, renforcée par les avis des paysans du voisinage : le mas était devenu maudit et elle ne pourrait plus y vivre.
Pour s'en débarrasser, il suffirait de trouver un couple de Parisiens tombés en amour avec le panorama et de rester discret sur les événements, ce qui fut fait sans peine.
À cette occasion, Angélique montra un sens des affaires que je ne lui connaissais pas, et par sa bonne grâce, je retirai une généreuse part de la propriété lors de la vente.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Une histoire sympas et bien écrite. Seule contrariété toute personnelle à la lecture de la morale énoncée comme attendue.
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Chantal Sourire · il y a
Agréable lecture, merci !
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Armelle Fakirian · il y a
Une histoire bien menée où tel est pris qui croyait prendre 😉
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Fred Panassac · il y a
Récit bien mené de transactions peu morales dictées par l’intérêt et contrariées par les éléments en colère.
C’est bien écrit, mais une phrase me reste énigmatique au début : « Je compris qu'il faudrait maintenant prier le saint patron de la mécanique pour que sa Panhard de troisième main nous pousse jusque-là, ce qui était bien préférable à l'inverse ». (Préférable à l’inverse ?)

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Ginette Flora Amouma · il y a
Le grain de sel de cette histoire en fait un plat tout à fait goûteux !
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JAC B · il y a
Une histoire de famille agréable à lire, merci à vous.

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