Les flammes de Paname

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Je suis serveuse dans un petit resto cosy et familial vivant aux pieds de la Dame de Fer. Pour nous deux, la journée est enfin terminée. Aujourd’hui, nous sommes le 15 Avril 2019. En avril, non seulement on ne se découvre pas d’un fil, mais surtout et plus sérieusement : les touristes sont de retour. Que veulent voir les pérégrins en venant à Paris ? Mona Lisa, la rosace de Notre Dame et la cité vue du ciel grâce à la Tour Eiffel. Ici, nous voyons défiler notre flot de promeneurs quotidiens dès que les beaux jours reviennent. C’est bien ! Je ne me plains pas. Les étrangers sont adorables, gentils, souriants et tellement heureux d’être ici qu’ils tranchent avec mes parisiens un chouïa tendu. Seulement, cela nous fait de bonnes journées, à nous deux. Nous sommes à bout de souffle. Quand je glisse dans sa serrure le coup de clé de la fin, je sais que mon vieil ami me remercie pour le répit accordé. Les tables soupirent de délassement et les verres préparent l’apéro de début de soirée.

Après une journée comme celle-ci, impossible de prendre le métro. J’ai piétiné tout le jour, il faut que je marche. J’ai besoin de balancer mes jambes, de faire circuler le sang. Il fait beau, le printemps s’installe. Je décide de parcourir à pied les quelques kilomètres me séparant de Saint Germain des Prés. Les rues sont belles. Les immeubles haussmanniens me saluent poliment. Les allées de platanes chantent une ode à la beauté mathématiquement élégante de l’œuvre de monsieur le baron. Que demander de plus ? Paris dans toute sa magnificence s’offre à moi, les intestins souterrains en deviennent que plus proscrits. Arrivée aux frontières de mon quartier d’artistes, je me souviens que mon frigidaire représente la quintessence du frigo parisien : il est vide !

Avisant le marché bio un peu bobo, un peu cher, mais beaucoup moins fréquenté, je me précipite à l’intérieur. Je me promène dans ses rayons, tends une main par-ci, une autre par là, attrape de quoi me sustenter. Je paie et sors. Bien que la rue soit en sens unique, je jette un petit coup d’œil à gauche pour m’assurer qu’un cycliste suicidaire n’ait pas eu l’envie soudaine de tenter le diable.

Immédiatement, mon regard est happé par une colonne de fumée jaune tendant vers le verdâtre et montant dans l’azur pastel du ciel de Paris. D’abord insouciante, je me dis « Tiens, un truc crame là-bas ». Puis, mon visage se fige. Pour que la nuée s’envole aussi haut, il faut que le bâtiment en question soit imposant. Or, qu’est ce qui, dans cette direction, se dresse vers l’éther, est composé d’assez de bois sec, de préférence ancien, pour que le brasier étende un nuage cyclonique sur la ville ? Désolée Amélie, mais là, tout de suite, dans mon âme, mon esprit et mon corps c’est Stupeur et Tremblements. N’osant même pas prononcer le nom qui se dessine sur le bout de mes lèvres, je sors mon téléphone de sa poche douillette et lance cette recherche que des milliers de parisiens ont dû émettre en même temps que moi «Incendie Paris 15 Avril 2019 ». La réponse de Google est immédiate. Elle claque sur l’écran. Vulcain a déplacé sa forge dans le ventre de Notre Dame. La grande
dame est en feu. Notre Dame. Notre Dame brûle. Notre Dame souffre. Quasimodo aux bords de l’asphyxie lance des appels à l’aide désespérés du haut de sa tour.

L’air s’emplit de soufre, il a un goût de sel. Celui des larmes de notre mère à tous. Dans ce brasier, ce ne sont pas uniquement les pages de Victor Hugo qui disparaissent. Notre Dame est le cœur de Paris, le poumon de la France, le regard de nos ancêtres. Cela ne fait ni une ni deux, mon cœur répond à celui de mon amie. Les larmes me montent aux yeux. Je souffre avec elle. Les craquements de son bois résonnent à l’intérieur de mon corps. J’ai chaud, j’étouffe. Je cherche mon souffle.

Soudain, je prends conscience que je ne suis pas restée immobile. Mes pas m’ont menée vers la Seine, vers celle qui, sur son île, veille tendrement sur ma vie de Parisienne. Le spectacle est odieux. Tout s’envole comme de l’encens. Les toitures de la nef et du transept ne sont plus qu’un souvenir. La charpente s’écroule. Notre Dame disparaît sous les flammes qui la grignotent allègrement de toutes parts. Les pompiers tentent vaillamment de lui venir en aide, seulement le feu est plus fort. La maison de Dieu rejoint Dante et descend un à un tous les cercles de l’Enfer. Le temps semble suspendu.

Mon téléphone vibre des messages de soutien que m’adressent mes amis étrangers. Je prends conscience que le chef-d’œuvre d’art gothique n’est pas qu’un symbole national. Le monde entier est au chevet de la Cathédrale de Paris, observant impuissant son agonie. Notre Dame représente l’universalité, la communion des peuples, l’abolition de toutes les frontières. Elle détient le sens dont l’humanité a tant besoin.

Brusquement, un craquement déchire le silence. Non contentes d’avoir dévoré ses poutres centenaires, les flammes gourmandes s’attaquent à sa flèche. C’est le coup de grâce. Notre Dame est à bout de forces. La flèche s’effondre. Comment imaginer Paris sans cette ligne directrice pour diriger mes pas ? Lorsque l’aiguille ouvragée touche le sol enflammé, une clameur se propage en sourdine, d’écho en écho.

Cet incendie funèbre prend des allures étranges. La naissance d’un feu au sein d’un monument ancien est tragique mais explicable. Les experts en trouvent la cause. Un feu dévastateur est le résultat d’une équation funeste. Le brasier de Notre Dame est différent. Il semble vivre de lui-même. Comme s’il n’avait jamais été une conséquence mais bel et bien un point de départ. Comme s’il possédait une vie propre. Comme s’il était devenu allégorie. Comme s’il avait une voix à faire entendre. Comme s’il... Stop !

Décidément je m’enflamme moi aussi. Mon imagination débordante me joue des tours. Un feu, aussi gigantesque soit-il, reste un feu. On peut le trouver envoûtant, mystérieux, vivant à la limite du surnaturel. Lui prêter vie à travers mille et une expressions, il reste, inlassablement, un dénouement.

Comme pour donner raison à mes élucubrations incendiaires, les flammèches esseulées délaissent le bois qu’elles étaient occupées à sucer et convergent au centre de l’édifice. Les coquines donnent l’air d’être mues par une force interne. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Cela semble irréel, impossible. Je veux dire, vraiment inexplicable. Les événements prennent des allures de science-fiction. Le feu qui avant était éparpillé un peu partout forme maintenant une grosse boule flottant au-dessus de la Cathédrale aux abois. En grandissant, cette espèce de soleil flamboyant aspire tout l’air contenu dans l’atmosphère. Un vent terrible se lève, il me faut me tenir au mât du feu rouge pour ne pas m’envoler. Je tente de sortir mon téléphone pour filmer la scène, il est éteint. Impossible de le rallumer. Je jette un coup d’œil à mes voisins, même constat chez eux. Les éléments sont-ils responsables de cette coupure électronique généralisée ? Tous les spectateurs ont dans les yeux un nuancier d’incompréhension et de peur.

Les couleurs changent. Le ciel se pare de rose. Pas rose coucher du soleil, rose apocalyptique. Imaginez qu’un des dieux de l’Olympe s’amusant de la situation ait posé un filtre Instagram sur Paris. La pelote incandescente ondoyant au-dessus de la grande dame grossit à vue d’œil. Elle donne l’air de vivre et de se nourrir d’elle-même. Ses parois paraissent malléables. Comme si elle enveloppait quelqu’un en son sein et que celui-ci tentait de se débattre pour sortir. Que se passe-t-il ? On croit rêver ! Les gamins pleurent de terreur, personne ne songe à les faire taire. Rassurer est inenvisageable pour qui que ce soit. Les adultes sont eux aussi, tétanisés. À Paname, rien ne bouge. Plus aucuns sons. Seul le galop du vent et les larmes des enfants.

Agrippée à mon poteau, je scrute le ciel en tentant de m’expliquer logiquement ce que je suis en train de vivre. Peu à peu, un voile de fumée sort de la sphère géante. D’abord léger, le brouillard se fait plus lourd et plus opaque à mesure qu’il se propage. Je ne vois plus rien. Je suis dans le noir complet. J’ai l’impression de nager dans un coton ardent sans pour autant me brûler. Je ne cherche plus à comprendre. Je veux juste sortir de là. Je m’accroupis, me recoquille sur moi-même et attends que la cinquième plaie passe. Si ma mémoire est bonne, ses deux cousines ne devraient pas tarder.

La brume se dissipe aussi vite qu’elle est venue. Mes yeux suppliciés recouvrent la vue et cherchent Notre Dame... Un dragon ! Vision d’horreur ! Un dragon de feu a pris possession du lieu saint et l’entoure de ses ailes immenses. Pour vous donner une idée, il ressemble aux dragons de papiers mâchés que les Chinois ressortent pour le nouvel an. Celui-ci n’a pas l’air de vouloir fêter quoique ce soit. Il est constitué d’un brasier colossal sans contours bien nets. Seuls ses yeux sont dessinés. Ils aspirent toute vie, tels les trous noirs que l’on peut croiser dans la galaxie.

Le géant flamboyant remonte ses ailes, les fait claquer au-dessus de sa tête et Notre Dame s’écroule dans un vacarme assourdissant. Il n’en reste plus rien. Juste un tas de pierre mêlé à des cendres fumantes. Le vent emporte jusqu’aux Cieux les prières que la Cathédrale protégeait, puis il tombe lui aussi. Un silence de mort pèse maintenant sur la ville. Pas une sirène, pas un klaxon, plus de larmes. Rien. Paris est mis sous cloche. Le monstre ailé surnage dans un ciel de pourpre puis s’envole. Il va encore frapper. Je dois à tout prix tenter de l’arrêter. J’attrape un Cityscoot et du mieux que je peux, suit la plus grande menace de la cité.

Les forces de l’ordre tentent vainement de contrôler le flux humain fuyant vers le sud dans le but de faire évacuer la ville. Je slalome parmi les badauds ahuris. Cette troupe me fait perdre de la vitesse mais par chance, le dragon ne part pas bien loin. Il s’arrête juste là devant... Non attendez ! La Sainte Chapelle ?! La bête regarde la merveille de Saint Louis comme un ennemi à abattre. Puis, c’est le désastre. Le descendant de Ladon réserve à la demeure de la Couronne d’épines le même sort tragique que sa voisine. Un souffle funeste, les vitraux explosent. La chapelle symbole du gothique flamboyant trouve sa fin dans une ironie douteuse : elle est réduite en cendre. Non content d’avoir détruit deux perles de l’architecture parisienne, le monstre s’envole vers sa prochaine cible. Il traverse la Seine. Je devine avec effroi quel est le prochain sur sa liste. J’enfourche mon scooter et lui colle au train. Saint Georges, Saint Michel venez-moi en aide, nous avons un dragon à abattre !

Non contraint par les avenues et autres carrefours, mon ennemi arrive à destination avant moi. Tel King Kong accroché à l’Empire State Building, il repose à la fois fièrement et légèrement sur la pointe de la pyramide du Louvre. L’image est saisissante. La créature mythologique fixe du regard le château millénaire tremblant de toutes ses pierres. Le ciel est peint à la sanguine, l’animal brille d’un feu ardent, le bâtiment devient blanc de terreur. Comment un molosse de cette envergure peut tenir en équilibre sur une œuvre de verre ? Je n’ai malheureusement pas le temps de chercher une réponse. Son abdomen se gonfle. Sa tête bascule en arrière. De gauche à droite, il envoie un geyser de flammes sur le vieux palais des rois de France. La Joconde meurt étouffée, Napoléon couronne sa Joséphine dans un spectacle encore plus étincelant qu’à l’accoutumée, Psyché et l’Amour s’enlacent dans un dernier baiser. Autrefois, ce musée fut toute ma vie. Le voir périr ainsi par combustion me fait moi aussi et sans mauvais jeu de mots, mourir à petit feu.

Le revoilà parti ! Cet animal démoniaque ne me laisse aucun répit. Je suis, de toute façon, inefficace. Comment feriez-vous, vous, si vous aviez à combattre une créature maléfique jetant son dévolu sur tout ce que votre ville compte de plus beau ? Fidèle à ma ligne de conduite, je le suis. Le dragon replie ses ailes et se pose sur le Pont Alexandre III. Il n’oublie pas, pour la forme, de faire valdinguer dans la Seine un des quatre chevaux d’or qui en marquent les extrémités. Je ne sais pas pourquoi, il m’attend. Il ne fait rien. Après l’avoir rejoint, je remarque que ses yeux ont changé. Avant animés d’une passion dévastatrice, ils sont à présent d’une rigidité glaciale. Il plante son regard inquisiteur dans le mien.

- N’avance plus ! J’ai été envoyé par Epialès, fils d’Hypnos et frère de Morphée. Tu ne peux rien contre moi. Le dieu m’a envoyé pour rappeler aux Hommes la force des cauchemars.

- Qu’avons-nous fait pour mériter un tel châtiment ? Le Louvre, la Sainte Chapelle et Notre Dame avaient-ils besoin de périr ?

- Oui, car vous, les humains, êtes oublieux. Il faut marquer vos esprits par le feu pour réveiller votre conscience somnolente. Vous avez entre vos mains, sous vos pieds, la plus belle œuvre qu’il soit. Elle a besoin de vos soins mais vous, aveugles et sourds, en faites qu’à votre guise. Puissance et croissance sont vos maîtres mots, alors peu vous chaut quelques tas de pierres, non ? Ceci n’est qu’un avertissement. Si mes maîtres, du haut de leur Olympe, ne décèlent aucune once de changement sur Terre, alors je reviendrai sous une autre forme et frapperai à nouveau.

À ces mots, un éclair déchire le ciel. En un instant, une onde de choc s’étend sur Paris. Le sol tremble. Une lumière blanche me grille la rétine. Dans un instinct de protection je me replie à demi et tente de me protéger les yeux. Un bruit sourd retentit, le vent se lève. J’entends le battement d’ailes du dragon vengeur. Une minute après, tout est calme. Le monstre est reparti vers l’éther qui est le sien. Ma ville chérie s’étend devant moi. À la place des monuments suppliciés s’élèvent des colonnes de fumées. Les sirènes retentissent enfin.

Alors que je pensais que tout était fini, un martèlement retentit dans mes oreilles. Mon corps vibre en rythme. À travers les nuages cendrés s’élève une musique. Une mélodie que je reconnais. Attendez... C’est impossible ! C’est la sonnerie odieuse et mécanique de mon réveil.

Dans un sursaut, me voici assise dans mon lit. La couette de travers. Les oreillers gisant à terre. Une perle de sueur brille sur mon front. Une chimère. Tout ceci n’était qu’un horrible cauchemar. Ouf, Paris est en vie ! Cette bestiole n’était que le fruit de mon imagination. Pourtant, un doute m’assaille. Dans la littérature cauchemardesque, le dragon représente l’angoisse, la lutte et la destruction. Pourquoi un tel rêve ? Regagnant un degré de conscience, je perçois la radio branchée sur les informations. J’ai dû m’endormir hier avant de l’éteindre. L’animateur annonce un flash info.

Il est six heures du matin, les pompiers maîtrisent le feu depuis deux heures seulement. Le brasier dévore encore le ventre de Notre Dame. La Cathédrale de Paris est vraiment en train de lutter contre la mort. Je me souviens maintenant des nouvelles macabres que j’avais écoutées en boucle la veille. Elles ont dû alimenter mon délire onirique. Par acquit de conscience, je lance une recherche pour la Sainte Chapelle et le Louvre. Tout va bien, ils sont sains et saufs. Je les imagine portant le deuil de leur amie.

J’ai rêvé, oui, mais pas entièrement, Notre Dame est bel et bien rongée par les flammes. Et si ce songe cachait un sens profond ? Si ce monstre était réel ? Mon dragon a annoncé son retour en cas de non-respect de l’ultimatum lancé par des dieux perchés sur un Olympe douteux. Quelle forme prendrait-il ? Je n’ose l’imaginer...
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