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Les filles de Recouvrance

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James Osmont

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FINALISTE
Sélection Public

La vie n'était pas simple sur les trottoirs de « Recouvrancisco »...
Point de Steve McQueen par chez nous, ni de courses-poursuites échevelées au volant d'une Mustang vrombissante. Juste un pont, emblématique là aussi, qui reliait cet endroit singulier à la partie plus bourgeoise de la cité. Depuis la mise en service du tramway, quelques mois plus tôt, certains avaient rebaptisé ainsi le quartier historique de la ville de Brest. Ce foutu train en avait complètement changé l'ambiance, modifiant même les usages et les habitudes des riverains. Toutes les sept minutes, en moyenne, ce serpent au museau vert anis filait droit, fendant l'air sur ses rails d'enfer, dans un sifflement à réveiller les morts. Ou du moins perturbait-il un minimum la cuvaison des poivrots, répartis dans les rez-de chaussée et les premiers étages des immeubles, de chaque côté de la rue. Moi et mes copines étions bien placées pour savoir ce qui se déroulait en réalité derrière ces volets décrépis. Et le niveau de misère affective à l'abri des rideaux sales. Et les idées noires tout juste retenues par ces maigres balconnets métalliques. Et les coulures brunes sous les fenêtres, témoins d'années de clopes solitaires, mêlées de larmes, de cendres et de chômage. De pluie, de solitude et de toux grasse.

Mais on l'aimait notre Recouvrancisco...
Même s'il faisait mal aux pattes ! Certes, le dénivelé était encore plus rude, et les rues plus biscornues, à la grande époque, avant-guerre, dans cette proche « rive droite » où les tripots et les bars ouvriers foisonnaient. L'alcool servait alors de lien social. Liant douteux pour une sauce louche... Des décennies plus tard, les environs avaient largement perdu de leur joyeuse décadence. C'était plus sûr à présent, mais tellement moins vivant. Les récents travaux avaient comblé le bitume, remis les pavés d'équerre, et accentué les perspectives, dégageant les rues encombrées, mettant en valeur ces putains de montées et de descentes que nous avions toujours connues, mais qui nous coupaient le souffle, un peu plus chaque jour. Certaines d'entre nous ergotaient sur le pourcentage à gravir de telle ou telle venelle, prétendant que même les cyclistes du « Tour » n'en faisaient pas autant. Ah pour sûr, ils étaient rares par ici, les amoureux de la pédale !
Blagues et allusions graveleuses mises à part, arpenter ces coins glauques, attirer l'attention ou les commentaires des passants, défendre un semblant de territoire ; telle était notre condition à toutes, « les Poulettes ». Nous faisions partie du décor. Au moins autant que les crottes de chiens ou les bières à demi bues, entre lesquelles il fallait slalomer. À la morne saison – c'est à dire au moins six mois dans l'année –, la météo n'arrangeait rien. Le goudron humide ne séchait jamais, semblable à la peau grasse d'un monstre endormi dans le ventre de « Brest la grise ».
Les bars et les restaurants fermaient un à un...
Leurs terrasses animées désormais supprimées, la vie – fût-elle de débauche – s'éteignait. Et si la loi anti-tabac avait d'abord été une bénédiction pour nous autres, glaneuses de caniveau ; les nuisances sonores à l'extérieur des différents établissements, et les emmerdements avec le voisinage, avaient rapidement conduit à des plaintes et des amendes fatales... Restait Joséphine. Elle tenait le troquet « Chez Phine » depuis près de cinquante ans. Elle avait tout connu, les vieux bougres et les tronches de travers, les mauvais coucheurs et les gros pourboires. Sa collection de casquettes en témoignait, exposée sur le mur, derrière le comptoir. « Une par amant ! », jurait la légende. Jamais elle ne s'était laissée enquiquiner... Et elle avait toujours un reste, un quignon, pour qui avait faim et toquait doucement à la vitre. Parfois un peu de bouillon tiède, pour ses préférées. Pour ses « belles », ainsi qu'elle nous glissait à voix basse. Le cœur sur la main, Phine. Le cœur fragile aussi.

Et puis il fallait échapper aux prédateurs...
Ils étaient nombreux. Épiant la dodue, pervers se terrant dans l'ombre, ne montrant le bout de leur nez qu'à la tombée de la nuit. L'heure bleue, entre chiens et loups... Mais on veillait les unes sur les autres. La force du nombre. Évidemment, on aurait pu changer de vie, exercer nos talents au vert, près d'un parc public par exemple, ou carrément loin de la ville, dans un patelin de campagne. Mais quelque chose nous retenait. À tout prendre, nous étions mieux vues ici. Moins mal, disons... Cela relevait aussi d'un immobilisme résigné, propre à tous les sans avenir.
Sans horizon, mais pas sans grade...
Car n'en déplaise aux bien-pensants, on peut tout à fait établir une hiérarchie dans le malheur. Et nous n'étions pas de ceux qui fouillent les poubelles. Abêtis, gueulards, à patauger dans les détritus en se faisant remarquer : nous n'étions pas de cette race-là. Un minimum de dignité, bon sang !... Pas vraiment de tyrannie chez nous, mais un avancement au mérite. Une foutue « méritocratie ». On s'organisait en deux castes : les Nouvelles et les Donzelles. Cela désignait celles qui allaient au turbin sans mégoter, et celles qui avaient gagné le droit de choisir « les meilleurs morceaux »... On en rigolait nous-mêmes, de ceux-là ! Car nous savions parfaitement où les trouver, les gentils friqués, les romantiques, avec l’œil qui pétille et la voix qui chevrote tandis qu'ils vous accostent.
Il fallait se faire sa place, être en compétition...
Mais on se protégeait aussi, des violences, des maigres pitances. Bien sûr, il y avait des accrochages. On se volait parfois dans les plumes. Pour des questions de gîte et de couvert, la plupart du temps. Moi, je logeais chez un type qui m'avait à la bonne. Je restais discrète, squattant la pièce du fond ouverte aux quatre vents, été comme hiver. Pour le moment, ça lui allait. Et puis, à son goût ou pas, je me disais qu'il ne pouvait pas trouver grand-chose à redire à la situation. Il sous-louait en effet ce clapier à un bailleur véreux, qui lui-même... Bref, à qui serait-il allé se plaindre, hein ? À la mairie ? La bonne blague : j'en piaffe !

Je ne faisais donc pas mystère de mon ambition...
Opulente, le poitrail pigeonnant, le cou toujours cerné de couleurs chatoyantes : j'imposais le respect. Parmi les jeunettes, encore considérées comme des débutantes du trottoir, j'avais certainement le plus gros potentiel. Et le plus gros cul ! Certaines de mes collègues étaient davantage marquées par la vie. Mal fagotées, éborgnées parfois, l'une d'entre elles dodelinait étrangement de la tête. La plupart, aux robes ternes, ne pouvaient cacher les mauvais traitements, les carences, les fragilités. Pauvres petits oiseaux tombés du nid !
Chacun voit midi à sa porte...
La gloire est relative pour les déshérités. Tout dépend d'où l'on est parti. Grimper dans la hiérarchie de notre pâté de maisons serait déjà grandiose. Bientôt, je jouirais d'un statut supérieur. Mais il me fallait un fait d'armes... La « Marquise » avait justement débarqué quelques semaines plus tôt dans les parages. Hostile concurrence. Elle se pavanait, promenait son noble port de tête, roucoulait aux oreilles de ceux qui voulaient l'entendre... Avec son air hautain, elle n'avait pas eu un seul mot à notre égard, et savait parfaitement que le charisme qui irradiait de sa belle toilette blanche attirait tous les regards : les nôtres, emplis de jalousie, et ceux des curieux qui, dévalant la rue, ralentissaient le pas pour l'observer. Un comble pour des nuisibles comme nous ! Même les gosses, parfois, tombaient en admiration, sous le regard réprobateur de leurs mères qui ordonnaient de ne pas approcher...
— Elle va nous faire crever la dalle, cette salope ! geignaient certaines de mes amies.
— On a l'air de quoi, à côté ? Les habitués ne s'y trompent pas ! renchérissaient d'autres.
La Marquise m'offrait une occasion de défendre la communauté. De prouver ma valeur au bénéfice du groupe. Et puisqu'une était venue, d'autres suivraient si on ne marquait pas le coup en démontrant l'aspect inviolable du territoire. Non, on ne resterait pas ainsi, à s'apitoyer sur notre sort, telles ces femmes de marins partis au large, jadis. Elles qui priaient la Vierge dans l'espoir du retour de l'être aimé. D'une hypothétique « recouvrance »... Dans notre cas, c'était clair : une fois perdue la position dominante, on ne la reprendrait plus. Ce serait la dégringolade de l'échelle sociale assurée. Les ordures peut-être, un temps. Puis la mort. Un drame de plus à Recouvrancisco.

Un matin, je décidai d'en finir avec cette traînée...
Quelques semaines étaient passées. On ne mangeait vraiment pas à notre faim. Les affaires n'étaient pas bonnes, et sans la température clémente, il y aurait déjà eu des victimes à déplorer dans nos rangs. Les Donzelles demandaient des comptes, elles nous saignaient à blanc, ne nous laissant que les miettes. Pour couronner le tout, et malgré la fin de l'été, Phine n'avait pas encore rouvert. On la pensait partie en vacances, mais... j'entendais déjà parler de changement, de partir ailleurs, de céder devant plus forte que nous, de lui laisser le champ libre pour réorganiser l'ordre établi depuis des lustres. C'était la loi de la Nature, mais on ne devait pas renoncer sans lutter !...
— T'as rien à faire ici !
— Tiens, on m'adresse la parole, maintenant ? me répondit la Marquise, pleine de mépris.
— Tu nous prends le pain d'la bouche, à moi et aux filles.
— Mais tu vas arrêter, oui ? Même Phine en avait marre de vos jérémiades, avant de...
— Parle pas d'elle, tu la connais pas ! Et puis tu sais rien de notre vie ici. T'es pas chez toi.
— Et alors quoi ? T'as amené la police de la migration avec toi ? questionna l'intruse, en désignant les renforts qui me soutenaient non loin et faisaient mine de chercher quoi que ce fût d'utile sur le toit de l'immeuble où se déroulait la scène.
— On n'est pas de la même espèce, c'est tout ! repris-je, menaçante, en avançant vers ma rivale.
— Ah ! Donc tu veux des conseils de beauté pour me ressembler ! C'est ça, grosse dinde ?
— Ce que je veux ?... Juste une prise de bec, Blanche-Neige. Mais une dont tu te souviendras.
Persuadée de m'impressionner, prise au piège de la provocation, la Marquise n'avait pas vu mes acolytes approcher dans son dos, la cernant de revers. Quand je lui sautai à la gorge, elle répliqua avec rage. Elle était plus rapide, mais mon gabarit aurait probablement fini par me donner le dessus. Pour autant, quand mes complices la tirèrent en arrière, nous savourâmes toutes la peur qui surgit dans les yeux rouges de la colombe. L'oiseau se débattit, et tout le monde y laissa quelques plumes. Mais l’extrémité du toit se rapprochait irrémédiablement... Nous, les simples pigeons, les « Poulettes », tenions notre victoire ! Peut-être pas la guerre, mais une première bataille.
Au moins, on avait réagi...
Jetée par-dessus bord, la Marquise tenta immédiatement de se stabiliser. Une vrille désespérée, le froissement frénétique de ses ailes, la contorsion de tout son corps nacré : en bonne voltigeuse, elle allait évidemment reprendre son vol à mi-chute, environ. La fière colombe s'octroya même le temps de piailler de colère en notre direction. Elle se croyait assurée de son facile rétablissement, deux ou trois mètres avant de toucher le sol : ce serait bien suffisant...
Mais un serpent d'acier, lancé à pleine vitesse, en décida autrement.

PRIX

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James Osmont  Commentaire de l'auteur · il y a
chers lectrices et lecteurs,
je ne saurais trop vous remercier pour le soutien que vous avez apporté à ce texte : on vient ainsi de passer les 400 voix !
pour info, il y a une autre nouvelle en lice actuellement pour le challenge "court et noir", si cela vous tente...
on a les lecteurs que l'on mérite, et les miens sont décidément en or !
amicalement,
james

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AutresRimes · il y a
joli texte, j'ai voté. vous proposant de découvrir et peut être voter pour le mien 'le mystère du mélange des couleurs"
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James Osmont · il y a
merci ! ce fut fait avec plaisir !
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Jarrié · il y a
Scènes excellemment décrites. Beau texte.
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James Osmont · il y a
Merci beaucoup pour ces compliments !
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Jigé · il y a
J'ai connu Recouvrance et j'y suis revenu grâce à votre texte, bravo et merci.
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James Osmont · il y a
oh ça me touche beaucoup, merci !
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Guy Bellinger · il y a
N'étaient les quelques allusions à l'époque actuelle, on se croirait chez Mac Orlan ou Eugène Dabit. L'ambiance inhérente au lieu et à la situation sociale de la narratrice est restituée avec grand talent, l'impression de réalité le travail sur la langue sont également remarquables.
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James Osmont · il y a
merci pour ces compliments !
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Hervé Mazoyer · il y a
Que c est noir glauque violent...ne vous meprenez pas mais c est un texte qui pue...il pue l alcool les egouts le vice... bref vous avez crée une ambiance unique. Bravo mes voix et si le coeur vous en dit j ai deux textes en competition. Bravo.
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James Osmont · il y a
ça suinte, ça refoule, ça gicle, ça lutte et ça vit, en fait... merci pour vos remarques !
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Aurélie Beutin · il y a
Un superbe texte. Désolée , j'ai un peu tardé à venir saluer vos filles de recouvrance. Bonne chance !!!
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James Osmont · il y a
merci d'être venue dans les temps en tout cas ;)
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Miraje · il y a
Belle découverte dominicale. Oups, il était temps ☺☺☺ !
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James Osmont · il y a
héhé mieux vaut tard que jamais ;)
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Aurélien Azam · il y a
Énorme :o
Le premier paragraphe m'a énormément impressionné d'entrée de jeu, son ambiance est travaillée avec un tel réalisme que je l'ai relu 2-3 fois juste pour apprécier le focus progressif et malin qui amène à découvrir ce Brest désenchanté. Je me suis dit sur le coup que c'était trop ambitieux pour un début de nouvelle, et que le soufflé allait se dégonfler... Qu'est ce que j'ai eu tort ! :D
La suite est fignolé aux petits oignons pour absolument tout : le décorum, le sujet étudié dans ses moindres détails, les protagonistes qui font plus vraies que nature, l'esthétique de ton écriture avec ce parler qui fait tellement authentique... Et puis l'intrigue efficace sans être trop bouffe-attention, qui révèle toute sa force avec une chute magistrale en écho ferroviaire avec le tout début de ton récit.
Autant j'ai plutôt bien aimé ton Court et Noir, autant là j'ai adoré ce que j'estime être une vraie pépite ! Question indiscrète : tu es brestois ?
Bravo James Osmont :)

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James Osmont · il y a
wow ! oui je suis brestois et vraiment reconnaissant pour l'attention que tu as portée à mon texte et ce joli retour, merci !
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LadyG · il y a
Bravo pour votre nouvelle !
Si un texte court vous tente, voici le mien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/belote-or-not

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James Osmont · il y a
merci ! oui je suis deja passé par chez toi et ai apprécié !
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Geraldine Pastol · il y a

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James Osmont · il y a
passée par là, géraldine ? as-tu vu mon autre texte en lice ?
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Diane Heynen · il y a
Encore une belle surprise, dommage je n'ai qu'un point à donner .
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James Osmont · il y a
chaque voix compte ! mais tu peux partager ma page Short (https://short-edition.com/fr/auteur/james-osmont) sur les réseaux si tu veux apporter davantage ta pierre à l'édifice ;)
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