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Jean-Marc Taitre

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
« Allo, allo, 1, 2, 3 ! Je m’appelle Eddy... Un jour, j’foutrai l’feu aux Euca ! »
Oui, bon, ça marche !
Il est vachement bien le mini magnéto que ma mère m’a envoyé pour Noël !
Je confirme le message : un jour, j’foutrai l’feu aux Euca ! Les Eucalyptus, comme ils disent eux ! Les Euca, c’est un institut pour rééduquer les jeunes. J’ai dix ans et ça fait presque un an que j’y suis. Mes parents – enfin, ma mère, surtout ! – ils viennent pas souvent. Mon père, il s’est tiré avec une autre meuf. Y a que ma mère qui m’envoie un mot et un cadeau de temps en temps. J’les lis à peine ses lettres ! Pourtant, elles sentent vachement bon, un peu la cocotte, quoi ! Mes potes, ils sont verts quand j’ai du courrier d’elle. Je les lis une fois comme ça ses lettres mais je les connais vite par cœur. J’ai une mémoire de cheval, ou d’éléphant ? J’suis une bête, en vrai !

Ma mother, elle me parle de son boulot dans un hôtel, sur la Côte d’Azur. Elle est barmaid, un truc comme ça. Y a des salauds qui disent qu’elle est entraîneuse. Elle espère faire de la thune et me reprendre avec elle, après... En attendant, je suis là, moi, aux Euca, à glander !

Le dirlo, il est trop cool. Toujours mal fringué, la clope au bec, mais il sait m’écouter et surtout il ne me donne jamais d’ordre ni de conseil. Avec lui, des fois, je me laisse aller, je lui parle de motos. Mon rêve, c’est de faire un jour la Daytona Biker’s Wake avec un engin à moi, quand j’aurai l’âge. A dix ans, c’est pas demain la veille, mais j’y crois. Daytona, c’est aux Etats-Unis, en Floride. Je suis nul en anglais mais je sais prononcer le nom de la course, sans me tromper. Dire qu’il y a des mecs pleins de fric qui se paient une semaine de moto sur une plage en Amérique ! Et moi, pendant ce temps-là, je ne vois que les murs de l’institut ! On n’est pas si mal, remarque ! Le dirlo nous a abonnés à des revues de moto et tout le tremblement. Ça ne sert qu’à nous faire baver, c’est tout...

Combien de fric il me faudrait ? Y a bien des p’tits trafics avec l’extérieur mais je ne veux pas m’en mêler, ça craint trop ! J’ai vraiment pas d’issue. No future, comme c’est marqué sur le poster de ma chambre. Dans ma piaule, il y a Phil et Zifi-Zifi, deux mecs un peu plus vieux que moi. Ils ont treize et quatorze ans. Mais ça fait pas beaucoup de différence avec moi, parce que j’ai toujours paru plus vieux. Ils ont un peu pété un câble ; ils sont chouettes et pas chiants.

Mais j’suis pas comme eux, hein, attention ! Phil a été dealer et même un peu accro, à ce qu’il paraît ! On l’a viré du collège. Ici, ça marche bien pour lui, c’est un caïd en menuiserie. Zifi-Zifi, François de son vrai prénom, c’est autre chose, il est très calme et d’un seul coup, il a sa crise. Il en veut à tout le monde, il veut tout casser et... il casse tout ! Après, il retombe, il parle plus pendant deux jours. Autrement, il a toujours un mot gentil pour moi. Bien sûr, je n’ai parlé de mon plan ni à l’un ni à l’autre. Comme ils disent dans les films, on parle toujours trop ! C’est dur de garder ça pour moi, alors je raconte ma vie à mon p’tit magnéto, un cadeau de ma mère, très utile finalement !


C’est pour dans trois jours ! De toute façon, si ça rate, je fais tout péter et je me casse ! Jeudi, il y a une sortie prévue dans les environs pour escalader le sommet de la Tête de Chien. C’est de là que je compte partir. Et après, l’Italie et le monde entier seront à moi. Ça sera dur pour ma mère. Après tout, chacun pour soi, elle m’a bien laissé tomber, alors ! Quand je la reverrai, je serai riche et célèbre, on peut rêver, non ?

Enfin, je dis toujours des trucs comme ça le lundi au magnéto, après un week-end passé à tourner dans ma cage... fin d’émission ! »


« Bon, on est jeudi matin, avant la balade. J’ai chouré toutes les barquettes de beurre et de confiture du p’tit déj’, les crèmes de gruyère et j’ai une gourde pleine de jus de fruits. En plus, j’ai cent euros de mes économies. Toute la nuit, j’ai repassé dans ma tête ce que j’aurai à faire. Tout baigne, il ne devrait pas y avoir de lézard. J’en ai fait des rêves, ces derniers temps ! Des filles, du fric, des motos, on me regardait, on m’écoutait. Alors quand je me retrouve entre quatre murs... On a beau mettre des posters... Le paysage est quand même bouché ! Pourtant dehors, le cadre est sympa, les pins, la mer... Je serai peut-être sur un de ces super bateaux qu’on voit des fois, là-bas. Je finis par me dire que les murs, ils sont seulement dans ma tête ! Enfin, ce soir, c’est la belle, je ne serai pas planté devant la télé du club, à regarder leurs séries américaines ! »


« On est jeudi soir, ça y est, je suis de retour, c’est foutu ! Je me suis fait rattraper juste de l’autre côté de la montagne. J’avais lâché les autres, vu que je suis assez bon en escalade, et j’étais sur la nationale en train de faire du stop. Le moniteur de sport m’a repéré. C’était râpé ! Il a promis de rien raconter au dirlo si je la bouclais de mon côté. J’avais intérêt à filer doux. On est tous rentrés crevés, certains très contents de leur sortie. Ils chantaient même des airs de marche, au retour. Dans le car, c’était la joie. Y a que moi qui faisais la gueule.

Finalement, l’équipe de direction a fini par tout savoir, je ne sais pas par qui. Je m’attendais à une avoine... Même pas ! Ils sont très relax, même faux culs ! Moi, j’veux plus rester, mais ils ne veulent pas le comprendre ! Ah, la rééducation, tu parles ! J’avais rien fait pour mériter d’être ici, moi ! Des p’tits vols, juste pour me faire remarquer, à une certaine époque...

Le dirlo et la psy n’ont pas osé me remonter les bretelles. J’ai eu un entretien avec la psy mais je ne retiens rien de ce qu’elle raconte. J’arrête pas de la mater, elle doit être vachement bonne ! Qu’ils déballent ce qu’ils ont sur le coeur une bonne fois pour toutes ! Maintenant, je ne dirai plus rien, j’attends mon heure ! Mes copains essaient de me parler, de me rendre la vie un peu moins triste, surtout que je n’ai pas de courrier en ce moment. Elle doit être aux Baléares, ma mère ! Elle se fiche pas mal de moi, j’ai vraiment plus rien à perdre !


« Allo ! 1, 2, 3, top !... On est dimanche soir. A l’atelier, j’ai récupéré du fil, j’ai du plastique. Avec tout ça, j’ai réalisé un petit montage explosif. Les grands ont bricolé l’autre jour, en mécanique, des systèmes à retardement. Je les ai observés – ils m’ignorent carrément parce qu’ils me trouvent trop jeune – mais j’ai tout capté. Tout doit sauter ce soir à minuit pile. A cette heure-là, je serai loin, dans le rapide Paris-Rome. A moi la belle vie !

Au dîner, j’ai pris mon air ordinaire, la tronche, sans plus. Je me suis barré discret, pendant qu’ils regardaient le film à la télé. Je suis maintenant tout seul dans ma piaule. L’explosif, il est près du rideau. J’ai juste le temps de rassembler mas affaires, de bourrer les poches de mon blouson. Je vais m’allonger un moment pour faire mes confidences à ma cassette. J’en aurai à lui raconter, après ! L’Italie, la Floride, la grande vie... Le rêve... Dormir... »


Lundi, une heure du matin.

— Bon, en moins d’une heure, on a déblayé l’essentiel ! déclare le directeur à l’équipe de secours.
— Heureusement que le film du dimanche a duré plus longtemps que d’habitude et que les jeunes ont voulu discuter de James Dean dans la Fureur de vivre ! Sinon, je ne préfère pas penser au carnage !

Quelques flammes lèchent encore l’atelier de mécanique qui a volé en éclats. Près du groupe de chambres qu’on appelait pompeusement les Séquoias, il y avait des fûts d’essence et d’huile. Quand les éducateurs se sont précipités, il était trop tard. On a juste eu le temps de se compter pour constater qu’il manquait Eddy, alias Edouard, le benjamin de l’établissement. A l’endroit supposé de la chambre d’Eddy, dans les ruines, on a retrouvé un pin’s de moto club, des restes de boots, des éclats d’un réveil radio et un mini magnétophone miraculeusement intact.
L’appareil aurait dû être volatilisé dans l’explosion. Pour ce qui est du réveil radio, Phil, un des copains d’Eddy, se rappelle avec colère qu’on y avait touché, alors que c’était son réveil perso. Eddy l’avait réglé sur minuit, ça lui avait paru bizarre, mais il n’avait pas insisté pour ne pas le fâcher...

— Pour cette fin de nuit, les jeunes dormiront tous dans le bâtiment numéro deux, les Cèdres ! ordonne le directeur.

A force de bricoler le magnétophone, il réussit à enclencher la cassette. Il reconnaît distinctement la voix de ce pauvre Eddy.

« Le temps est à la pluie ! » pronostique comme pour lui-même le directeur. On entend les trains comme s’ils étaient à côté, signe qui ne trompe pas ! Tiens, celui-là, c’est le Paris-Rome, toujours en retard, comme d’habitude ! » se dit-il en remontant pesamment la grande allée vers les décombres du dortoir des Séquoias.

PRIX

Image de Automne 2013
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Granydu57 · il y a
Des airs d'histoire vraie. Une belle lecture. +1
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John Lecid · il y a
Tres touchant. Ca sent le vécu.
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