Les esprits animaux

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Je ne suis pas toujours le narrateur dans mes nouvelles. Parfois, mes personnages me piquent mon stylo, la main, la parole, le sens ou le style que j'aimerais tant donner à mes écrits. C'est ... [+]

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Un volet claqua. Il devait être entre trois et cinq heures. Ce n'était pas la tramontane, non, plutôt l'autan bien plus espiègle et qui, de si bon matin, jouait avec la bâtisse. En cette saison, ce vent s'amuse à charrier de la méditerranée toute une humidité. Le silence de la nuit avait enveloppé Dominique comme un drap mouillé, tiède, mais ce bruit sec lui fit prendre conscience un court instant d'être toujours là. La maison dormait ; sa douleur aussi. Elle s'était assoupie une petite heure au creux de lui-même, dans ce qui lui faisait encore office de corps, sur ce lit, dans cette vaste chambre et dont il connaissait à les entendre tous les recoins, toutes les humeurs, les gémissements. D'ailleurs, le plancher craqua à son tour en guise de bonjour.

Et c'était en effet un bon jour qui débutait, un de ceux, trop rares, durant lesquels la souffrance lui laissait un peu de répit. Ses horribles céphalées desserraient miraculeusement leurs mâchoires, ses articulations oubliaient un temps leurs quotidiennes tortures aussi, si ce n'était ses escarres, Dominique aurait-il pu enfin se sentir complètement soulagé de son enveloppe charnelle. Seules les brûlures persistantes de ses talons, de ses fesses, de son coccyx l'informaient cruellement de sa survivance sur son matelas. Depuis qu'il avait perdu toute sensibilité proprioceptive, ce brasier (tel qu'il se plaisait à nommer ces horribles et inguérissables plaies), l'assurait d'être toujours en vie. La porte de la vieille armoire gémit également comme pour rappeler qu'elle aussi aurait été bien à plaindre. En son for intérieur, Dominique surnommait cette antiquité la ronchonne tant elle émettait à longueur de jour et de nuits d'acrimonieuses récriminations. Bien qu'encore debout sur ses quatre pieds, elle lui jalousait tour à tour sa placidité, sa quiétude de gisant, son statut de malade officiel et supportait de plus en plus mal leurs rares visiteurs lui tournant ostensiblement le dos. Elle était tout de même du dix-septième !

Le personnel soignant était bien trop jeune pour comprendre quoique ce fut à l'esprit d'un tel meuble. Désormais, à toutes ces blouses blanches, leurs objets leur parlaient réellement. Non seulement le prétentieux monitoring, le respirateur, les sondes, le tensiomètre, enfin tous ces périphériques à affichage digital et voix synthétique qui surveillaient amoureusement Dominique, mais également tous leurs smartphones, tablettes personnelles qui soit les tenaient pareillement connectées à la vie extérieure, à leurs innombrables amis des réseaux sociaux, soit les renseignaient en permanence des conditions météorologiques ou des fluctuations inquiétantes du bulletin scolaire de leur petit dernier. Durant les soins prodigués à Dominique, leurs pensées demeuraient ainsi animées par tout cet internet et auquel la vieille et majestueuse armoire ne comprenait que couic. Plus personne pour l'admirer, encore moins cirer sa façade en merisier, s'extasier sur sa longévité. De par son ancestrale fonction, elle conservait précieusement en son sein tous les effets de Dominique, mais dont chacun savait désormais qu'ils ne lui serviraient jamais plus. Depuis que la maison de convalescence avait ouvert cette moderne unité de soins palliatifs pour mettre en conformité le budget de l'établissement, elle avait été oubliée là, et régnait de façon aberrante sur tout un mobilier en matériaux aussi amicrobiens qu'ignifugés. Les machines maintenaient l'homéostasie du corps de Dominique dans un coma profond que personne n'osait encore qualifier de dépassé. Puisque ce malade n'exprimait plus rien sinon ses constantes de température, rythmes cardiaque et pulmonaire, pression artérielle, glycémie, dosage de morphine, etc. sur les différents écrans, la question de l'état de la conscience du patient se posait douloureusement à chacun. Mais, du fait même de tout cet appareillage, des soins pluriquotidiens, ce corps ne se dégradait pratiquement plus, stagnant ainsi dans une agonie artificielle.

Chaque jour vers sept heures du matin, aussi insouciante qu'une volée de moineaux, l'équipe soignante envahissait la chambre. Allumait la lumière, vidait les poches, retournait Dominique sur son flanc puis l'autre, le lavait, changeait les draps, soignait les escarres, massait la peau autour des articulations, vérifiait l'ajustement des sondes et des perfusions, enfin toute la connectique que vous savez, sauvegardait les données de la nuit sur le fichier soins du dossier informatisé du patient, validait l'opération. C'était dans leur grande majorité des jeunes femmes du canton, mais qui avaient fait leurs études paramédicales à Toulouse ou à Montpellier. Aussi pétillantes et joyeuses que peuvent l'être des oiseaux quand le soleil pointe à peine sur l'horizon. Elles pépiaient ainsi chaque jour à l'envi à propos de leurs amours ou de leurs silhouettes. Leur frivolité n'entachait en rien la précision de leurs gestes et, si ce n'était l'endroit, on les aurait facilement confondues avec leurs consœurs agissant dans le même temps et avec la même effervescence dans un service de néonatologie. Il existe en effet, dans le domaine hospitalier, très peu de différences entre la prise en charge d'un enfant prématuré et celle d'un vieillard mourant. On y change alors de service essentiellement pour des problèmes de logistique personnelle. De ce fait, il a toujours existé dans notre polyclinique un turn-over important de tout ce personnel si désireux de connaître les multiples facettes du monde médical.

Pour ce qui est des parties du sang qui pénètrent jusqu'au cerveau, elles n'y servent pas seulement à nourrir et entretenir sa substance, mais principalement aussi à y produire un certain vent très subtil, ou plutôt une flamme très vive et très pure, qu'on nomme les esprits animaux. Or, à mesure que ces esprits rentrent ainsi dans les concavités du cerveau, ils passent là dans les pores de la substance, et de ces pores dans les nerfs ; où selon qu'ils entrent, ou même qu'ils tendent à entrer, plus ou moins les uns dans les autres, ils ont la force de changer la figure des muscles en qui ces nerfs sont insérés, et par ce moyen de faire mouvoir tous les membres. Je ne suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison. Je ne suis point cet assemblage de membres, que l'on appelle le corps humain ; je ne suis point un air délié et pénétrant, répandu dans tous ces membres ; je ne suis point un vent, un souffle, une vapeur, ni rien de tout ce que je peux feindre ou imaginer, puisque j'ai supposé que tout cela n'était rien. Mais enfin, que dirais-je de cet esprit, c'est-à-dire de moi-même ? Car jusques ici, je n'admets en moi qu'un esprit...

Le vieux curé reposa l'ouvrage de Descartes sur l'étagère supérieure de la vieille armoire. Ses yeux parcoururent un temps les reliures des autres livres composant la petite bibliothèque de Dominique. S'y épaulaient pêle-mêle des recueils de contes d'Henri Gougaud, un évangile de Saint-Jean, des essais de Peyramaure, des romans d'autres érudits régionaux. Le prêtre avait pour habitude chaque vendredi matin de venir lui faire un peu de lecture afin de lui tenir compagnie. Sortant d'un repli de sa soutane son bréviaire, il retrouva sa place dans le fauteuil, poursuivit sa lecture à voix basse. L'homme de foi ne doutait pas un seul instant que ses prières ainsi marmonnées n'atteignent l'âme de cette ouaille égarée, car si peu assidue autrefois à son église. Il lisait le texte sacré, c'est-à-dire très ancien, de façon monotone et cette mélopée silencieuse se mêlait aux bruits tout aussi apaisants des machines et du vent. Les infirmières avaient laissé la fenêtre entrebâillée et, à voir onduler les rideaux dans le courant d'air, on eût dit que la chambre tout entière respirait.

Depuis la nuit des temps, l'autan naît au-dessus des flots du golfe du Lion. Tournoyant sur lui-même, il jette un premier regard au large, mais trouve très vite sa route et mettant le cap à l'ouest, s'engouffre violemment dans le couloir ménagé entre les Corbières et la montagne Noire, c'est-à-dire entre les Pyrénées et le Massif central. À ce que disent les vieux de chez nous, son idée serait d'aller faire tourner les moulins du Lauragais, mais passé Carcassonne, il lui arrive bien des fois de venir se prendre dans nos collines. Depuis des siècles, il y chasse indifféremment les miasmes et nos hérésies, ébouriffe les arbres autant que les esprits, bien qu'il se signale toujours à chacun en claquant comme ce matin les volets.

Dans son dossier, sous la rubrique : « personne à prévenir », il est noté au crayon à papier : « néant ». Je m'en suis inquiété auprès de mademoiselle Serrus, notre assistante sociale, mais elle m'a répondu que personne ne connaissait de famille vivante à Dominique. Ses deux parents comme tous ses aïeux reposent depuis bien longtemps dans le cimetière de Chalabre, aussi étant fils unique, ne s'étant jamais marié, il n'y aurait personne pour se réclamer d'une quelconque parenté. Ni cousins ni neveux ou nièces, même par alliance. Dominique est d'ici, il n'a jamais quitté le pays, chacun l'a connu pour l'avoir vu si souvent déambuler dans nos ruelles, boire son habituel verre de vin tranquille à la terrasse du café de la Paix, le samedi faire comme tout le monde son marché. Il a vécu parmi nous pendant près d'un siècle comme une ombre familière et puis, un jour, a disparu. On l'a dit malade. Tout le monde imagina alors que quelqu'un d'autre (un voisin, un ami) se préoccupait de lui, or, à part le curé dont c'est l'office, personne ne montait le visiter. Quand son état déclina, il était déjà depuis huit ans chez nous et s'était écarté depuis longtemps de tous nos autres pensionnaires. À vrai dire, il ne les avait jamais vraiment côtoyés. À mon avis, l'état de sénilité avancée de la plupart avait dû le rebuter. Quand je lui eus annoncé l'ampleur de son cancer, il me fit jurer de ne jamais me débarrasser de lui sur un centre spécialisé de la grande ville. Il était de Chalabre, l'avait toujours été et comptait plus que tout y mourir !

Le plus sacré pour une personne âgée demeure presque toujours le lieu où elle a vécu. Elle croit bien plus à son village qu'à sa santé, aussi n'est-ce pas tant la mort qui l'effraie que l'idée d'être un jour détaché de son pays. Un mourant est pareil à un arbre qui, sous la brise, s'accroche à ses racines. Depuis son plus jeune âge, Dominique habitait Chalabre. C'était, on ne peut plus, un enfant du pays bien que beaucoup le disaient étrange. Sans doute, était-ce dû à la façon dont il vous regardait ; à ses grands yeux bleus qui plongeaient dans les vôtres. Il semblait ne faire aucun cas de votre apparence physique, de votre visage autant que de votre identité, son regard cherchant au tréfonds de vous-même autre chose. Si bien que vous n'aviez plus vraiment la sensation d'exister. D'être là, en chair et en os.

À l'époque, ce n'était pas du goût de la plupart de nos jeunes filles qui, par chez nous, aiment toujours énormément plaire aux garçons. Leurs si délectables efforts pour capter nos regards amoureux, nos convoitises, semblaient n'être d'aucune utilité face à cet insolite pierrot. Il était beau garçon et certes, très gentil avec toutes ces demoiselles, mais justement gentil... simplement gentil. À l'âge où, les corps et leurs atours semblent si importants, s'attirent irrésistiblement, notre bonhomme se singularisait par une déroutante candeur. Bien des filles avaient exercé sur lui leurs charmants appâts... En vain. Il préférait leur parler des oiseaux. On aurait cru qu'il était de la... mais à l'époque, ces choses ne se disaient pas. Sa carrière de vieux garçon en fut toute tracée. Il avait assisté à la fermeture de nos usines, de la chapellerie, de la gare, puis, par la suite, à l'exode de tous nos jeunes et que nous avaient volés les lycées de Mirepoix ou de Limoux. Cependant, à la différence de nombre d'entre nous, il s'était toujours montré confiant dans la pérennité de son pays. Qu'il meure, comme ses parents et ses grands-parents l'avaient fait bien trop tôt avant lui, était dans l'ordre des choses. Il y avait plus important que sa vie. Que nos vies. Il n'aurait su vous dire quoi il le savait, c'est tout. Il n'avait pas eu besoin d'études ni de religions pour comprendre cela. Dominique avait appris la chose au contact des animaux. Modeste ouvrier agricole, il tenait son savoir d'humain essentiellement de la fréquentation des troupeaux de vaches ou de moutons. Sa petite bibliothèque, et qui demeure son trésor, fut composée de livres offerts dans les différentes fermes où il avait servi. C'était une tradition remontant du temps où il avait débuté sa carrière de berger pour les fermes de Lamouillère. À chaque départ pour les estives, madame Amouroux (que les plus anciens d'entre vous ont très certainement connue) lui offrait un bouquin avec la recommandation de le déchiffrer entièrement pendant le temps qu'il passerait sur la montagne. C'était sans doute une façon pour elle de garder son esprit un peu parmi nous, les humains. Il faut souligner ici qu'il plaisait énormément aux femmes mariées dont il n'effrayait nullement les maris. Sa condition d'orphelin, l'apparente chasteté de son comportement faisaient qu'il était grandement apprécié de toutes ces dames qui régnaient alors sur nos modestes exploitations agricoles. Très certainement, suscitait-il chez elles une compassion toute maternelle bien que certaines langues fassent courir d'autres bruits. Mais, à mon souvenir, il n'y eut jamais véritablement de scandale. Dans les hameaux, il était partout chez lui, à l'instar de tous nos journaliers. Lire était une tâche ardue pour ce garçon qui n'avait été que jusqu'à l'âge de neuf ans à l'école, mais dont il s'acquittait sur les sommets avec le même sérieux que ses chiens mettaient à contenir les brebis. Le décryptage de ces ouvrages souvent savants mêlé à la science consistant à deviner l'esprit des bêtes avait forgé chez cet homme solitaire un jugement particulier sur le monde, une sorte de spiritualité qu'il distillait dans ses vieux jours à qui prenait la peine de l'écouter. Or, j'avais été plus que son médecin, son confident. Et, maintenant qu'il ne parlait plus depuis plusieurs mois, que son corps dont j'avais la charge n'exprimait plus rien, je continuais à suivre sa pensée.

Elle était pour grande partie dans le vent. Elle survolait désormais sans relâche le pays, les ruisseaux, les bois et les champs. Régulièrement, elle remontait comme en pèlerinage via Sainte-Colombe jusqu'aux pâtures, empruntant les vestiges de l'ancienne voie ferrée. À l'époque, c'était par le chemin de fer que débutaient les transhumances. À Chalabre, il fallait charger les bêtes dans les voitures ; dans tout ce brouhaha, prendre garde à ne pas séparer les agneaux de leurs mères. Puis, tout débarquer d'un coup sur le quai de Lavelanet et enfin gravir à pied la route poudreuse de Montségur. Le bruit des sonnailles se répercutait alors sur les roches, enfin sur les murailles à mesure qu'escaladait le troupeau. À flanc de montagne, sa masse était comme un nuage remontant à rebours du vent. Mais, pour aucune bête, pas même le berger, sa mule si lourdement chargée, encore moins les chiens, il n'était question d'efforts. Sous un soleil implacable, l'ascension du troupeau vers les ruines du château ressemblait à une lente évaporation. Dominique suivait ce même esprit animal qui fait que toutes les bêtes remontent dans un même mouvement la montagne à mesure que le printemps revient. Les pas du berger qui suit son troupeau plus qu'il ne le mène, appartiennent à ce même phénomène climatique qui pousse les isards aux limites des glaciers. Une autre chose, supérieure à la simple volonté de chaque individu dicte alors à chacun son chemin, son destin. Sans doute, à l'époque, la pensée cathare avait-elle subi cette même sublimation pour venir ainsi se percher sur cet éperon rocheux uniquement visité des bergers, du vent et des choucas. Il faut ainsi croire que l'amour de nos ancêtres pour l'immatériel, l'impalpable, fut si fort qu'il avait à ce point effrayé la Sainte Inquisition l'obligeant à de si cruels autodafés. Il fallait pour ces papistes l'ignoble sacrifice de tous ces « hérétiques » pour espérer dans la prévalence de la chair et qui ne sera toujours pour nous que simple charogne.

Si l'Histoire demeure ainsi inscrite dans nos ruines, son esprit s'est instillé en nous par nos mêmes paysages. Ainsi, la quintessence de mon vieux patient était-elle désormais partout chez elle, planant au-dessus de nos collines. Bien sûr, la douleur physique était parfois telle, qu'elle l'obligeait encore à se recroqueviller dans ses entrailles, à l'intérieur de sa carcasse, où la maladie, tel un vautour, persistait dans son horrible besogne. Sous ses coups, cette pensée s'effarouchait, s'éparpillait, se désagrégeait. Alors, pour lui rendre un peu de sa cohérence, j'augmentais la sédation, conscient que c'était là un chemin sans retour. Dominique connaissait la maladie mieux que moi (dont c'était pourtant le métier) pour l'avoir vu si souvent à l'œuvre sur les bêtes et les gens. Pour être demeuré si souvent seul avec les troupeaux, il connaissait des médecines que jalouserait plus d'un professeur de CHU. Ce n'était pas qu'un simple rebouteux (bien qu'il m'ait plus d'une fois fait concurrence), mais un philosophe avec l'expérience de ce que la mort n'est qu'un événement de la vie, un épiphénomène guère plus grave qu'un autre ; seulement le dernier. Aussi, son propre trépas, comme celui de tous ceux qui l'y avaient précédé, demeurait-il pour lui une banalité à laquelle, selon lui, j'accordais trop d'importance. C'est que j'avais gardé de mon père, fondateur de notre polyclinique, ce goût immodéré de soigner, de soulager, de guérir à tout prix, bref j'étais encore tout entier pétri de la vanité des sauveurs.

Or, les esprits animaux ne circulent pas uniquement dans les méandres de nos organismes, mais également et bien plus, à travers les gens. Il faut avoir été berger pour comprendre cela. Une brebis seule n'a pas de sens. Même les chiens la pensent en fonction du troupeau. Et c'est ce même esprit grégaire qui dirige d'abord les humains. Dominique m'avait enseigné cela. Plus fort que le prétentieux égocentrisme du « je pense donc je suis » cartésien, régnait pour lui, et donc pour nous tous, cette modeste empathie reliant les brebis entre elles, les hommes entre eux, les humains aux autres animaux, les animaux aux végétaux, et tout ce vivant à un pays. Dominique m'avait transmis son mysticisme languedocien avec ses mots de vieux paysan, avec cet accent de chez nous, et je comprenais désormais tout de son enseignement à veiller ainsi jour après jour sur son corps à tout jamais mutique. Si, par courte intermittence, sa pensée s'y logeait sans doute encore secrètement, à la façon dont les étourneaux qui s'accaparent avec une telle insolence notre ciel se réfugient certains soirs en masse dans nos platanes, je ne doutais pas que, tout comme leur vol, elle s'éparpillerait dans l'air, le matin venu.

C'est sans doute pour tout cela qu'à midi, à l'issue de ma visite, en guise de consolation j'ai débranché le corps de Dominique. Le peu de lui qui y restait, enfin délivré de notre vaniteuse technologie, s'est élevé au-dessus de sa dépouille. Un court instant, il a tourné sur lui-même, a lancé un dernier regard à sa chère bibliothèque et, profitant de l'entrebâillement de la fenêtre, a fui dans l'autan retrouver l'immense troupeau de nos âmes défuntes. Je l'ai suivi, m'y penchant pour relever la tête de bergère et faire ainsi enfin taire ce volet rebelle puis, redescendu dans mon bureau j'ai rédigé, pour clore le dossier de mon vieil ami, ce certificat de décès.
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Mireille Bosq · il y a
J’ai été sensible à l’aspect régional, car je connais très bien les itinéraires, les villages et les lieux dits cités. Les passages sur le vent les évocations d’estive, tout cela fait passer la "pilule" amère d’une maladie et d’une unité de soin. Bouleversant.
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Joëlle Brethes · il y a
Joli texte à la fois philosophique et poétique plein d'humanité.
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Dominique Claire Fabre · il y a
Emouvant, et puissant, un beau texte qui raconte la vie à l'occasion de l'accompagnement d'un mourant
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JAC B · il y a
Un très beau texte fort bien écrit autour d'un personnage attachant, relaté par un ami dont le geste grave porte à réfléchir. Certes ce n'est pas une histoire, c'est un peu long, aurait mérité d'être aéré dans la présentation mais cela demeure une belle page à découvrir. Bonne continuation Vic.
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Mireille Bosq · il y a
On retient le côté brillant et lyrique dans les descriptions de la nature plutôt que le côté poignant de la fin de vie.
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Camille Berry · il y a
Un beau texte existentiel écrit avec sensibilité et justesse. Beaucoup de phrases touchantes. J'aime vraiment !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un testament , le plus beau , qui rend l'humain à sa matière .
Un souffle animiste traverse votre texte . Il y a une pensée , une réflexion , un arrêt devant la fin de vie , une contemplation de ce que nous sommes . si peu de choses au milieu des objets et pourtant si immense au milieu du ciel et des oiseaux.

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Philippe Aeschelmann · il y a
🤍 Un beau portrait, un beau pays, de belles idées dans un beau texte. Je me suis vu un moment à Espéraza, à marcher au bord de l'Aude, ou arpenter les Fenouillèdes... La prochaine fois, je guetterai Dominique dans le vent. Merci pour ce moment.

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