6 lectures

0

Beaucoup de gens passent dans la rue. Malgré leur nombre Ernest n'en avait jamais vu un seul qui regarde vraiment. Parfois alors qu'il était en boule près d'une bouche d'aération, il voyait le regard d'un passant se perdre vers lui. L'espoir naissait alors dans l'estomac creux d'Ernest, mais il se rendait rapidement compte que les yeux ne faisaient que se perdre dans sa direction mais jamais ils ne l'accrochaient, et les passants finissaient par passer.
Souvent Ernest déambulait dans les métros. Il aimait bien ça, les métros, avec leurs courants d'air chauds et chargés de senteurs. Il adorait par dessus tout quand les tourbillons du tréfonds de Paris faisaient voler ses cheveux gras. Il adorait aussi tirer la langue aux gens qui regardaient les haillons dont il était vêtu avec dégoût.
Mais le quotidien n'était pas toujours aussi drôle. Par exemple chaque saison apportait ses difficultés. L'hiver apportait le froid. L'été apportait la soif. L'automne et le printemps étaient accompagnés du vent et de la continuelle faim. Avec les années, Ernest avait appris par cœur tous les endroits chauds de Paris, mais aussi tous les endroits coupe vent. Trouver à manger s'avérait toujours le plus difficile. Bien sûr Paris regorgeait d'endroits où faire ses courses, mais il fallait faire très attention à ne pas tomber malade. Tomber malade s'était le pire.
Ernest volait par-ici, par-là, parfois même des gens lui donnaient une petite pièce. Il connaissait les endroits où ramener ses trésors pour pouvoir les échanger ou les revendre. Ernest avait une fois réussit à se payer deux sandwichs entiers.
En plus de faire attention à ce que l'on volait, il fallait faire attention à ce que l'on se faisait voler. L'année dernière Ernest avait réussit à garder sa couverture presque tout l'hiver avant de se la faire début mars.
Une année Ernest avait eu un ami, Antoine, qui était de quelques années son aîné car il avait presque 12 ans. Lui et Ernest était resté pendant plusieurs mois à voler ensemble mais un soir ils s'étaient disputer pour une histoire de couverture et ne s'était plus revu. C'est vrai que cette nuit-là il avait fait rudement froid. Parfois quand Ernest y repensait, il lui manquait, Antoine. Il était vachement drôle en plus de ça. Depuis Ernest était resté tout seul, jusqu'à cette nuit-là.
Il ne faisait pas très froid mais surtout il n'y avait pas de vent. Il faisait presque bon en fait. Bon bien sûr les gens qui passaient avait leur col remonté jusqu'aux narines. Ils croyaient sûrement que ça les aiderait à cacher leur air pressé, mais pas du tout. C'est là qu'Ernest le vit. Il slalomait entre les pieds des gens. Il était aussi gros qu'un petit chat (Ernest voyait beaucoup de chats). Il vint directement vers Ernest et lui déposa un gros rat presque sur les pieds. Ernest, loin de trouver cela dégoûtant, félicita d'une caresse le jeune chien qui s'était maintenant assis devant lui.
Le chiot ressemblait à un loup en plus foncé. Ses yeux immenses étaient verrons, un bleu et l'autre marron. Sa langue rose bonbon semblait capable de toucher le sol. Son oreille droite était dressée comme au garde-à-vous et l'autre se courbait à ma moitié dans un angle étrange. Les extrémités de ses pattes avant étaient toutes blanches (enfin si le chien avait été propre, elles auraient été blanches). Son torse était couvert de poils longs noir charbon aussi noir que son museau. Sa queue qui battait furieusement le sol, avait l'extrémité d'un blanc aussi douteux que celui de ses pattes. Ernest appela immédiatement ce chien Ernest, parce qu'Ernest n'en connaissait pas des masses de nom de chien.
Et à partir de cette nuit, cette nuit où Ernest avait rapporté un rat à Ernest, ils devinrent inséparables. Ernest allait où allait Ernest toute la journée, bien sûr Ernest devait maintenant voler un peu plus pour nourrir Ernest, mais le soir, le chien s’avérait d'agréable (et chaude) compagnie. En plus de ça, depuis qu'Ernest était avec Ernest, Ernest ne s'était rien fait voler. Les deux compères étaient comme larrons en foire et n'arrêtaient pas de faire les 400 coups. Le petit chien s'amusait autant que je petit enfant. La vie dans la rue est bien plus facile quand on a un ami.
Les Ernest s'entendaient tellement bien que bientôt ils montèrent un petit numéro de rue où Ernest et Ernest faisaient les pitres dans une coordination exemplaire. Leur numéro rapportait plus à Ernest que tous ses petits vols réunis. Bientôt ils firent leur numéro dans des endroits plus fréquentés. Ils gagnèrent tellement qu'ils purent se permettre d'acheter leur premier accessoire : une balle de tennis.
Il fallut peu de temps à nos artistes en herbe pour gagner leur place au Trocadéro, seul les meilleurs artistes de rue étaient autorisés à jouer là-bas. C'était la loi de la rue. Ernest commença à ne plus trembler l'hiver, à moins écouter son ventre gargouiller, Ernest aussi d'ailleurs.
Un jour qu'ils finissaient leur sauts, leur galipettes et leur gags en tout genre, un homme vint vers eux. Sa peau était aussi usée que sa chemise de cuir ou que ses santiags. Sa barbe tombait sur son ventre en bouclettes grises. Ses yeux bleus inspiraient confiance. Son jean semblait avoir autant vécu que sa pipe en bois.
Alors qu'Ernest ramassa leur béret-cagnotte, Ernest s'assit et dressa l'oreille, à l’affût. La voix du monsieur était aussi douce que son sourire.
- Dis-moi gamin, c'est du génie ce numéro. Mais ils en pensent quoi tes parents que tu ailles travailler dans la rue ?
- J'ai pas de parent.
- Oh désolé petit, mais ça simplifie les choses pour moi. Je travaille dans un cirque et mon cracheur de feu t'a vu hier et m'a dit que tu étais doué. Il avait pas tort.
- Merci mais vous voulez quoi ?
- Je veux que tu viennes avec moi, je veux que tu intègres la famille Mazzarini pour devenir dresseur attitré. Ça te tente ?
- Il y aura de quoi mangé et un endroit où dormir ?
- Bien sûr.
- Mazzarini ? Vous voulez dire les Mazzarini, les vrais, les grands du cirque dont les affiches sont partout dans les rues de Panam ?
- En personne.
- Okay je viens, enfin on vient.
- Et « on » c'est ?
- Ernest. Ernest et Ernest. Enfin lui c'est Ernest mais moi c'est plutôt Ernest. A ne pas confondre d'accord ?
- Tu me plais petit.
Ernest sourit de toutes ses dents approximativement blanches. Ernest agita la queue et trottina derrière eux. Ils étaient partis de loin tous les deux, mais maintenant une nouvelle page se tournait dans l'histoire des Ernests.
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Une ombre passa sur le chemin qui menait à Pré-au-lard. Une silhouette d'homme encapuchonnée se déplaçait d'une façon à la fois raide et légère qui lui donnait des airs de grande ...

Du même thème