Les Enveloppes

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Anglophone de naissance, francophone de plume et de cœur, j'ai la langue qui fourche parfois. Ou faut-il dire qu'elle le fait exprès ? Merci pour vos lectures et vos commentaires  [+]

Vous ne pourriez pas ouvrir la fenêtre, Docteur ? Ça manque d’air ici, vous ne trouvez pas ? Merci. Oui, ça va mieux. Ça me rassure de voir ce qui se passe dehors.

Vous avez encore des questions à me poser ? Alors, allez-y, j’ai le temps maintenant.

Vous n’avez pas tout compris ? J’ai dit que j’aime que les choses soient en ordre. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? Chez Pascale, comme je vous l’expliquais, des enveloppes traînaient partout : entassées sur les tables, sur la cuisinière, par terre à côté de son lit. J’en ai même trouvé enfouies entre les coussins du canapé. Des enveloppes froissées, pliées dans tous les sens, et parfois déchirées. Soixante-quinze mètres carrés entièrement couverts d’enveloppes. Vous imaginez un peu ?

Ah pardon ! je ne vous ai pas dit : Pascale, c’est ma voisine d’à côté. Au cinquième étage, oui. C’était, je veux dire. Elle n’est plus là, c’est vrai, mais au moins, j’ai mis de l’ordre. Ça me soulage de savoir que tout est rangé chez elle.

Quel genre d’enveloppes ? Des enveloppes à fenêtre, surtout. Le genre qui contient des lettres officielles, vous voyez ? Je les ai reconnues tout de suite à cause des chiffres marqués dessus. Je sais ce que c’est, des lettres officielles avec des chiffres. J’en ai eu ma dose, je vous le dis.

Vingt-huit ans. Majeure et vaccinée. Vous pouvez le noter si vous voulez.

A l’école, non, pas du tout, je n’étais pas forte en maths, je pigeais que dalle, à vrai dire, mais les chiffres dans les lettres comme il y avait chez Pascale, oui, je les capte bien. A la maison il fallait bien que quelqu’un s’en occupe, vous comprenez ? On était sept. Vous avez raison, ce n’était pas vraiment une recette pour la tranquillité familiale. Quand le facteur commence à fréquenter un peu trop la boîte à lettres, on sait que les ennuis ne sont pas loin derrière. On finit par apprendre à gérer les choses. Ma maman ? Non, elle avait trop à faire et, de toute façon, elle en aurait été incapable.

Tout ça n'est pas déjà noté dans votre dossier-là, Docteur ? Ah bon.

Chez Pascale, il y avait une grande salle de bain avec une baignoire de style ancien, des savons de luxe et des bougies parfumées posées partout. Je me suis dit que la salle de bain devait être son espace de détente et... comment dire ? Oui, bien-être. Puisque c’était le seul endroit de l’appartement vide de papiers. Je l’ai imaginée, Pascale, allongée dans la baignoire, la mousse jusqu’au menton, en pensant à sa prochaine sortie. Pas à toutes ces enveloppes à fenêtre. Une femme comme elle, surtout pas !

Non, non, non, bien sûr que non. Il y avait un mur entre nos appartements quand même !

A côté, oui. J’y ai vécu à peine un an. Un petit studio, rien à voir avec l’appartement de Pascale. Vingt-deux mètres carrés avec vue sur cour. Tranquille, c’est le moins qu’on puisse dire. J’aurais préféré que ça donne sur la rue, en fait, mais il faut savoir s’adapter.

Pascale était là pendant trois mois. Pour son déménagement, elle avait deux copains, des mecs du genre beau gosse. Costauds, souriants, mais côté efficacité, pas terrible. Si vous aviez vu comment ils flanquaient ses affaires partout. Je ne vous dis pas le désordre ! Ils avaient l’air de bien s’amuser, les deux malabars. Je me suis présentée pour offrir mes services. C’est normal, j’étais sa voisine. Et pourtant, ils m’ont dit non.

Non, Pascale et moi, on ne s’est presque jamais croisées mais nos fenêtres donnaient sur la même cour et j’avais vue sur son appart. Elle sortait tôt le matin. Quand elle rentrait le soir, elle parlait au téléphone, changeait de tenue, se recoiffait et ressortait. Il y avait toujours un homme à l’attendre devant sa porte. Un homme différent à chaque fois, mais toujours le même sourire enchanté quand Pascale lui ouvrait. Souvent, elle ne revenait pas pendant plusieurs jours.

Elle se déplaçait beaucoup, toujours en train de galoper à droite et à gauche, toujours l’air pressé. Pas du tout le genre à lambiner devant les boîtes à lettres, à causer de la pluie et du beau temps, et encore moins le genre de passer du temps à regarder par la fenêtre.

Avec une telle vie, comment elle aurait pu avoir le temps d’ouvrir toutes ses enveloppes, de lire toutes ses lettres ? Elle n’avait pas mieux à faire que de passer le week-end toute seule à trier sa paperasse ? Je vous demande un peu.

Fouiller dans ses affaires ? Non, Docteur, je vous assure que la première fois que je suis entrée chez Pascale, je n’étais même pas tentée, non, croyez-moi.

Vous avez besoin de savoir ce qui s’est passé, alors, voilà : il y a quelques jours, en distribuant le courrier, Madame Costa m’a mis une lettre adressée à Pascale. Il y avait bien son nom sur l’enveloppe : Mademoiselle Pascale Truchot. On était voisines, sa boîte se trouvait au-dessus de la mienne, donc, une erreur, ça se comprend. Mais je me suis dit que Madame Costa a dû avoir la tête ailleurs quand même.

Madame Costa ? C’est une vieille amie de ma tante. C’était par elle que j’ai pu avoir le studio quand on m’a autorisée de quitter l’hôpital. Côté famille, il n’y avait personne. En échange, je lui filais un coup de main dans l’immeuble – nettoyer les parties communes ou ouvrir la porte aux livreurs.

Ça me plaisait bien. J’ai l’habitude, vous savez. A l’hosto j’aimais aider le personnel. Ils étaient vraiment débordés et je m’entendais bien avec eux. Tout le monde disait de moi : « Qu’est-ce qu’elle aime bien mettre la main à la pâte, la petite Christine ! »

Oui, il y avait plein d’activités et d’animations, histoire de nous parquer toute la journée dans la salle de détente. Je n’aimais pas être renfermée avec les autres, je préférais aller faire des commissions pour les employés. C’était le Docteur Olivier qui a mis fin à tout ça. Il m’a dit que c’était interdit, on était là pour se socialiser et pas pour aider.

C’est bien lui qui vous a envoyé mon dossier ? Je m’en doutais.

Pour en revenir à la lettre : une semaine plus tôt, l’ascenseur était tombé en panne. Ça faisait râler Madame Costa parce qu’elle en avait besoin quand elle montait faire le ménage chez certains locataires pour arrondir ses fins de mois.

Non, pour le ménage, Madame Costa ne m’avait jamais sollicité pour l’aider. Pourtant, le jour de la panne, quand j’ai vu qu’elle avait la flemme de monter les cinq étages à pied, j’ai proposé de lui rendre service, d’aller faire le ménage chez Pascale le temps que l’ascenseur soit réparé. Madame Costa a fini par me filer la clé mais elle m’a dit de me grouiller. Pourquoi ? Elle était censée me surveiller un peu, Madame Costa. Elle m’a aussi parlé de discrétion mais je ne voyais pas trop ce qu’elle voulait dire. Il a dû lui raconter des choses sur moi.

Le Docteur Olivier, bien sûr. Il a dû lui dire que j’avais tendance à me faire du souci pour les autres. Oui, c’est pour ça que j’ai fait ce petit séjour à l’hôpital. Mais vous savez qu’on ne se voit plus depuis un an : il m’a assuré que j’étais guérie.

Non, Madame Costa ne m’a rien dit sur les tas d’enveloppes en vrac chez Pascale, simplement qu’il ne fallait surtout pas traînasser en faisant le ménage. Pourtant, quand j’ai reçu la lettre dans ma boîte quelques jours après, j’ai commencé à m’inquiéter pour Pascale, vous comprenez ?

J’ai décidé de ne pas la déranger, Madame Costa, pour cette histoire de lettre mal distribuée. Elle avait déjà assez à faire, je me suis dit que ce n’était pas la peine. Je vais vous faire une petite confidence : recevoir cette lettre destinée à Pascale ne m’a pas déplu. Puisque je m’occupais de son appartement, je pouvais très bien m’occuper aussi de son courrier. C’était peut-être quelque chose d’urgent. Effectivement, c’était une lettre qui venait d’une banque. Je me suis dit, tiens, elle et moi, nous sommes clientes de la même banque. C’était une lettre mince, une page, pas plus. Pas son relevé, j’en étais sûre. Je sais à quoi ça ressemble, l’enveloppe d’un relevé. Cette lettre était bien autre chose. C’était une enveloppe à fenêtre, vous voyez ?

Oui, c’est ça qui m’a tracassé. Elles envoient des lettres minces, les banques, quand il y a un pépin. Chez Pascale presque toutes les enveloppes étaient minces comme celle-là. Je me suis dit pas besoin d’en parler à Madame Costa. Je ne voulais pas la contrarier.

Vous n’avez pas chaud, Docteur ? J’ai l’impression de m’étouffer. Si on ouvrait la fenêtre un peu plus grand ?

Vous croyez que j’aurais dû parler à Madame Costa des enveloppes ? Je vous ai déjà dit qu’elle avait trop de boulot, qu’elle était épuisée. Et moi, je savais comment il fallait gérer la chose, vous allez voir. Je suis entrée chez Pascale avec la clé que Madame Costa m’a confiée. Dans le salon, il y avait un meuble avec un seul tiroir, un tiroir pas tout à fait fermé. J’avais déjà remarqué des bouts d’enveloppes qui dépassaient et je me suis dit que ce tiroir était bourré d’enveloppes comme celle que je tenais à la main.

Comment ? J’ai tiré une enveloppe, c’est tout. Juste une enveloppe, une de ces enveloppes à fenêtre, oui. Elle sortait toute seule du tiroir. Enfin, presque.

Je sais déjà ce que vous allez me dire. Vous allez me dire que ce n’était pas bien d’avoir ouvert le tiroir. Vous allez me dire sans doute que je n’avais pas le droit de faire ce que j’ai fait ensuite. Le Docteur Olivier m’avait expliqué à l’hôpital la dernière fois que je n’avais plus à me préoccuper des affaires des autres, que maintenant Maman est morte, que j’ai ma vie devant moi.

Oui, j’ai pensé à ce qu’il m’avait dit. Mais il n’était pas là, chez Pascale, le Docteur Olivier, pour voir comment toutes ses enveloppes sortaient de partout comme les bêtes de la boîte de Pandore. Même du fond de son lit. Non, je ne vous l’ai pas dit avant. Les enveloppes à fenêtre, ça n’apporte jamais de bonnes nouvelles. J’étais bien embêtée pour elle.

Non, non, non, je n’ai pas tout lu, il y avait tellement de lettres. De toute façon, elles étaient presque toutes pareilles :

Mademoiselle,
Vous êtes certainement au courant du fait que votre compte est débiteur depuis... Nous vous informons que la position de votre compte ne nous permet pas de... Conformément à loi... Il est impératif que vous nous contactiez au plus vite...

Des tirades administratives, vous voyez. Je les connais comme le fond de ma poche, ces choses-là. Je me suis dit que Pascale n’était pas capable de gérer cette situation. Pascale ne pouvait pas. Elle se détendait dans son bain, elle parlait au téléphone, elle sortait avec ses copains aux beaux sourires. Elle n’avait pas le temps de décrypter des chiffres, des longues phrases officielles et tout le bataclan. Moi, si. Elle pouvait compter sur moi pour veiller sur ses affaires.

Comment ? Veiller, oui. Vous diriez quoi, vous ? Fouiner ? « La fouineuse. » C’est comme ça qu’on m’appelait à la maison et c’était de la pure jalousie. Ce n’est pas exact ce que vous dites, Docteur. Il fallait bien que quelqu’un s’occupe de toutes ces enveloppes chez Pascale. J’ai cherché dans ses papiers, j’ai trouvé l’essentiel.

Oui, j’ai mis les mains sur les documents – fiches de salaires, numéro de Sécu, factures EDF. Des justificatifs, quoi. J’ai l’habitude.

Je vous explique. Je suis allée à la banque, j’ai pris rendez-vous, j’ai attendu mon tour. Oui, simple comme bonjour. Ce n’est pas compliqué, vous savez. Je n’ai pas bougé tout le long du rendez-vous, pendant leurs « on ne peut pas vous permettre », «vous n’êtes pas autorisée, Mademoiselle Truchot » Ces airs suffisants ! Comme si cet argent était pour de vrai au lieu d’être une question de chiffres. Comme si Pascale avait commis un crime contre la société avec ces quelques petits chiffres. Et la dette sociale, ils ne sont pas au courant des fois ?

Bien sûr que je n’ai rien dit, pensez-vous ! On ne parle pas politique avec des banquiers, ça passe plus vite quand on les laisse baratiner. Après, ils tapent sur l’ordi et ils parcourent un tas de documents. Fallait attendre le moment où ils se résignent à proposer des solutions. J’étais prête. J’avais tout ce qu’il fallait et j’ai signé, c’est tout. Ils n’ont même pas vérifié. Ils étaient tellement contents de faire leur boulot correctement.

Comment ? Son nom à elle, bien sûr : Pascale Truchot. Tout a été réglé : 20.000 euros à rembourser sur soixante mois. Raisonnable, non ? J’ai pensé que, plus tard, on ne remarquerait pas la différence sur son compte. J’ai fait discrètement, vous ne croyez pas ?

Après ? Après il fallait mettre de l’ordre. Pascale aurait été contrariée et je me serais encore fait du souci.

Je n’en avais pas le droit ? C’est ce qu’on me dit. Et même pire. Moi, je pense que j’ai bien fait. Il n’y aura plus d’enveloppes à fenêtres, plus rien qui tombe dans sa boîte. Tout est à sa place maintenant.

Vous ne pourriez pas ouvrir une autre fenêtre, Docteur ? Un peu plus d’air, ça ne ferait pas de mal. Elles sont toutes bloquées, vous dites ? Comme à l’autre hôpital, la dernière fois.

Et moi ? Qu’est-ce que ressens ? Eh ben, je me sens mieux maintenant. J’ai bien fait. C’est bien de rendre service, vous ne trouvez pas ?
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