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En compétition

En d’autres circonstances, Léa aurait poursuivi son chemin, comme si de rien n’était. Tout juste aurait-elle ralenti, aurait-elle émis un léger rictus d’amusement avant de tracer sa route, direction Home Sweet Home. Elle en avait déjà vu, comme tout un chacun, des voitures sans permis tunées version Batmobile avec des antennes plus hautes que le pot de yaourt lui-même, des lunettes arrières constellées d’autocollants promotionnels dont la seule contemplation permettait d’avoir un panorama assez exhaustif des destinations des vingt années précédentes de leur conducteur. Mais l’image dont elle fut la spectatrice ce soir-là ne supportait pas l’ignorance. Voire provoquait l’affliction ou la colère la plus sourde pour une passionnée comme elle.

Sur l’attache remorque d’une vieille berline recouverte de points de rouille trônait le visage déformé de la poupée Myrtille.

Pour n’importe quelle autre poupée, elle aurait souri.

Mais pas Myrtille.
La chanson entêtante du spot publicitaire entendu 10 000 fois lorsqu’elle était gamine entre deux dessins animés japonais lui revint immédiatement en tête :

Poupée Myrtille,
C’est bien toi la plus gentille,
J’aime tes beaux cheveux qui brillent,
Et tu sens bon la... va-nille !
Poupée Myrtille : la poupée de toutes les filles.

C’était la poupée de toutes les filles. Mais ç’avait été avant tout sa poupée à elle, la poupée de presque toute son enfance, tant désirée depuis les premières publicités de mars. Il lui avait fallu attendre longtemps pour que le Père Noël la lui dépose dans ses souliers au mois de décembre suivant.
Jusqu’à ce que deux ans après, un rappel de l’usine la lui arrache des mains. Un composé toxique l’avait retirée des rayons, en même temps que sa mère la lui avait retiré de ses jeunes bras potelés. Beaucoup avaient été détruites pour problèmes sanitaires. Si bien que la poupée Myrtille demeurait encore aujourd’hui quasiment introuvable. Certes, on la trouvait à prix d’or et de platine sur certains sites marchands, mais jamais elle n’aurait les moyens de se la payer. Certains s’engouffrent sans vergogne dans le sillon de la nostalgie et elle savait malgré tout se raisonner. Non, son rêve, c’était de la retrouver au détour d’une chine ou d’une brocante, laissée pour quelques piécettes par un vendeur ignorant tout de la rareté de son bien.
Mais sur l’attache caravane d’une voiture de la moitié de son âge, quelle honte !
Un certain malaise l’envahit. En même temps qu’une certaine curiosité. Si l’automobiliste possédait la tête, il avait encore dans un carton les bras, les jambes et tout le reste. Si c’était le prix à payer pour combler un coin de tristesse, elle était prête à utiliser toute l’huile de coude nécessaire pour retrouver Myrtille.
La vieille guimbarde démarra dans l’obscurité du soleil couchant.
Léa décida de la suivre, sans véritablement prendre soin de se cacher. Après tout, elle ne commettait aucun forfait.

L’automobile poursuivit sa route au gré des cahots de l’asphalte. Les amortisseurs semblaient en bout de course, en même temps que les disques de frein qui se faisaient entendre à chaque intersection. Jusqu’à ce que le clignotant indique qu’elle quittait la départementale pour ce qui ressemblait à un chemin vicinal. La voiture bringuebala de plus belle, jusqu’à atteindre ce qui semblait au loin être une sorte de décharge municipale. En s’approchant, cela avait davantage l’air d’un dépôt-vente organisé où rien ne serait vraiment à vendre. Une version alternative de la vie, en somme. Difficile de s’imaginer, quand on a soi-même une vie rangée aux codes régis par sa simple volonté et ses propres envies, qu’à deux pas de chez soi d’autres gens vivent aux antipodes de notre propre existence.

L’endroit n’était pas vraiment menaçant, malgré le soleil couchant. Dans un film américain de série B ou Z, elle aurait pu imaginer un quaker en salopettes tachée lui décocher un coup de serpe rouillée pour la séquestrer ensuite dans un réduit plein de graisse et lui faire subir les pires horreurs. Mais là, elle n’aurait su dire pourquoi, elle savait que l’homme en bottes qui s’extirpa de la voiture ne lui ferait aucun mal. Elle le laissa regagner la masure de bric et de broc d’un pas assez décidé, puis poussée par la curiosité, elle le suivit.

Une cour de terre battue apparut. Pas de poules, de cochons ou encore d’oies. Non. Simplement, le lieu était en parfaite cohérence avec la voiture qui l’avait amenée ici. Au beau milieu de la cour trônait un épouvantail qui n’avait pas grand-chose à épouvanter. Son corps était une grande bassine de plastique marron clair qu’on avait transpercé de manches à balai pour figurer bras et jambes et qu’on avait recouvert d’un morceau de taffetas blanc qui lui donnait un air – il fallait bien le dire - assez grotesque. En lieu et place d’une citrouille percée de quelques trous, une tête de nounours souriant et pelucheux la dévisagea.

Cette fois, le malaise prit vraiment le pas sur la curiosité, et Léa détourna la tête.
L’homme qu’elle avait suivi lui apparut. Un sourire discret pointa à la commissure de ses lèvres.
— Bonsoir. Vous cherchez quelque chose ?
Léa ne répondit pas, tout son intérieur infusant dans un mélange de gêne et d’effroi.
— Vous êtes perdue ?
Même mutisme.
— Vous voulez un café ? Entrez, lui proposa simplement l’homme en faisant un signe du bras vers l’entrée. Sans avoir même le temps de répondre, elle le suivit contre toute attente vers l’intérieur.

Arrivée sur le pas de la porte, elle fut accueillie par un improbable capharnaüm. Autour d’une gigantesque planche à dessin industriel en position horizontale, divers sièges de toutes origines attendaient un nouveau séant. Pas deux ne se ressemblaient : en vrac, on avait une lessiveuse retournée, une vieille malle de voyage aux autocollants passés, des seaux en zinc, un fauteuil design au modernisme surprenant ou encore une cuvette de WC en or massif.
Tout le reste de l’intérieur était du même acabit. Chaque objet présent semblait détourné de son usage initial. Mais malgré tout ce singulier bric-à-brac, Léa ne parvenait pas à ôter de son esprit l’étrange épouvantail du dehors. Si terrifiant, mais si apaisant à la fois.

— Asseyez-vous ! dit l’homme en lui versant du café dans une bolée à cidre. Le liquide fumant s’échappait d’un arrosoir fuchsia au bec démesurément long.
— C’est... étonnant, chez vous, tenta Léa, sans même mesurer le caractère totalement surréaliste de sa présence en ces lieux.
— Oh, au début, j’avais rien pour me loger quand je suis arrivé. Et puis après, je me suis dit, avec tout ce qui traîne et ce dont les gens ne se servent plus, autant en profiter. Tiens, la table c’était à un dessinateur industriel. Mort d’une crise cardiaque, à deux doigts de la retraite. C’était une huile dans son domaine. Il paraît qu’il a dessiné des merveilles dessus. Ce baquet en zinc où vous êtes assise, c’était celui dans lequel une petite mémé était lavée avec ses frères et sœurs le dimanche, quand elle était gamine. La malle, c’était à une vedette de la chanson des années 50. Elle ne se déplaçait jamais sans elle. Et le fauteuil, c’était à un grand designer mort d’une rupture d’anévrisme la semaine dernière. Il n’y a pas de petites économies.
— Et la cuvette ?
— À un émir du Koweit. Celle-là, elle vient de loin. Mort dessus, comme Elvis Presley.
— Mais tout ce que vous avez là appartient à des gens qui sont décédés ?
— Oui. Et alors ?
— Vous les achetez, vous les récupérez lors de ventes aux enchères ?
— Non, je n’achète rien. Ça ne sert plus, alors je ramasse. C’est tout.
— Vous ne les volez pas, j’espère ?
— Dans la mesure où les souvenirs s’envolent en même temps que leur propriétaire, non.
— Pardon ?
— Tout ce que vous voyez ne sont que des souvenirs, des restes de vies de personnes qui l’ont perdue. Où vont les souvenirs quand les gens meurent ? Moi, je les récupère. Et je les pérennise. Je recycle, en quelque sorte.

Un frisson parcourut l’échine de Léa.
— Tiens, vous avez vu l’épouvantail dans la cour. La bassine en plastique a accueilli bien des bains. Le nounours a été bien cajolé, je peux vous le dire. Il en a joué des rôles : doudou, maîtresse, consolateur... Et j’aime bien le vêtement que je lui ai mis : vous savez ce que c’est ? Un morceau de robe de mariée. Original, hein ? Eh bien tous ces objets ont appartenu à une seule et même personne. Un bébé devenu petite fille puis jeune femme. Une femme à l’âge un peu plus mûr décédée hier soir, au cours d’un carambolage.

Léa blêmit. Puis ses joues rosirent. La vérité était dure à accepter, mais une force inconnue l’avait poussée à l’accepter.

— Cette petite fille... cette jeune fille... c’est moi : je m’appelle Léa.
— Enchanté, Léa, dit l’homme comme une évidence. Mais, j’aimerais ôter tout malentendu : dans cette dimension, tout souvenir perdu sur Terre devient la propriété de celui qui les retrouve. Vous ne m’en tiendrez pas rigueur, j’espère ?
— Pas le moins du monde, dit Léa en se levant. Au revoir, Monsieur.

Et elle quitta les lieux sans même se retourner.
Vers sa nouvelle existence.
Sa nouvelle dimension.

Une voix l’appela.
— Attendez, Léa. Je peux peut-être faire une exception.
La tête de la poupée Myrtille trônait entre les lourdes pognes de l’homme.
Léa sourit.
— C’est gentil, mais, elle ne m’est plus d’aucune utilité désormais. Merci quand même.

Léa poursuivit son chemin, dépassa sa propre voiture et marcha longtemps sur le chemin de terre. Tout à coup, son regard fut attiré par une silhouette faiblement éclairée par le clair de lune.
Une bague d’argent à la patine avancée.
Elle saisit l’objet. Un flash lui parcourut l’esprit. L’alliance glissait sur un annulaire féminin. Ce n’était pas le sien. C’était beaucoup plus ancien.
Elle regarda alors tout autour d’elle. Tout un tas d’objets hétéroclites jonchaient le sol, les bas-côtés, s’appuyaient contre les troncs des arbres, s’accrochaient aux branches. Elle n’avait qu’à se baisser ou à lever le bras pour les saisir.
Léa sourit.
Cette bague ferait un très bel anneau de rideau. Il lui faudrait en trouver bien d’autres pour orner la tringle qui accueillerait les rideaux qui orneraient bientôt son nouvel intérieur.
Dans ce nouvel ailleurs.
Elle reviendrait demain.

L’éternité avait tout le temps d’attendre.

PRIX

Image de Été 2019

En compétition

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De margotin · il y a
Très beau
Mes voix
Et je vous invite à découvrir Ô amour https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/o-lamour

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Ginette Vijaya · il y a
Une autre façon de voir les brocantes . Il y a ici comme un collectionneur de souvenirs et c'est touchant .
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Samia.mbodong · il y a
Ce collectionneur de souvenirs perdus est une très bonne idée.
Ce lieu serait une résurgence terrestre de souvenir, intéressant.
Bien sûr, quand Léa croise ses souvenirs elle est interloquée, sagement elle décide de les laisser où ils sont.
Enfin pas tous, puisque sa vie est ailleurs.
 
Bravo et merci je soutiens.

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Zouzou · il y a
de la poésie dans vos mots ! mes voix
en lice Poésie avec ' Vagues à l'âtre ' et ' Chez toi ' , si vous aimez

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Artvic · il y a
Une histoire , un rêve brumeux, c'est un très beau texte ! merci pour ce temps passé à vous lire
Amitié des mots
Une invitation à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock

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Marie Guzman · il y a
j'ai beaucoup aimé cette balade au clair de l'étrange
je me suis vite attachée à cette femme en errance qui cherche sa poupée d 'enfance

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Jean Calbrix · il y a
Un texte non dénué d'humour qui nous intrigue d'un bout à l'autre ! Bravo, Troye80 ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" qui est en finale printemps et à voter pour lui si vous le jugez bon !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Jarrié · il y a
Etrange et envoutante histoire. le mystère plane tout au long du récit. Je vous souhaite l'audience que la nouvelle mérite.
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Emsie · il y a
Je suis venue par curiosité, car les titres de nos nouvelles, qui se suivent, se répondent étrangement ! Et j'ai savouré l'originalité de ce texte autant que son écriture. J'aurais aimé aussi en savoir plus sur ce personnage principal, mais tel qu'il est, il "fonctionne". Enfin, j'ai bien aimé l'attaque. Tout de suite, on est saisi. C'est important. +4
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Charieau · il y a
très agréable. je vote
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