Les encombrants

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Finaliste
Jury

J’écris avec les pieds. Ils sont la pointe de la pointe de mon bic sur le tapis que la planète couche sous mes semelles chaque jour. Ils sont mon saphir plongé dans le disque du monde. On  [+]

Tous auraient été bien en mal de dire son âge : quatre-vingt, quatre-vingt-dix, plus ? Une autre époque en tout cas, un vieux à l’ancienne même : pas le genre aquagym et République Dominicaine all inclusive, non, plutôt le style jardin ouvrier et Chicoré si vous voyez ce que je veux dire. En tout cas, il venait chaque lundi matin dans le café, à quelque chose près toujours à la même heure. Ceux qui, comme nous, le voyaient toutes les semaines l'avaient pas vu vieillir. Les gens de passage, eux, s'étonnaient de le voir encore là.

Une fois assis à sa place, toujours vêtu du même bleu de travail tâché et usé jusqu’à la trame, il commençait toujours par demander une absinthe, l'air grave. Personne ne prenait plus la peine de lui expliquer que c'était fini depuis belle lurette, interdit. De toute façon, il avait plus l'air de bien comprendre. Les paroles, les mouvements autour de lui, on voyait bien que ça lui faisait comme un écho dans le lointain, un grésillement sur sa bande FM.

Au final, le patron lui apportait un ballon de rouge qu'il mettrait deux heures à finir, à petits gestes lents. A tour de rôle, il y en avait toujours un de l'équipe du comptoir pour régler sa note. La plupart du temps, il restait simplement là, les yeux dans le vide, comme une ombre silencieuse dans notre dos, remuant parfois le bout des lèvres.

Juste avant de partir, il se levait, progressait à pas lents vers le vieux juke-box, relique de la fin des années soixante, tout en cherchant la petite monnaie au fond de ses poches. A part lui, il y avait plus grand monde qui prêtait attention à ce juke-box. Faut dire que c’était pas le genre américain tout en tubes translucides et gyrophares multicolores. Non, ce juke-box là sentait bien l’artisan de chez nous : une grosse pièce en bois posée façon bahut avec une grille métallique sur le devant, toute poussiéreuse, les étiquettes jaunies de la sélection de chansons et une loupiotte orpheline et faiblarde comme seul signe de vie. Du solide travail d’ébéniste certes, mais pas loin du degré zéro du design et de l’entertaïnement...

D’autant que le choix de disques était aussi d’époque. Bon, le vieux lui, ça avait pas l’air de le déranger. Il se plantait devant la machine, un rien chancelant dans ses godasses de chantier et nous chargeait toujours la même chanson : « Les vieux » de Brel. Il restait là un moment, rêveur, peut-être pour s’assurer qu’il avait bien choisi le bon morceau. Et puis il partait tranquillement, sans même attendre la fin du disque, nous laissant là, pensifs, silencieux, limite bord du gaz. Faut dire que Brel, par moments...

« Les vieux ne parlent plus ou alors seulement
Parfois du bout des yeux »

Dans le reflet du grand miroir au-dessus du bar, on le voyait glisser lentement derrière nous, comme un fantôme sur coussin d’air. En rangs d’oignons et coudes serrés au comptoir, on devait avoir l’air d’une vraie bande de chiens mouillés frissonnant sous une pluie d'automne, la tête basse et le regard fuyant, soudain absorbés par le spectacle bulleux de nos bières en train de tiédir.
Une fois la porte du bar refermée derrière lui dans un petit bruit aigrelet de clochette, il nous fallait toujours quelques instants pour sortir de notre torpeur, nous refaire une figure humaine. Mais c’était pas toujours facile de reprendre le cours de la conversation comme si de rien n’était.

« Les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant »

— Bon Dieu, elle me glace les sangs cette chanson, à chaque fois... On n’a pas idée d’écrire un truc pareil, franchement ! J’ai jamais compris pourquoi il nous faisait ça, d’abord. Il nous en veut ou quoi ? On lui paie quand même son coup de rouge, hein ! Ou alors, peut-être qu’il veut nous dire un truc...
— Dis, maintenant que t’en parles... Il a pas toujours passé celle-là non plus, hein... Hé, patron, c’était laquelle qu’il mettait avant ?
— « Les feuilles mortes » !
— Ouais, c’est ça, « Les feuilles mortes ». C’était quand même un peu mieux, non ? Quelqu’un sait pourquoi il a changé de disque ?
— Sa femme est morte.
— Ah...

« Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin »

Il paraît que certains clients s'étaient plaints, demandant la mise au pilon du juke-box, ou au moins de cette chanson. A nous aussi, elle nous collait le cafard, pas de doute. Mais on avait décidé que non, qu'il fallait la garder, comme une croix à porter. Il y a des équilibres fragiles dans la vie d’un bistrot qu'il faut se garder de bousculer. Tu bouges un cendrier ou t’enlèves un tabouret et tu te retrouves avec un volcan islandais qui se réveille. Je parle d’expérience. Bref.

Un lundi d’hiver, dans les pas loin de Noël, le vieux est pas venu. Comme ça, tout simplement, sans prévenir évidemment. On s’est retrouvés un peu godiches à regarder en silence et à tour de rôle l’horloge Cinzano au-dessus du bar. Quand la petite aiguille s’est calée sur la grande pour nous dire qu’il était midi, le patron s’est mouché bruyamment et ça a soulagé tout le monde. De toute manière, c’était pas la peine de se lancer dans des grands discours. On avait compris.

Il m’a filé une pièce en me disant :

— Didier, fais-moi plaisir s’il te plaît. Tu la mets dans le juke-box et tu passes la « 83 ».
— La 83 ?
— Ouais, la chanson n°83. Entre la 82 et la 84. Tu vas trouver ?
— OK.

Je me suis désarrimé de mon tabouret et me suis rapproché doucement du juke-box pendant que tout le monde faisait semblant de s’intéresser à autre chose. Dans un silence de cathédrale, la pièce est tombée dans la caisse de la machine en faisant un petit « klink ! » qu’a résonné comme un gros « klonk ! ».

Et puis, la mécanique s’est mise en branle pour aller chercher le bon disque, dans des grincements de ressorts fatigués. En me retournant au moment où l’aiguille mordait la cire, j’ai vu que tout le monde était figé, comme en suspension. J’ai regagné ma place juste au moment où les violons ont pris la leur, couchés sous le piano. Je m’en rappellerais de la 83.

« Avec le temps
Avec le temps va
Tout s’en va »

« Avec le temps ». Léo Ferré. Tu parles d’une journée.

A la fin, y avait pas beaucoup de paupières sèches au mètre carré dans le bar. Le patron s’est levé, a fait le tour du bar et a tiré la prise du juke-box.

— Didier, tu m’aiderais à le mettre sur le trottoir ? Je vais faire passer les encombrants.

S’en est suivi un long concours de raclement de gorges.

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