Les enchantements de la villa rouge

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Il y a quelques années, à l'entrée de la Villa des Mystères à Pompéi, on pouvait voir, après la fermeture du site, un homme se glisser dans la salle et rester, immobile et songeur devant le début de la fresque sur fond rouge qui orne cette salle. Les gardiens du site savent qui est cet homme et pourquoi il est là. Pour le savoir, il faut remonter le temps de quelques années.
Une très jeune fille saute d'une dalle à l'autre, le cœur battant, se glisse dans les quelques maisons ouvertes au public, et s'émerveille des trésors picturaux de Pompéi qu'elle ne se lasse pas de découvrir. Julia ne comprend pas pourquoi certains en ont assez de revenir arpenter les rues de la ville antique., comme les amis qui l'accompagnent dans son voyage en Italie. Elle, elle s'enthousiasme à la pensée qu'elle foule les dalles où marchaient les habitants de cette cité, il y a deux mille ans. Elle s'extasie sur l'étal du boulanger qu'elle reconnait à la bouche des fours. Plus loin c'est le marchand de boissons dont les jarres intactes pourraient encore conserver le vin pour les gens assoiffés. Elle entre dans une villa, retrouve ce qu'elle a appris dans le cours de civilisation latine. Là, l'atrium où elle pénètre. Au centre un petit bassin signale l'impluvium. Elle a un petit pincement au cœur tout de même en pensant que ses amis vont la chercher. Elle a profité de leur sieste pour s'échapper et revenir une fois de plus sur les lieux qu'elle a visités avec eux il y a quelques jours Mais elle est heureuse de leur avoir faussé compagnie : elle n'allait pas partir de Naples sans revoir une fois ce site, objet de ses rêves ! Elle s'assied dans une toute petite chambre sur ce qui devait être un bat-flanc en pierre pour dormir. Dans sa tête elle reconstitue une journée de la vie d'une jeune pompéienne. Elle s'imagine être la fille d'un patricien allant aux thermes. Elle n'a aucun mal à se remémorer les passages des livres qu'elle a lus à ce sujet, elle finit par sombrer dans un sommeil profond.
Mais un froid soudain la réveille. Mon Dieu ! Elle a beaucoup dormi et voilà qu'Il est nuit. Elle n'a pas entendu le signal indiquant la fermeture du site. Et on ne l'a pas vue, dissimulée qu'elle était dans la chambre de cette maison. Elle erre dans les ruines, gagnée par l'anxiété car elle s'aperçoit avec terreur que son téléphone portable n'a plus de batterie. Comment signaler sa présence ? Et comment s'orienter dans ces rues rectilignes où la lune seule éclaire les carrefours ? Le Vésuve domine la scène de toute sa masse imposante. La jeune fille marche, essayant de retrouver son chemin. Là, n'est-ce pas la maison à étages où elle était passée lors de sa première visite ? Il faut donc continuer cette rue, mais là-bas, n'est-ce pas la stèle avec les tombeaux d‘où l'on aperçoit la sortie ? Peine perdue, on ne distingue plus rien, des nuages ont caché la lune. Elle ne se souvient plus bien et l'obscurité empêche de se repérer. Retour au calme : Julia décide de profiter de cette occasion extraordinaire, une découverte nocturne de la ville antique, seule, à la clarté des étoiles. Après tout, n'est-elle pas dans son élément ?
La voilà qui sort de l'enceinte proprement dite de la ville. Elle longe un jardin planté d'orangers qui diffusent dans l'air leur parfum suave, s'arrête pour cueillir une orange. Elle en avait eu envie tout à l'heure mais il y avait trop de monde. Elle s'assied un moment sur le seuil du portique d'une propriété fermée, épluche l'orange dont la saveur lui parait merveilleuse, étanchant à la fois sa soif et sa faim. Elle étire ses membres un peu endoloris par sa sieste sur le bat-flanc de pierre. Elle se sent extraordinairement bien, à sa place, contrairement à son monde habituel où elle a souvent l'impression être étrangère à ce qui l'entoure.
N'est-elle pas ici dans une autre réalité, celle qu'elle préfère à la vie un peu terne de tous les jours : lycée, maison de son père si triste depuis que sa mère n'est plus, devoirs, travail de la maison, attente de son père parfois longue, parfois vaine et comme ça tous les jours. Son père l'a bien deviné sans doute car il lui a offert ce voyage à Naples, cadeau inestimable pour elle, passionnée par l'histoire de l'antiquité, en récompense de sa réussite scolaire. Partie avec un couple d'amis de son père, elle a ainsi pu réaliser son rêve de toujours. Oui, son père sait bien ce qu'elle aime. Elle aurait préféré faire ces découvertes avec lui, qui, archéologue de renom aurait pu lui apprendre beaucoup. Mais, d'abord il est trop occupé, son travail lui prend tout son temps puis, elle se doute que son absence est sans doute voulue. Il veut lui permettre de voir par elle-même, sans le regard d'une autre personne fût-ce celui de son père.
Comme obéissant à un appel, elle se relève d'un coup et, à pas pressés, conduite par on ne sait quel guide, se dirige vers un lieu situé un peu en contre-bas. Une lueur rouge semble lui faire signe. Elle reconnait alors cet endroit qui la fascine : la Villa des Mystères.
La vaste demeure est là, tout près. Julia s'approche et voit avec étonnement que la maison est illuminée à l'intérieur. Une féérie rouge que les fenêtres laissent découvrir. Peut-être y a -t-il quelqu'un ? En longeant le bâtiment il lui semble qu'il s'y déroule une sorte de fête. Elle entend une musique étrange et un chant comme une mélopée dans un langage qu'elle ne connaît pas. N'écoutant que sa curiosité elle s'avance vers l'entrée. Elle est au seuil d'une grande salle qu'elle reconnait pour l'avoir encore visitée un peu plus tôt dans la journée, le triclinium, orné de pilastres noirs bordés de vert. Les murs renvoient la lumière des torches de résine qui fait ressortir le rouge de leur peinture.
Beaucoup de personnes peuplent la salle. Elle s'approche du mur où un peu plus tôt se tenait un personnage qui lui avait fait une forte impression : un jeune éphèbe ou une toute jeune fille en train de lire un papyrus qu'il ou elle tenait entre les mains. Julia avait décidé qu'il s'agissait d'une jeune fille, son visage est si doux et harmonieux ! Ce qui la ravissait était la ressemblance entre cet enfant et le visage de la femme assise qui lui pose une main sur l'épaule. Julia est sûre qu'il s'agit de la mère de cette jeune lectrice. Le geste de cette femme lui semble tellement protecteur ! et elle, elle a tant besoin de cette présence maternelle, surtout à cet âge où se font les initiations à la vie sexuelle entre autres. Elle s'avance jusqu'à toucher le mur où tout à l'heure des figures peintes étaient représentées. Maintenant il n'y plus que cette peinture qui drape les murs de leur somptueuse couleur rouge et on dirait que ce sont ces personnages qui, détachés de la paroi, parlent, bougent et font de la musique. Julia est prête à se mêler à ce qui semble une fête, lorsque la grande matrone de l'entrée au visage sévère, entourée des voiles de son peplos, l'arrête. Surprise ! Elle parle une langue que comprend à peu près Julia et elle lui ordonne de se dévêtir. Machinalement, elle obéit, croyant qu'on va lui donner un déguisement pour ce qu'elle prend pour une sorte de bal costumé.
Elle se souvient de ce qu'elle avait lu avec son père à propos des fresques de la Villa des Mystères, peut-être une initiation au culte de Dionysos et certains détails l'avaient mise mal à l'aise, elle, jeune vierge à peine nubile. Elle n'en avait rien laissé voir à son père qui se serait peut-être moqué d'elle. Il lui avait seulement dit gentiment qu'il fallait comprendre ces rites comme rites de passage à la vie adulte. Elle frissonne cependant sous le simple voile transparent qui dissimule à peine sa nudité. Il est vrai que les autres invités, certains en tous cas, sont très peu vêtus. Ainsi ce beau jeune homme au visage rouge qui, titubant, s'affale sur un siège, la tête couverte de pampres. Il est presque nu ainsi que celui qui joue de la lyre. Ce dernier la trouble tant sa posture est obscène avec son ventre gras, appuyé sur une colonne. Julia reconnaît dans ces deux hommes les attributs du dieu Dionysos et d'un silène. Seules les femmes et il y en a beaucoup dans cette fête, sont vêtues. Mais elle n'a guère le temps de tout regarder car la matrone lui a mis dans les mains un papyrus qu'elle doit lire. Julia est effrayée car elle ne sait pas déchiffrer ce qui lui semble être du grec ancien mais elle n'a pas assez pratiqué cette langue pour comprendre ce qui est écrit.
Heureusement, une servante s'approche avec une corbeille de petits gâteaux au sésame. Julia se souvient alors qu'elle n'a rien mangé depuis son orange et elle grignote quelques gâteaux. En avançant, elle s'approche des musiciens, celui qui joue de la flûte de Pan et le gros qui joue de la lyre. Elle aperçoit aussi un peu plus loin deux chèvres et un chevreau qu'elle aurait envie de caresser. Mais la musique se fait de plus en plus stridente et deux femmes arrivent, la poussent vers ce qui lui semble être une sorte d'autel et la saisissent par les bras. Elle tente de se défendre, crie, on la tient solidement. D'autres femmes s'approchent. Quel rôle ont- elles ? Elles apportent une corbeille dont le contenu est dissimulé par des tissus colorés. Un chœur entonne un chant plaintif. On la couche malgré elle sur cette table en forme d'autel. Alors elle comprend qu'il s'agit moins d'une fête que d'une cérémonie. Et elle réalise que c'est elle l'objet de ce rituel. Que va-t-il lui arriver ? Elle se sent dans un état étrange, son esprit est embrumé, seulement par moments des éclats de lucidité ouvrent un abîme de questions : Que fait-elle parmi ces personnages en peplos, Est-ce une reconstitution ?
Au-dessus d'elle officie une femme au visage terrible. C'est la prêtresse qui purifie des branches d'olivier dans de l'eau lustrale. Elle fait un signe et l'on enlève le voile qui cachait la nudité de Julia. La panique s'empare d'elle. Elle se débat mais malgré sa résistance, celles qu'elle identifie comme des bacchantes la maintiennent. Elle crie mais les sons stridents de la musique couvrent sa voix. Julia, aveuglée par la lueur des torches, étourdie par le bruit, sent qu'on introduit de force en elle un objet indéfinissable. Une douleur intime aigüe la fait hurler. La souffrance diminue tandis qu'elle sent des mains expertes l'oindre de baumes apaisants.
Pleurante, meurtrie, elle se réfugie auprès d'une femme d'âge mûr qui la console, la fait asseoir devant un miroir, l'aide à se vêtir d'un peplos, à se parer de bijoux, à peigner ses longs cheveux. Elle remarque qu'on la traite avec le respect dû à une nouvelle initiée. La cérémonie se prolonge jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Alors, les célébrants du rituel antique, lentement reprennent leur pose sur les murs peints en rouge. Julia dépouillée de ses beaux vêtements a repris le léger voile qui la recouvre, tandis que la femme assise lui tend le papyrus qu'elle tient dans les mains. Elle se met à côté de la matrone, près de la porte. Graduellement ses mouvements ainsi que ceux des autres participants s'alanguissent, jusqu'à une complète immobilité. Les voilà pour l'éternité, ayant retrouvé leur place sur le rouge de la muraille.
Quelques heures plus tard, devant l'entrée de la ville antique, on découvre un petit tas de vêtements et un sac dans lequel se trouvent les papiers d'identité d'une certaine Julia B. Les amis, affolés depuis qu'ils se sont aperçus de la disparition de la jeune fille dont ils avaient la charge, ont alerté la police.
C'est alors que son père été averti et qu'il est arrivé, bouleversé, sur les lieux. Une enquête a été ouverte. Mais en dépit de tous les efforts, les recherches n'ont débouché sur aucun résultat tangible. On a perdu la trace de la jeune fille à l'entrée des ruines de Pompéi dont on a exploré les moindres recoins, en vain. Les chiens policiers convoqués ont reniflé la trace de Julia dans les rues, dans la maison où elle a dû s'endormir, et se sont arrêtés à l'entrée de la Villa des mystères. On en a conclu qu'elle a dû être agressée à cet endroit et emmenée ailleurs. Où ? Difficile de chercher sans aucune trace. Le sac prouve que le vol n'était pas le mobile de l'agression et le tas de vêtements laisse supposer qu'on l'a déshabillée. Agression sexuelle ? C'est ce qu'a pensé la police en l'absence de tout indice. Mais rien ne peut le confirmer.
Son père, inconsolable et bourré de remords revient périodiquement à la Villa des Mystères. De cette façon, il dit qu'il a au moins, un endroit où il peut venir penser à elle. Il lui semble que le visage de la petite jeune fille au papyrus lui ressemble beaucoup. Égaré par le chagrin, il croit au-delà de toute rationalité, que sa petite Julia s'est glissée dans ce monde antique auquel elle tenait tant. Les gardiens le connaissent bien et le laissent tranquille après le départ des touristes. Alors, il s'approche de la fresque, à l'entrée du triclinium et il reste là, scrutant ce visage sérieux de petite fille en train de déchiffrer son papyrus, en sécurité, protégée par cette femme dont les traits croit-il sont proches de ceux de sa femme. Il lui semble parfois que la petite va parler, que son visage sérieux va s'illuminer d'un sourire en le reconnaissant. Peut-être est-ce elle qui a chuchoté à son oreille attentive le récit de son initiation.
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci JAC B. Votre commentaire me fait plaisir et dévoile le sens profond de ma nouvelle. J'ai bien aimé Votre "manteau indigo".
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JAC B · il y a
Le pouvoir de persuasion d’une œuvre peut-il défier le temps et l’espace ? Engloutir à ce point ceux et celles qu’elle fascine ? La fresque de Pompéi, son interprétation par l’auteur.e sont parfaitement mises en œuvre dans ce texte jusqu’à en faire une affaire de disparition étrange non élucidée , c’est très bien écrit ! Je like Anne.