Les Disparus

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Auteur amateur de 26 ans qui trébuche, rate, tente, recommence... Et fait de son mieux pour vous divertir avec les idées qui se bousculent dans sa tête. Je vous remercie sincèrement pou  [+]

Image de Hiver 2021

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Elle s’avance sur scène. De la grâce, de l’aisance, sa simple présence domine l’assemblée. Sa voix se joint à celle de son partenaire. D’abord pudique, mais prend rapidement le dessus. Elle ne peut pas s’en empêcher, c’est le talent qui a besoin de s’exprimer. D’une union passionnelle, nous faisons face à une complainte unique à présent, un final titanesque faisant trembler les fauteuils d’émotion. De petites gouttelettes rythmées par cette ferveur qui jonchent les mouchoirs.
Je partage cette rêverie malgré moi, transporté par ce romantisme d’un autre temps. Quelle voix ! Si jeune ! Une novice qui perdait son temps, de petites représentations dans un théâtre de quartier. Heureusement qu’un producteur passait par là.
Ma femme est totalement absorbée par la performance, à l’abandon, presque en transe avec dans ses bras notre petit Kamal qui somnole à moitié, épuisé. Il se remet de son affrontement de cet après-midi. Des mouettes qui avaient eu le malheur de lorgner sur son dernier biscuit. Armé de sa fronde, il les avait pourchassées sur toute la place.
Je souris, me remémorant la scène. Cette journée aura été le parfait interlude, un moment de bonheur au milieu des tracas quotidiens. Ce genre d’instant où nous avons l’impression que le monde n’est qu’amour, trop puissant pour l’univers. Une cuve trop étroite qui suffoque et finirait par céder sous le poids, exaltant le cours de toutes les pensées les plus belles.
Je ris aujourd’hui en écrivant cette lettre.
C’est la dernière fois que j’ai ressenti ça. Une autre vie.

Ce jour-là, que c’est arrivé la première fois. Je m’apprêtais à donner un baiser à ma compagne. Une résonance foudroyante au crâne. Un marteau m’avait choisi comme enclume. Manquant de glisser de mon siège, je me ressaisis presque instantanément. La sensation à peine apparue s’était estompée aussitôt. Une flâneuse.
Je me tournais vers Aziza, attendant une réaction, une remarque, une grimace. Rien. Pourtant, quelque chose s’était produit. Elle bâillait. Une seconde, deux, et je réalise. Elle bâillait. Devant le spectacle qui nous faisait fondre, caressant machinalement les épis broussailleux de notre progéniture. Une indifférence décousue, j’avais perdu le fil. J’eus la sensation de retrouver l’usage de l’ouïe et réalisai enfin, me tournant vers la scène. La prodigieuse chanteuse avait disparu.
À la place, une débutante, à peine choriste, qui bataillait inutilement pour porter son timbre, cherchant à l’habiller. Trouver de la fluidité, fusionner avec la voix porteuse de son partenaire. Il aurait mieux valu qu’elle reste cachée derrière.
J’étais dubitatif, pour ne pas dire complètement paumé. Que s’était-il passé ?
Ma femme ne comprit pas ma question. Son sourcil s’arqua, croyant à une plaisanterie. Devant mon désappointement et mon insistance, une petite lueur apparut dans sa pupille. Cette lueur habituelle qui me jugeait avec indulgence, son grand gamin à elle. Qu’est-ce qui t’a décidé à m’épouser déjà ? Il en faut parfois peu quand on badine avec l’amour.
— Elle n’a pas été remplacée, c’est la même depuis le début de la représentation.

Je ricane en retrouvant ces traits encore innocents face à cette réponse. Tant de choses ont changé alors que j’écris cette histoire. Pour qui ? Je n’en ai pas la moindre idée. N’importe qui.
Quelqu’un qui se reconnaîtrait dans mes tourments, qui pourrait m’apporter une réponse. C’est tout ce que je demande. Savoir. Savoir que je ne suis pas seul…
Je m’étouffe dans la fumée, une cigarette au bec. L’angoisse m’a transformé. Apeuré, recroquevillé, cherchant à me replier au maximum pour me préserver. La peur de disparaître.
Un bruit et je bondis presque. Une inconnue s’affaire dans la cuisine. Je l’appelais encore ma femme il y a quelques mois. Je reprends le crayon, je dois poursuivre.

À notre retour, j’aventurais une dernière allusion. L’espoir d’une réponse plus satisfaisante. Une piste, juste un rictus qui m’aurait révélé que j’étais le fruit d’une conspiration. Aziza était restée stoïque, me conseillant d’aller me coucher. Trop habituée à se méfier de mes singeries, toute tentative d’être entendu était d’avance avortée. Je finis par m’exécuter. Et ce ne fut qu’une fois sous les draps que je les entendis. Des chuchotements, des murmures, à peine audible. Je tentais de les ignorer, me retournant, me concentrant sur la journée suivante et épuisé, je finis par m’endormir.

Dès le lendemain, j’avais oublié cet incident. Après tout, cette disparition n’avait pas eu d’impact crucial sur mon quotidien. Le spectacle avait été décommandé par la suite, et la vie s’était poursuivie. J’étais retourné au centre de recherche où j’œuvrais. Rien de bien révolutionnaire, je cherchais seulement à apporter ma pierre à l’édifice.
Un projet qui avait pour ambition de dessaler l’eau de mer à grande échelle, à moindre coût, afin de remédier à la pénurie croissante d’eau potable dans le pays. Un sujet d’utilité publique, l’impression d’être un héros incompris par moments, moqué de beaucoup, ridicule avec le peu de financement dont nous disposions. « Laissons cela à ceux qui en ont les moyens ! » Peu importe, j’aimais ce quotidien.
On peut encore se permettre d’être naïf et rêveur à trente-huit ans. Heureusement, Fatima et Amitav étaient là pour le clamer en chœur avec moi. Je leur devais tout, ils étaient parvenus à sauver mon job au moment des coupures budgétaires. Ils me manquent beaucoup.

Plusieurs semaines avaient suivi, et juillet me saluait déjà. Une envie de sucrerie ce matin-là, la raison de mon réveil. De baklavas, ma petite Madeleine de Proust. Ma femme et mon fils étaient encore en pyjama alors que je décollais hors de l’appartement, prêt à m’envoler. Je savais exactement où me rendre. Dans mon échoppe favorite. Enfin, officieusement. Je m’étais contenté de dire à Aziza que j’allais flâner quelques heures, bedaine naissante oblige.
Une fois devant mon doux refuge, Ismaël me fit signe à travers la vitre. Un brave type, un de mes plus proches amis. Quinquagénaire, prenant un peu la poussière, mais toujours avec le mot pour rire. Je n’avais même pas besoin de lever le petit doigt qu’il m’apportait toujours sa meilleure fournée accompagnée d’un thé bien chaud. Comment ne pas vouer un culte à ce bougre qui gâtait sa clientèle comme des sultans ?
Je m’installais à l’extérieur, comme toujours. Le vent chaud s’infiltrait dans ma barbe et me chatouillait les narines, le soleil se faisait une petite place entre les minarets face à moi, un poste d’observation sympathique. Je fermais les yeux, entendais les rires goguenards de quelques vieux croûtons qui prenaient racine en parlant du bon temps, la joie démesurée des garnements qui s’esclaffaient à chacune de leurs mauvaises plaisanteries. Un peu plus loin, les grognements des clients qui ne supportaient plus l’inflation des prix pour de vulgaires abricots. Tout était délicieux.

La seconde fois fut bien plus violente. La déflagration bien familière vint soudainement frapper mes tempes, m’obligeant de détourner le visage de cette fresque sociale. Devenu livide en une fraction, la douleur s’était enfuie celle d’après. Encore. Une fulgurance, un éclair.
Inquiet, je me mis à scruter chaque personne, à l’affût de la moindre nuance. Un tableau inchangé. Les mêmes anciens qui se moquaient à quelques mètres de moi, parlant politique et se prenant pour des érudits, les mêmes gosses qui couraient en fuyant un monstre imaginaire, la même dame qui s’emportait sur le prix trop élevé des haricots. Je soufflais. L’attente pouvait reprendre.

Cinq minutes passèrent, puis dix. Je patientais de mon mieux, qu’Ismaël daigne quitter son antre pour papoter un brin et refaire le monde en ma compagnie. Mais il ne venait pas. Surprenant, je sais. Devant la devanture, impossible à ignorer, et il n’apparaissait pas. Était-il froissé ? Cela faisait plusieurs semaines que je ne lui avais pas rendu visite. Ce grand bonhomme au cœur tendre pouvait se vexer pour moins que ça.
Une plaisanterie prête à être dégainée, j’entrais. Et ressortis. Me frottant les yeux, j’entrais de nouveau. Pas d’erreur. Et pourtant, j’étais dans un boui-boui. Une horreur. Des effluves de poisson qui m’agressaient, me portant des coups dans l’estomac. Heureusement, une voix rocailleuse vint me réconforter :
— C’est pour manger ?
La tenante du trou à rat qui s’était adressée à moi suintait la graisse. Elle dégoulinait sur le comptoir. Pas l’air commode, avec la lèvre dure.
— Est-ce qu’Ismaël est ici ?
— Y a personne de ce nom. C’est pour manger ?
Comprenant que mon aimable interlocutrice n’avait que faire de mon embarras, je pris congé, essayant de ne pas me prendre la porte au passage. Je fis quelques pas, l’enseigne avait changé.
Comment avais-je pu confondre une telle gargote avec la pâtisserie que je connaissais si bien ? Il se passait quelque chose. Je pouvais tolérer la disparition d’une chanteuse, mais ne plus pouvoir manger mes gâteaux préférés, hors de question ! Et puis, je commençais à m’inquiéter pour Ismaël.

Je fonçais dans le commissariat le plus proche, m’emmêlant presque dans mes pas. Vif et gauche, mon regard se traînait en tous sens, je cherchais déjà un visage qui saurait m’apporter le réconfort. Un fou. Avait-il été kidnappé ? Où participait-il à une blague de mauvais goût avec ma femme ?
Quatre à quatre, je gravis les escaliers avant d’atterrir devant un bureau. Par chance, tenue par l’agent le plus alerte qu’il m’avait été donné de voir. L’œil vitreux, la figure vide, et la barbe époussetant le comptoir tant il avait du mal à rester debout.
— C’est pour une disparition !
Lentement, vraiment lentement, son attention se souleva. Je pouvais dans son œil, timidement, entrapercevoir le bienfaiteur de la société qui tentait de se frayer un chemin au milieu de toute cette mollesse.
— Il faut que la personne soit portée disparue depuis au moins quarante-huit heures.
Un échec cuisant apparemment. Ses quelques ressources lui servaient habilement à repousser le peu de travail qui se présentait. Ingénieux. La sécurité dans laquelle baignait notre quartier l’avait poussé à une oisiveté combative.
— Je ne sais pas depuis combien de temps. Mais même son commerce s’est envolé ! Ismaël Bentaouï, c’est son nom. Faites quelque chose !

Se dressant péniblement, il se concentrait pour garder l’équilibre. J’avais interrompu plusieurs heures d’état amorphe. Il me fit un sourire.
— Ce n’est pas banal comme enlèvement. Je vais voir si on a quelque chose dans les registres, monsieur. Cela va prendre un moment. Si vous voulez bien vous asseoir.
De sa courtoise pâte molle, il m’indiqua un siège. Trop d’énervement et d’inquiétude m’envahissait pour que j’obéisse.
Cela changea au bout d’une demi-heure quand je pris place, agitant nerveusement les doigts, pianotant sur un clavier imaginaire. L’esprit tellement embué que je pouvais entendre la mélodie qui s’élevait au-dessus. Un blues, un peu timide, d’une soirée qui tarde à s’achever. Il est possible que ma course effrénée m’ait fait monter le sang à la tête. Je manque d’exercice…

Une autre heure passa. Heureusement, personne ne m’attendait à la maison. Seulement ma femme et mon fils qui allaient probablement bientôt débarquer pour annoncer ma disparition à leur tour. Finalement, le type revint d’un pas traînant, tout dodelinant et se grattant la tête. Il examinait une feuille de papier. De si près que je crus qu’il allait s’assoupir dessus.
— Vous m’avez fait une drôle de blague, monsieur. Vous avez de la chance que je ne sois pas mon chef.
Je maintenais le même regard. Il attendait probablement que j’éclate de rire et se sentit obligé d’ajouter :
— Il n’existe pas votre gars. Pas dans cette ville en tout cas. J’ai fouillé dans les registres sur ces cinq dernières années. Aucune trace d’un Ismaël Bentaouï dans le coin. Pas étonnant que vous galériez à le trouver.

Je montais gravement les marches menant à l’appartement. À l’intérieur, je devinais déjà l’agitation. À peine la clé glissée dans la serrure que la porte s’ouvrir violemment. Aziza m’attendait. L’angoisse de ses traits me saisit par le col.
— Où étais-tu passé ?! Des heures, que je m’inquiète !
— J’étais passé voir Ismaël, mais…
— Qui ?
Impassible sur tout le trajet de retour, ce mot eut l’effet d’un électrochoc. Elle ne se souvenait plus de lui. Un ami de si longue date, présent à notre mariage, qui avait dîné avec nous le mois dernier. Les chuchotements choisirent ce moment pour réapparaître. Un bourdonnement grandissant, laissant rapidement place à un immense rouage, une machine à vapeur frénétique. Mon corps chauffé se mit d’un coup en mouvement, écartant ma femme avant de foncer dans la chambre.
La tête plongée dans la garde-robe, je fouillais dans les albums photos. Un fou furieux à présent.
— Mais qu’est-ce qui te prend ?
Je n’entendais plus rien. Uniquement le battement de mon cœur qui résonnait toujours plus alors que j’approchais du but. La naissance de Kamal, mes trente ans, des dizaines de clichés sur notre passé étaient projetés de tous les côtés. Peu importe combien de meubles, j’esquintais, à quel point, je faisais peur à ma famille. Plus rien n’avait d’importance. Je voulais seulement retrouver cette photo. Celle d’Ismaël avec mon fils sur les épaules le jour de mon mariage, faisant des grimaces. Et finalement.

C’était ma mère qui portait Kamal ce jour-là.

Ne sachant que dire, je me traînais jusqu’au pied du lit, cherchant à retrouver les débris de mon esprit explosé. Me persuader que je n’avais pas perdu la tête. Les murmures conspuaient de plus en plus fort, un message que je ne parvenais pas à déchiffrer, hermétique. Qu’ils se taisent !
— Bilal… Est-ce que tout va bien ?
Je ne répondis rien, mais j’avais envie de hurler. On venait de m’amputer d’un ami, en un instant, et personne ne s’en souvenait à part moi. Tranché dans le vif. Aziza restait penchée sur moi, concernée. Je mis quelques minutes à retrouver ma contenance.
— Tout va bien. Un peu de surmenage, je suppose…
Comment lui dire que je recherchais un ami imaginaire ? Un fantôme ? Non. Il ne me restait qu’à faire taire les murmures, comme si de rien n’était. Aller de l’avant.

Mais plus j’avançais, plus les disparitions se multipliaient. De plus en plus nombreuses, le seul à m’en inquiéter. Du jour au lendemain, notre maire, apprécié par toute la communauté, avait été remplacé par un ancien militaire aux idées archaïques. Il s’était mis en tête de renforcer la sécurité au sein de la ville en autorisant le port des armes à feu par nos forces de l’ordre. Un petit shar-pei à moustache tyrannique. Un sourire s’était esquissé en l’imaginant aux côtés de l’agent qui m’avait épaulé au commissariat. Pouvait-on imaginer un duo plus propice à faire régner la justice ?
Un autre soir, ce fut au tour de Kamal. Il me parlait avec enthousiasme de ses deux meilleurs amis. Il devait prendre un goûter chez l’un d’eux le week-end prochain. Un spasme de ma part, ils avaient disparu de la mémoire du petit. Deux pour le prix d’un.
Depuis ce jour, il ne parle presque plus. Il ressemble à un vétéran traumatisé. Où est passée son innocence ?

Je tentais d’ignorer les signaux. Mais malgré tous mes efforts, cette maladie détruisait tout. Un fossé se creusait entre ma femme et moi. Chacun de mes gestes d’affection était mal interprété, provoquait des réflexes révulsifs. Parfois, je lui proposais de retourner au théâtre afin de partager un moment convivial en famille.
Elle se contentait de me juger effarée, l’impression d’avoir lâché une grossièreté dans un dîner mondain. Mais je tenais bon. Avec la peau plus marquée et une perte de poids drastique, toujours, je tenais bon. Jusqu’au mercredi 25 juillet 2030.

Je souhaitais simplement me rendre au centre de recherche, comme à mon habitude. Devant moi, un stop sans appel. Des militaires flambant neufs qui me dévisageaient, méfiants.
— Vous devez faire erreur, monsieur. Cette zone est réservée au personnel autorisé.
Je les observais tour à tour. Depuis quand un service de contrôle aussi agressif était-il nécessaire ? Évidemment je n’avais aucun justificatif sur moi.
— Il doit y avoir une erreur. Je travaille ici dans le service d’Amitav Selvadurai. Faites-le appeler. Il pourra sûrement résoudre ce malentendu.
— Aucun individu étranger ne saurait être admis en ces murs. Ordre du gouvernement. Je ne le répéterais pas, veuillez sortir d’ici ou je serais obligé de vous faire arrêter.
De mieux en mieux, le centre s’affublait d’une réputation xénophobe. Je tentais de réitérer ma demande et l’un d’eux me mit en joue, naturellement. J’avais quelques blagues en tête qui aurait pu détendre l’atmosphère, mais craignant leur détente agitée et ne souhaitant pas jouer des muscles avec ces gorilles, je finis par opter pour la retraite.

De retour sur le parking, je ne cessais de jeter des regards impuissants à la façade grisonnante qui m’avait accueilli si longtemps. Je composais machinalement le numéro d’Aziza, sans trop savoir ce que j’attendais d’elle.
— Oui, Bilal que se passe-t-il ? Tu t’es encore fait virer ?
Qu’est-ce qu’elle raconte ? Elle a perdu la tête, elle aussi.
— Non, mais je n’arrive pas à entrer au centre aujourd’hui. J’ignore ce qu’il se passe, mais ils ont installé un poste de sécurité avec des gardes. Ils ne sont pas commodes.
— Tu travailles à l’ATECA ? Tu ne m’en avais rien dit… Peut-être qu’ils ne savaient pas que ton équipe devait repeindre un des bâtiments. Appelle ton supérieur, il pourra sûrement te donner des infos.
Que répondre à ça ? L’ATECA ? Et pourquoi je devrais repeindre la façade ? Devoir manœuvrer avec toutes les nouveautés qui s’accumulaient constamment était un exercice particulièrement éprouvant. Je tentais de préparer une réponse cohérente, tâtonnant. Aziza prit les devants :
— Écoute. Je sais que tout ne s’est pas déroulé comme tu le souhaitais. Tu as dû abandonner ta carrière et maintenant, tu multiplies les emplois dans le bâtiment. Je sais. Ce n’est pas ce à quoi, tu aspirais, mais il faut que tu prennes sur toi. Comme moi. Fais-le pour Kamal.
Tellement de phrases se heurtaient en même temps que je n’eus d’autre choix que de me taire.
— Je dois te laisser. Notre petit monstre continue d’éventrer le divan. Je ne comprends pas où il puise toute cette mauvaise énergie. À ce soir.
Seul, immobile, dans le plus total désarroi. Je n’étais plus rien. Terminé les conférences, terminé les rêves de changement. Je n’étais plus qu’un peintre dans le bâtiment, échoué dans un mariage raté avec une vie en dents de scie qui se laissait ronger à chaque migraine.

Par la suite, après m’être écrasé dans mon lit et essuyé les sermons d’Aziza me reprochant d’avoir encore lourdé un emploi, j’ai craqué.
D’abord des crises convulsives de larmes. Parfois, en pleine journée, alors que je me lambinais devant la télévision, parfois au milieu de la nuit, irritant celle qui occupait le lit avec moi. Cherchant à oublier tous ces spectres qui m’inondaient d’énigmes, j’ai commencé à boire de l’arak régulièrement afin de calmer mes nerfs. Peu efficace, cela ne faisait que me rendre plus imprévisible. Mais j’y ai pris goût.

Et me voici, aujourd’hui. Plusieurs jours que je ne dors plus, de peur de voir le monde disparaître. Des tremblements quotidiens, les yeux révulsés, plus le moindre mot qui se risque hors de mes lèvres. Surtout ne pas trahir cette maladie qui a dévasté ma vie. Cette tumeur révélant des fantômes par centaines. Aziza s’inquiète beaucoup, je crois même qu’elle a peur. Hier encore, la fatigue ne cessant de me pousser à bout, je l’ai agressé et l’ai blessé au poignet. Combien de temps me reste-t-il avant de commettre l’irréparable ?
Tiens, la porte s’ouvre. Qui est-ce ?
— Bilal, quelqu’un est là pour toi.
Surpris, je me lève avec prudence. J’avance les oreilles aux aguets, le moindre soubresaut et je retourne dans mon terrier.
Ils sont là. À côté de ma femme, tout vêtu de blanc. Cette fois, c’est la fin.

La carrure de deux montagnes en acier, et moi, celle d’un chacal émacié. Après une pitoyable tentative de fuite, ils me saisissent les bras, me traînent dans le couloir. Je hurle le nom de ma femme qui se perd dans le vide, j’étouffe en la suppliant. Laisse-moi prendre un peu de repos et tout s’arrangera, je te le promets. Rien à faire. Il n’y a plus la petite lueur dans ses yeux. Avait-elle seulement existé ?
Comment a-t-elle pu me faire ça ? Penser un seul instant que je pourrais volontairement lui faire du mal à elle ou à Kamal ? Une inconnue. Elle, si joviale et confiante, remplacée par cette frayeur constante. Mesurant chacune de ses paroles, comme si elle craignait constamment d’être épiée par une force inconnue.
Je me débats inutilement et suis jeté à l’arrière d’un van. Plongé dans le noir total. Cette obscurité achève de me faire perdre les pédales et je frappe comme un forcené, ricochant contre les murs. Épuisé après plusieurs minutes à m’esquinter, je glisse au sol, m’affaisse complètement. Perdu, dans le vague.
Le véhicule avance, une route caillouteuse qui dure. Je sombre régulièrement dans mes cauchemars habituels, presque féeriques à côté de ce qui m’attend.

Tout s’arrête et je me renverse avec toute la grâce qu’il me reste. Cette vie de rat que je mène depuis peu ne m’a vraiment pas réussi. Les portes s’écartent doucement, une lumière me transperce la rétine. Je m’avance à tatillon alors que des types me beuglent de sortir.
Les deux types qui m’avaient escorté ont disparu. Il ne reste que des hommes armés et hargneux. Un éclat sanguinaire et de l’impatience qui se bousculent dans l’œil du type à ma gauche. Devant moi, aucun établissement psychiatrique, mais un gigantesque campement. Des milliers, agglutinés, des sardines qui gémissent en chœur. Une vision d’horreur qui me décompose instantanément.

Un éclaircissement dans l’esprit de Bilal, et tout disparu.

Le décor s’était évaporé avec lui, laissant place à des décombres fumants. Le quartier de Bilal, méconnaissable, calciné, éparpillé. Au loin, des sirènes d’alerte qui s’égosillaient dans l’espoir de protéger les civils restants alors que les balles et les explosions se répercutaient dans toute la ville.
En cette glorieuse année 2020, les luttes intestinales avaient repris dans le pays, fruit de la fragilité politique du gouvernement, de la crise économique.
Et au milieu de tout ce chahut qui déchirait le brouillard fumant émanant des cadavres et de vestiges d’un temps révolu, un corps familier se trouvait à moitié écrasé par les gravats.
Il n’avait pas trente ans, cherchait à se faire une place parmi les chercheurs renommés. Des idées audacieuses, peut-être un peu naïves, certes, mais pleines d’espoir. Seulement le souhait d’améliorer le monde. Comme toutes les autres qui avaient eu l’infortune de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Ces vies pleines de promesses balayées, qui ne se résumeront qu’à des opportunités manquées, une spoliation de rêves brisés. Un gâchis au profit d’une réponse efficace à tous les maux de l’humanité. La violence, la peur, avec sa marche inébranlable et parfaitement chorégraphiée qui saura tout anéantir sur son passage.
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