4
min

Les dimanches chez « Marguerite »

Image de Jackyardechois

Jackyardechois

5 lectures

0

Les dimanches chez « Marguerite »

Dans les années 60 lorsque nous habitions à Tournon-sur-Rhône, presque chaque dimanche, évidemment lorsque le temps le permettait, nous partions jouer aux boules à Saint-Jean de Muzols chez Marguerite avec mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, oh oh !, c’était du bonheur. Comme nous n’avions pas de voiture on se tapait prêt de trois kilomètres à pieds et autant pour le retour. Pff, des chaussures j’en ai usées ! Parfois j’interpellais mon père sur la route, eh ! Mais c’est Charles en voiture, il aurait pu nous prendre, c’est un radin ! Mon pauvre Jacky il n’a qu’une 4 CV où veux tu qu’il nous entasse ? Il est vrai qu’étant handicapé je n’étais pas le plus rapide de la troupe, mais peu importe si je marchais à la vitesse de notre bon vieux Mastrou célèbre train à vapeur connu au quatre coins de la terre. Oui je sais la terre est ronde est n’a pas de coin, pff ! Ah ces jeunes ils sont doués ! Vers 14h nous arrivions chez Marguerite, et croyez moi nous n’étions pas les premiers. Marguerite était une femme pas très grande et forte mais d’une très grande gentillesse. Elle était la patronne du café ou bistrot comme souvent nommé, il était situé face à la gare. Un café comme ceux des années 30, lieu où se déroulait la vie sociale du village. C'est là que l'on se rencontrait pour échanger les nouvelles, que l'on faisait la fête et que l'on réglait aussi maints conflits. Mais le café était surtout réservé aux hommes. Les femmes qui s'y rendaient régulièrement avaient vite une mauvaise réputation. L'air était lourd de fumée de cigarettes et de cigares et, sur les tables, se trouvaient toujours cendriers, verres et litres de vin en général tirés au tonneau. Peu importe le degré, l’appellation, le cépage, Côte du Rhône ou Saint Joseph, Marguerite remplissait toujours les mêmes bouteilles et les étiquettes au lavage flottaient au fond de la bassine en métal. Pousser la porte d'un bistrot pour y glaner quelques renseignements sur les curiosités locales, s'y faire conseiller sur les spécialités culinaires du crû ou bien venir se joindre aux gens du pays à l'occasion d'une veillée autour d'un conteur... C'est tout cela un Bistrot de Pays, et bien plus encore... Pas de terrasse ou de vitrine, non vous poussez une simple et grande porte d’entrée usée par le temps, attention à la marche raide taillée à même la pierre et vous découvrez une grande pièce d’environ cinquante mètres carrés où l’odeur de papier maïs ou cet arôme de cigarettes roulées parviennent jusqu’aux narines. Les chaussures claquaient sur le vieux plancher au sol inégalé. Sur les murs grisâtres s’affichaient calendriers, publicités et miroir. Une dizaine de tables parfois bancales et quelques chaises en paille.
Il y avait aussi le coin de Marguerite, un simple petit comptoir en bois de deux à trois mètres au dessus de zinc et d’étain, où l’on s’accoudait pour boire un verre, parfois on se trouvait serrés comme des joncs de saule dans un fagot, à s’étrangler. Un coup de chiffon et hop l’étain brillait. Des poutres anciennes et apparentes, noircies par un vieux poêle à charbon qui trône au milieu du café, font le charme du plafond. Une marque de pastis avait offert une lampe bistrot à Marguerite, elle était posée dans le coin du comptoir et participe à sa manière à l’ambiance unique de ce bistrot. Voilà le décor planté, les premières parties de boules pouvaient débuter. Un chemin sinueux et caillouteux conduisait au quatre jeux de boules, trois pour les chevronnés et un pour les gamins. Pff ! A cette époque, jusqu’à vingt ans on te considérait comme un gamin ! Les jeux ressemblaient à un tapis de billard, toujours très bien entretenus, bien roulés, tracés. Quelques bancs taillés dans des troncs d’arbres étaient bien alignés sous deux gros peupliers. Pas de buvette, une simple table en fer à la portée des joueurs où s’entassaient un, puis deux, puis quatre, puis dix et plus parfois des litres de vin et un ou deux litres de limonade pour les enfants. Marguerite avait pris soin d’installer une petite clochette manuelle prêt de la treille de vigne et chaque fois que les litres de vin se vidaient, un ou deux tintements de clochette et Marguerite la sommelière approvisionnait ces messieurs et parfois il fallait qu’elle ne perde pas trop de temps en route car quelques vieux ronchons ne se gênaient pour lui faire savoir que pour un bouliste assoiffé c’est une boule à l’eau !!
Les parties se déroulaient dans une très bonne ambiance, parfois acharnées mais les perdants ne s’avouaient jamais vaincus, il est vrai aussi qu’ils en avaient pris la fâcheuse habitude et que pour eux une victoire était signe d’exploit. Souvent j’étais désigné pour la table de marque enfin si l’on peut l’appeler ainsi car il s’agissait de simples petits cercles de bois sur lesquels Pierrot avait dessiné en maître quinze chiffres et fabriqué une aiguille manuelle que je déplaçais avec délicatesse à chaque rajout de points pour une équipe ou l’autre. Quel boulot mes aïeux ! Heureusement que j’avais droit à ma limonade. Et dire qu’à douze ans mon principal objectif d’avenir se limitait à tenter de deviner si j’allais enfin réussir à rouler un patin à Marie la fille de Marius, que je convoitais. Souvent elle m’invitait à m’asseoir à côté d’elle et me montrait qu’elle avait pris soin de mon identité. Tu aimes quoi dans la vie Jacky ? Euh ! Moi ? Oui, toi ! Ben, j’adore les boules et toi Marie ? Je déteste ce sport, c’est nul, passer tous ces dimanches ici pff ! Désolé, quel con ! J’aurais mieux fait de tourner ma langue !! Et Pintoulou ramenait sa fraise, alors Jacky tu les marques ces points ou tu dors ? Vexé, je quittais mon poste, après tout j’étais bénévole et on ne m’achetait pas avec une limonade, je préférais les yeux bleus pétillants de Marie. Et puis dans ma tête j’avais passé l’age où les enfants sages usent leurs culottes courtes sur les bancs de l’école primaire. Les femmes ne s’intéressaient guère aux boules, enfin celles de la lyonnaise. Elles préféraient tricoter d’interminables chaussettes et papoter entre elles, histoire de se raconter leur semaine. Parfois elles ouvraient l’œil aussi pour surveiller leurs époux lorsqu’ils s’approchaient de la buvette. Vers 18h30 chacun rangeait précieusement ses boules dans un étui en ayant soin de bien les essuyer avant et tous les boulistes se dirigeaient dans le bistrot pour payer les boissons. Marguerite faisait le calcul des consommations et divisait par le nombre de bouliste. Qu’un joueur buvait un verre ou cinq il payait la même part et jamais un seul ne rechignait à payer. C’était ça l’amitié, le vrai, celui des partages, de la franchise et de la joie de se retrouver ensemble. Qu’en est-il de nos jours ? Pff ! Lorsque l’on voit que certains voisins ne se connaissent même pas et pourtant le verre de l’amitié a toujours existé. La journée n’était pas finie loin de là, Marguerite servait la fierté du bistrot et même du pays pour certains, la célèbre tomme en salade ! Un mélange de tommes de chèvre égouttées, ail et huile de colza ou de choux ! Hum ! Un régal ! J’adorais ce moment de dégustation qui me remplissait un peu l’estomac avant le départ pff ! Trois kilomètres à pieds ça usent les souliers ! Et certains dimanches, le foujou remplaçait la tomme en salade.
0

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Jiing. Jiing. Jiing. Ce petit bruit irréel semble venir de loin, mais il se concrétise à chaque seconde. Je tente de quitter les bras de Morphée, poussé par le cri strident de mon réveil. Je ...

Du même thème

NOUVELLES

Juillet, les marcheurs sont nombreux sur le chemin qui mène au refuge. D’un creuset de verdure, le vallon s’élance vers les arêtes de granit ocre encore parsemées de névés. Du glacier ...