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Les deux heures de Mathusalem

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Pierre Bulle

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Arthur traîna ses pantoufles tout au long du couloir, jeta le rituel coup d’œil au calendrier électronique suspendu près de la porte d'entrée : 26 juin 2250. C'était pas Dieu possible ! Deux raclements de chaussons plus loin, il déboucha dans le séjour aussi familier que l'était le ton de la voix qui salua son entrée :
« Bien dormi ? »
Ma foi ! Il se sentait plutôt en forme ce jour-là. Il connaissait souvent des réveils plus... incertains.
« Ton café est prêt... pas trop fort... A cette heure-ci ! »
A cette heure-ci ! Cette heure... ! Elle disait toujours ça ! Est-ce que l'heure existait encore pour lui ? Bon, il n'allait pas s'emporter : surtout ne pas perdre son énergie, ne pas perdre son précieux temps, non. Aujourd'hui, il allait mettre en forme quelque projet qu'il avait en réserve et dont l'idée était aussi vague qu'enthousiasmante... à cette heure-ci !
Il se sentit fébrile, effrayé par cette énième résolution à laquelle il se sentait tenu par une montée d'énergie neuve dont il redoutait la fugacité. Il allait s'accrocher, ne pas lâcher. Des projets, il en avait tant nourris, ce n'était pas ce qui lui manquait quand même !
« Tu ne prends pas ton café ? »
Il retint une répartie cinglante, le temps de se dire que le café l'aiderait à tenir, après tout. Oui ! Mais à condition de ne pas s'attarder hein ? Deux minutes, pas plus ! D'ailleurs, quelle heure était-il ? Il avait oublié de consulter sa fidèle compagne : l'horloge universelle. Il se sentit perdre pied. A l'encontre de sa toute fraîche résolution, voilà qu'il perdait de précieuses secondes à glisser vers le couloir, fasciné par la question qui le hantait à chaque réveil depuis – depuis combien d'années ? : quelle heure est-il aujourd'hui ? 16H 15 ? Bah ! Ce n'était pas si mal ! Il pouvait tabler sur... sur... voyons trois heures, non quatre, ça dépendrait. Allez ! Le café !
« Ton café ! »
- Oui, oui ! Ça va ! Ne pas perdre de temps...
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Rien, rien » Il s'éloigna d’un haussement d'épaules, s'assit devant la grande table, se pencha vers le breuvage attiédi tout en faisant du regard le tour de la pièce. C'était encore un de ses rites : quels changements étaient survenus depuis la veille ? Des gens étaient passés dans ce séjour, avaient mangé, discuté, pris leur café comme lui ; s'étaient vautrés sur le canapé devant l'écran mural ; avaient feuilleté une tablette, quoi encore ? Il les connaissait ces personnes. Il les avait connues sûrement. Certaines revenaient à son esprit comme dans un rêve : les avait-il vraiment rencontrées ? Les imaginait-il ? Il s'en voulait de douter de leur existence, mais il avait de bonnes excuses, n'est-ce pas ! Martha, pour sûr, était bien réelle, son café l'attestait. Mais les autres ? Ils existaient sans doute. Il ne pouvait pas en être autrement, Martha ne vivait pas seule quand même ! Lui ne comptait pas, ne comptait guère sûrement pour elle et pour ces « autres ». Il se concentra pour se rappeler : depuis quand n'avait-il pas revu « les autres » ? Et d'abord, qui et combien étaient-ils ?
A peine lancé dans cet inventaire, il perçut la vanité et le désespoir qu'engendrait en lui cette démarche mentale . Il l'avait déjà entreprise tant de fois ! C'est alors que son regard tomba sur le chat... A l'autre bout de la pièce, lové sur un coussin, dormait un chat. Ça, c'était un changement : nouveau le chat, ah sûr ! Il n'était pas là hier. En cela, le doute n'était pas permis ! Il était prêt à appeler Martha, qui devait s'affairer dans la cuisine ou profiter de son lever pour faire le ménage dans sa chambre, lorsqu'une évidence le sidéra : le chat dormait ! Ben oui, et alors ? Quoi d'extraordinaire ? Un chat dort la plus grande partie de la journée, c'est bien connu !
« Bien sûr ! Il y a deux chats ! Nous sommes deux ! Martha ! Je suis un chat ! Je suis un chat ! »
Elle ne répondit pas. Il l'imagina un instant levant les yeux au ciel en geste de commisération sur sa décrépitude. Peut-être ne le supportait-elle plus ? Ca serait compréhensible : des dizaines et des dizaines d'années qu'elle et sa petite famille consentaient à héberger Papy !
Papy ! Autrefois, de « son » temps, c'est ainsi qu'on appelait les grands-pères, mais lui ! On l'appelait ainsi par indulgence...ou par défaut ! Quel nom pourrait-on employer ? Il avait déjà lui-même imaginé et même suggéré plusieurs dénominations quand il était plus... éveillé ! Mais chaque fois, Martha avait souri gentiment : « Trop compliqué ! Trop long, tu imagines ? » et donc... Papy. Il se relança avec urgence dans l'inventaire. S'il devait partir, que ce soit au moins dans la conscience de ceux qu'il quitterait : Martha avait un mari. Celui-là, il en supposait l'existence plus qu'il ne la constatait. Ce personnage rentrait toujours trop tard pour lui, mais Martha y faisait parfois allusion, donc il existait bel et bien !
Et leurs enfants ? L'esprit d'Arthur s'éclaira : eux, il les connaissait mieux. Il les voyait assez souvent encore, tiens ! peut-être même aujourd'hui, pour peu qu'ils ne soient pas invités chez des copains ou qu'ils n'aient pas une de ces nombreuses activités dont ils lui avaient parlé souvent avec passion. Ce qui l'étonnait toujours et l'emplissait de gratitude. Que des adolescents prennent le temps d'expliquer à un vieux croûton comme lui les finesses du natrugbal ou du robosculpt – ça c'était pour Andrinovith – ou l'art du satellan............ – pour Modynezzuge. Il fut un temps où il comprenait leur langage si différent, si transformé en comparaison à celui de sa « jeunesse ». Il se souvint d'ailleurs les avoir accompagnés, avoir assisté à certaines de leurs étranges activités. Peut-être le robosculpt ? Ca ressemble à quoi au fait ?
« Non, non ! Ce n'était pas possible ! Il n'ont pas vingt ans, songea-t-il, je dois confondre avec Martha et son frère... ou même avec leurs parents. Je ne sors plus depuis... 30 ans au moins ! Je ne sais plus » Depuis que son étrange évolution lui laissait si peu de loisirs, ses souvenirs prenaient la consistance de rêves. Il peinait de plus en plus à faire la différence entre les uns et les autres. Il avait traversé des années entières dans la panique : le rêve et la réalité s'inversaient. Le premier occupait de plus en plus de place dans son esprit au point que les quelques heures d'éveil que lui accordait encore la nature apparaissaient comme une pause irréelle dans sa vie nocturne. Il bailla et eut le besoin de s'étirer : le besoin de dormir le rattrapait. Déjà. Depuis combien d'heures était-il levé ?
Les sons d'une radio captèrent son attention, tout près. Martha avait dû repasser dans la pièce pour la mettre en route et il ne s'en était pas rendu compte. Elle faisait ça parfois pour le « retenir dans le monde »lui disait-elle avec un petit sourire forcé. Il appréciait, jouait le jeu de s'intéresser, même si beaucoup de choses lui échappaient : trop de mots nouveaux, de personnages et de lieux ignorés, un monde en perpétuel changement...
« ... Avec le recul, l'hypothèse que certains chercheurs ont émise il y a une vingtaine d'années est confirmée par l'examen des premiers sujets bénéficiaires de l'expérience «  Mathusalem ». Rappelons-en les données : Il y a 250 ans, les biologistes mirent au point une modification des télomères des chromosomes chez de nombreux volontaires séduits par la promesse de vivre jusqu'à 300 ans. Cent vingt ans plus tard, devant l'étonnante réussite que démontrait la vitalité de tous les « jeunes vieillards modifiés », de nombreux débats eurent lieu et des émeutes revendicatives violentes éclatèrent dans le monde entier. Malgré son coût, la mathusalisation fut généralisée et systématisée chez tous les adultes et enfants venus au monde.
Nos anciens les plus âgés en sont aujourd'hui à 220 ans passés et il faut se rendre à l'évidence : passé 150 ans, le cycle de sommeil et de veille s'inverse et, à raison de quelques minutes chaque année, le temps d'éveil diminue au point que nos doyens restent éveillés deux heures chaque jour. Peut-on encore parler d'activité, de vie... »
Martha venait de finir le ménage et se fit le devoir de retourner dans le séjour, faire un brin de causette à cet étranger de plus en plus étrange. Dans le couloir, elle tendit l'oreille : la porte de la chambre de Papy émettait un ronflement régulier. Venant de l'entrée, un bruyant bavardage adolescent l'en détourna : c'étaient les arrières- arrières- arrières-arrières-............ petits enfants de Papy qui débarquait en bande joyeuse.
Le chat s’étira vigoureusement et se porta à la rencontre des arrivants.
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