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Les deux frères

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Lili_wu

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«Qu’as-tu fais aujourd’hui ?»
-Je suis parti me promener dans la forêt, juste à côté. C’était tout simplement magnifique ! Il faisait bon, il faisait beau...Je comprends pas pourquoi tu tenais tant à rester dormir.
«J’avais besoin de récupérer, tu ne te rappelles pas ?»
-Oh ! C’est vrai. Pardonne-moi. J’ai oublié tes maux de tête.
Il y eut un silence. Le crépitement du feu résonna dans le salon alors que la lumière orange, à laquelle se mêlaient du rouge, du jaune ainsi qu’un soupçon de blanc, illuminait la pièce. Dehors, il faisait nuit noire depuis une heure et demie environ.
-Est-ce que tu as faim ? demanda Gareth.
Louis se leva, répondant par la même occasion :
«Oh que oui !»
Les deux hommes se dirigèrent donc vers la cuisine. Gareth sortit une casserole d’une armoire, quatre œufs du frigo.
-Je fais une omelette ! déclara-t-il. T’as intérêt à aimer ça !
Louis lâcha un «Oui...» sarcastique. Entendant cela, Gareth murmura un «Idiot, va», mais ses paroles parvinrent jusqu’aux oreilles de son ami qui lui décerna en guise de réponse une baffe derrière la tête.
«P’tit con» s’exclama-t-il.
Les deux amis rirent.

Le lendemain matin, une jeune dame, toute de blanc vêtue, une croix rouge au-dessus du sein gauche, frappa à la porte de Gareth. N’entendant nulle réponse, elle l’entrouvrit, passant sa tête dans l’ouverture.
-Gareth ? demanda-t-elle d’une voix timide. Je peux entrer ?
La demoiselle ne fut pas surprise de voir Gareth debout, un immense sourire au visage. Il se tenait en face de la fenêtre, habillé dans son complet uniforme de soldat. Ses mains étaient croisées derrière son dos, ses cheveux soigneusement peignés.
-Élodie ! s’exclama-t-il en voyant la dame rentrer, un plateau à déjeuner en main. Comment vas-tu ?
-Très bien, je vous remercie. Et vous ?
-Ça va très bien ! Je vois Louis aujourd’hui ! J’ai hâte de le voir, ce vieil ami !
-Ah oui ?
-Bien sûr ! Il est revenu la semaine dernière avec le bataillon. Et il m’a promit de venir me voir tous les jours !
Un triste sourire apparut sur le visage d’Élodie alors que celle-ci déposa le plateau sur la table de chevet.
-En attendant, déclara la jeune demoiselle, vous devriez manger un peu.
-Mais je ne peux pas voyons ! Louis arrive d’un instant à l’autre !
-Il arrive si tôt dans la journée ?
-Quelle heure est-il, Élodie ?
Celle-ci regarda sa montre.
-8h01 précisément, répondit-elle.
Gareth se tut. Il leva sa tête, posant ses yeux sur le plafond. Son sourire, qui s’était alors effacé durant quelques secondes, réapparut lorsqu'il entendit la porte de la chambre s’ouvrir en grand.
-Juste à temps pour partager le déjeuner, dit-il alors.
-Pardon ? demanda Élodie.
Gareth lui fit signe de se retourner.
-Vieux frère ! s’écria Gareth en voyant Louis.
«Hey !» répondit Louis en faisant signe de la main à son frère d’arme.
En voyant la scène, Élodie murmura un «Je vous laisse, donc», que nul n’entendit. Et quittant la chambre, elle regarda rapidement Gareth s’asseoir en face d’un fauteuil vide.

C’était ainsi chaque jour. Chaque jour depuis qu’il était revenu du front. Du début de la matinée jusqu’aux premières heures de la soirée, Gareth s’installait soit dans sa chambre, soit dans le salon au bord du foyer. Louis venait ensuite le rejoindre, généralement quelques minutes après que le premier se soit installé. Et il riait. Et il parlait. Et il riait encore. De longues heures pouvaient ainsi s’écouler, sans que Gareth n’aille aux toilettes ou sans même qu’il ne mange (il avait d’ailleurs perdu un peu de poids à cause de cela).

Aujourd’hui, le sujet de conversation était les souvenirs de guerre. Encore. Toujours. Comme à l’habitude lorsqu’ils étaient dans la chambre de Gareth, celui-ci occupa le siège à sa gauche alors que Louis s’assit dans celui d’en face.
-Tu as faim ? demanda Gareth.
«Non. Mange, toi.»
-Si tu en veux, n’hésite pas.
Après un moment de silence, où seuls les bruits de mâchage de Gareth se faisaient entendre, Louis entama :
J’ai rêvé à un cadavre, cette nuit.
-Ah oui ? On en a vu plusieurs, des morts !
«Je sais, je sais. Mais celui-là, il était différent. Bien différent des autres.»
-Pourquoi ?
«Il portait mon visage.»
Gareth s’immobilisa. Tout comme son sourire, sa bonne humeur s’estompa.
-Ton...Ton visage, Louis ?
«J’étais mort, Gareth. Mort. Ma tête avait été sectionnée par un éclat d’obus, et des parties de mon corps avaient été arrachées.»
Soudain, la même image apparut face à Gareth. L’image, transformée en souvenir, prit la place des deux toasts et de l’œuf. Le cadavre de Louis se dévoila alors. La mâchoire inférieure lui manquait, tout comme une partie du crâne. De la cervelle émergeait de ce dernier pour venir s’étaler sous ce corps rendu complètement difforme. Du sang. Du sang partout. Le souvenir visuel se transforma ensuite en souvenir olfactif. Et le souvenir olfactif en souvenir auditif. C’est ainsi que Gareth entra dans une hystérie noire.
Il se leva d’un bond, renversa le plateau. Il criait, hurlait à pleine voix :
-Non ! Tu n’es pas mort ! C’est impossible !
Entendant le vacarme, Élodie et un homme plutôt baraqué débarquèrent dans la chambre. Ils s’arrêtèrent quelques secondes, stupéfaits de voir un individu aussi enragé. L’homme vint par la suite s’emparer de Gareth en le plaquant au sol, non pas après plusieurs tentatives ratées. Élodie arriva avec une seringue aussitôt la situation sous contrôle, et elle piqua le vétéran dans le bras. Gareth s’endormit en quelques secondes.
Il se réveilla dans son lit une heure plus tard. Élodie était en train de passer le balai sur les restants de dégâts provoqués plus tôt.
-Louis est déjà partit ? demanda Gareth, comme si de rien ne s’était produit.
La demoiselle s’immobilisa. Elle observa l’homme allongé pendant un moment avant de répondre :
-Je ne l’ai pas vu quitter.
Aussitôt ces paroles prononcées, Gareth redressa sa tête pour s’exclamer tout haut :
-Louis ! T’étais où, maudit épais !
«Je ne suis jamais partit.»
Le vétéran se leva du lit puis vint rejoindre son ami sur les habituels fauteuils. Sous le regard d’Élodie qui achevait le nettoyage, les deux frères d’armes poursuivirent leur conversation, comme si la crise de Gareth n’eut jamais lieue.

C’était ainsi chaque jour. Chaque jour depuis qu’il était revenu du front. Quand elle entrait dans sa chambre, ou passait dans le salon de l’hôpital psychiatrique militaire, Élodie voyait ce soldat toujours assis à la même place. Il riait souvent de bon cœur, parlait tout le temps. Avec Louis.
Et toutes les fois où elle passait devant cet homme, Élodie se rappelait de son histoire.

-Louis ? Qui est-il ?
-Selon les autres soldats, ils étaient tous deux meilleurs amis, pratiquement des frères.
-Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
-Lors d’un violent échange de tirs, un obus explosa pas très loin d’eux. Selon des témoins, Louis mourut sur le champ, sous les yeux de Gareth. Ce dernier est alors arrivé ici, quelques jours plus tard, dû à plusieurs hallucinations. Ses camarades ont rapporté qu’il revoyait Louis et lui parlait comme s’il était toujours en vie.

Et à chaque fois, une horrible boule se serrait dans sa gorge.

Fin
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