Les derniers instants d'Arizona Kidd

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" L'écriture est une aventure. Au début c'est un jeu, puis c'est une amante, ensuite c'est un maître et ça devient un tyran. " Winston Churchill  [+]

Image de Hiver 2018
« El degüello », l’air que jouait mon père avec son vieil harmonica, trotte dans ma tête alors que le bourreau me passe la corde autour du cou. Je vacille. Est-ce la chaleur ? La faim ? La peur ? Peut-être les trois à la fois. Elle est plus lourde que je ne le pensais cette putain de corde, plus rêche aussi. Elle irrite la peau couverte de sueur de ma gorge sèche, aussi sèche que le désert de Mojave. Je donnerais n’importe quoi pour une bière, même tiède. Et un bourbon du Kentucky, même frelaté. Ou une simple lampée d’eau, juste pour humecter mes lèvres gercées. J’ai la bouche pâteuse, la langue gonflée, ma respiration me brûle les poumons. Je n’ai même pas pu avaler le steak de mon dernier repas. Normal, il provenait, sans surprise, du ranch Banning...
Cette fois ça y est, je n’y échapperai pas. C’est la fin d’une vie, certes courte – j’ai tout juste vingt-cinq ans –, mais ô combien palpitante. Au moins, je laisserais l’empreinte de mon passage sur terre ; plus que pas mal de grabataires d’ailleurs, dont la seule trace se résumera en une souillure au fond de leur caleçon élimé avant de finir six pieds sous terre, une croix à cinquante dollars pour marquer l’emplacement de leur dernière demeure et y inscrire un simple nom comme épitaphe : « Ronald Ignace Prescott, 1786 – 1867 ». Pathétique.
Depuis le promontoire de ma potence, je fixe l’horizon, cloisonné de part et d’autre par les commerces de la rue principale de Blueberry, un peu à la manière des œillères pour les canassons de la diligence qui relie la ville à Great Falls. L’on me force à contempler le soleil rougeoyant se lever une dernière fois de son lit d’ocres qu’un nuage de poussière, soulevé par un attelage, brouille un peu. Qui vient ? Pour moi, mis à part la mort, personne. Les seules personnes que je connaisse sont ici, avec moi, sur le gibet.
Je tourne ma tête vers la droite. Je vois le profil de mes deux frangins. Edmond, Eddy Belle Gueule pour les putains, est au centre. Son visage angélique, encadré par ses longs cheveux blonds maladroitement réunis en catogan sur sa nuque, n’exprime presque rien. Peut-être un léger sourire peint discrètement sur ses lèvres charnues, histoire de ne pas effrayer l’assistance. Il sait qu’il mourra heureux ; une dernière érection, une ultime éjaculation. D’ailleurs, au premier rang se tenait Pattie la Rousse, sa préférée des filles de Mrs Eklund. Elle pleurait à chaudes larmes, engoncée dans ses plus beaux atours, soutenue par Angeline et Jill, deux autres prostituées. Connaissant mon frère, il a dû les payer – une fille de joie ne fait jamais rien gratuitement –, pour qu’elles viennent faire leur petit numéro. Ce qu’Eddy ignore, c’est que dans la pendaison complète la verge ne s’érige pas. Mais c’est sans importance. Il mourra heureux et c’est bien suffisant.
Nathaniel, le plus timide de tous lorsqu’il n’est pas en pleine ivresse peyotlique, a les jambes qui tremblent. Son jean est mouillé au niveau de l’entrejambe. Il s’est pissé dessus et il pleure en murmurant des suppliques. La morve coule de son nez crochu tandis que les larmes sillonnent ses joues sales pour emprisonner son visage dans un masque de tristesse. Celui que la presse surnomme « Nat the Crazy Poet » pour ces monostiques qu’il décoche lorsque, pris d’un élan lyrique sous mescaline, il soliloque à qui mieux mieux un vers du haut de sa selle, avant d’appuyer sur la détente de son revolver, n’a plus rien ni de menaçant ni de terrifiant. Il n’est plus qu’un homme dans toute sa lâcheté.
Je frissonne, ravale mes propres sanglots. Ne pas montrer sa peur. Naiche me l’a toujours dit : « Reste calme devant l’adversité. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous serons tous réunis de l’autre côté et fêterons avec le Diable nos excès terriens. Si tant est qu’il existe vraiment... Sinon, les dieux amérindiens sont tout aussi compatissants que celui des visages pâles... Nous, nous avons le choix. » Naiche... Notre aîné, le chef de la bande des frères Kidd comme on nous désigne dans l’état. Ici, à Blueberry, nous sommes les fils maudits de l’Indien Blanc.
J’éclate de rire. Les badauds s’offusquent, reculent d’un pas tandis que les bigotes se signent. Ils ne comprennent pas. Ils n’ont jamais rien compris de toute manière. Amos Clinton Kidd, notre défunt père, avait eu le malheur, après une vie rocambolesque dans laquelle il fut tantôt chercheur d’or en Californie, tantôt trappeur dans les Montagnes Rocheuses, tantôt éclaireur pour l’Armée de l’Union, de choisir le Montana pour y construire sa ferme, sur les vertes collines qui dominent la vallée où se niche Blueberry. Il a eu le malheur également d’y amener ma mère, Hettie, une indienne chiricahua qui bouleversa de par sa simple présence les us et coutumes de la ville. Jusqu’à mettre trois métis à l’école... Pas bien longtemps, d’ailleurs. Suffisamment néanmoins pour que les notables et le conseil de la ville fassent envoyer le shérif pour lui rappeler qu’il y avait des réserves depuis la fin des guerres indiennes. La piste des larmes pouvait être rouverte. Mon père, dans toute sa superbe alcoolémie, informa gentiment le représentant de la loi que sa squaw, il l’avait achetée à un chef indien et que ses fils portaient son nom. Il brandit le vélin qui le prouvait : Hettie avait été cédée pour vingt peaux de castor, une caisse de whisky et une caisse de munitions. Une fortune, eut-il le culot de rajouter à l’attention du représentant de la loi qui n’eut, pour unique réponse, qu’une chique de tabac à cracher avant de s’en retourner informer le maire.
Malgré son air revêche, sa barbe fleurie et sa tignasse hirsute, il nous aimait à sa manière. Il était détestable presque tous les jours, nous corrigeait à coups de ceinturons, mais nous contait ses prouesses d’antan chaque soir, au coin du feu, pendant qu’il fumait sa pipe de tabac malodorant. C’était le meilleur moment. Naiche en rajoutait parfois. Il avait vécu dans les Rocheuses avec notre père. Nous étions encore plus admiratifs de notre grand frère pour cela. Puis, il nous jouait « El degüello » pour nous endormir. Le seul morceau qu’il sut jamais jouer avec son harmonica. Il nous disait avoir participé au siège de Fort Alamo, au côté de Davy Crockett. À force d’entendre l’armée de Santa Ana jouer le morceau pour faire peur aux Texans, il s’est mis à le jouer avec son harmonica... Avant de déserter à l’aube de l’assaut final. Pas fou non plus le paternel.
L’essieu de l’attelage grinça en s’arrêtant devant le saloon de Kenneth McBain et me tira de ma rêverie. C’était un cabriolet accompagné de quatre cow-boys. À son bord, il n’y avait pas la mort, mais presque. Élias Banning, la victime dans cette affaire, et sa fille, Maureen Wheeler-Banning, toute de noir vêtu, qui portait quelque chose au creux de ses bras.
Mr Banning, impeccable dans son costume sur-mesure et sa moustache blanche bien taillée, me fixait intensément. Il s’interrogeait, tentait de percer mon regard. Il voulait voir la vérité éclater au grand jour. Il voulait que le prêtre me confesse. Il ne savait pas. Il douterait toute sa vie. Le doute rongerait son esprit jusqu’à le rendre fou. Il méritait bien cela après cette nuit, cette terrible nuit.
Nous étions venus pour l’emmener loin d’ici. Après le hold-up d’un train de l’Union Pacific, nous avions suffisamment d’argent pour vivre sans larcin. S’acheter une petite plantation de tabac en Virginie, ouvrir un drugstore dans une ville de l’Arkansas ou un hôtel près de la frontière mexicaine, nous avions le choix... Malheureusement, Custer, le dogue de Mr Banning, n’avait pas suivi son maître ce soir-là. Habituellement, à l’heure du repas, il s’installait près de la porte de la salle à manger. Ce soir-là, il rôdait près de l’étable et donna l’alerte en flairant notre odeur. Les Colt parlèrent violemment, les Winchester crièrent à répétition et les fusils grondèrent comme un seul homme. Il y eut des morts et du sang. Le premier à en faire les frais fut Everett Wheeler, le gendre de Mr Banning. Il était aux premières loges et reçu le baiser froid du tomahawk de Naiche, en plein visage.
La colère s’empara de tout le ranch. La panique aussi. Les fils de Mr Banning, Enoch et Jasper, hurlaient des ordres contradictoires, accentuant un peu plus l’inquiétude des hommes. Nous dûmes quitter le ranch en passant par l’un des parcs à bestiaux. Nous avons affolé le bétail, une idée d’Eddy, pour qu’il parte en troupeau et pour que nous puissions nous dissimuler parmi les vaches effrayées. Les hommes de Banning nous suivirent, tirant sans discontinuer, tuant quelques bêtes au passage qu’ils nous ont mis sur le dos, d’ailleurs. Naiche fut touché à l’épaule et perdit l’équilibre. Il tomba dans la plaine herbeuse et fut piétiné, réduit en bouillie sans que nous puissions faire quelque chose pour le sauver. Nous traversâmes la rivière qui marquait la frontière de la propriété et nous retrouvâmes nez à nez avec le shérif et ses adjoints... qui dînaient au ranch avec le maire. Quand la chance vous quitte, c’est pour longtemps disait notre père.
Mr Banning, ses fils et sa fille s’approchèrent de la potence, escortés par deux hommes de main. La foule s’écarta en une haie d’honneur solennelle. Maureen tenait entre ses bras un enfant de quelques mois. Veuve éplorée, elle dissimulait son visage derrière une voilette en tulle. La famille Banning était sur le devant de la scène. Le conseil de la ville vint à leur rencontre et, tels de touchants petits lèche-culs, les saluèrent en balbutiant les condoléances de circonstances. Mr Banning, un masque d’indifférence à la place du visage, chercha simplement le bourreau du regard et, d’un simple mouvement de la tête ordonna notre mise à mort. Il était temps d’exécuter la sentence, de voir les meurtriers réaliser leur dernière danse.
Le bourreau actionna le levier qui ouvrit les trappes sous nos pieds. Un instant, je demeurais en suspension dans l’air puis mon corps tomba avec une lenteur irréelle. Je passai à l’ombre de l’échafaud où des chiens faméliques attendaient sagement d’en croquer un morceau. Je me retrouvai en face de Maureen qui souleva et son fils, et sa voilette pour que je puisse voir une dernière fois ses yeux bleus. Un détail alors me fit tressaillir. Le môme avait une tache de naissance au-dessus de l’oreille gauche. Elle avait la forme de l’Arizona, tout comme moi lorsque je suis né, et qui a inspiré mon nom. J’ai eu à peine le temps de visser mon regard dans celui de Maureen qui articula un « Merci, je t’aime » avant que la corde ne se tende et que ma nuque ne craque.

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Lélie de Lancey · il y a
Un western en 6 minutes, bien écrit, avec la vision du condamné qui commente son exécution, et la chute inattendue, pour moi la note d'espoir. J'ai aimé votre récit.
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Fred Panassac · il y a
Bien écrit dans un ton très particulier qui ne suscite pas l'allégresse et ne respire pas la joie de vivre. Mais on ne vit pas très longtemps, dans les westerns...
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Chantane P. · il y a
agréable moment de lecture
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Moniroje · il y a
whouaaa! super, un western!!! avec Clint !!!
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Marie Dauvers · il y a
Génial ! A quand la BD ?
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Elena Moretto · il y a
tous mes votes renouvelés pour votre Arizona kidd
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Slavia · il y a
Réaliste, effrayant mais tellement vrai.
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Robert-Haïtam Péaud · il y a
Un bon western!!! Un texte très visuel, j'adore!
Pour info mon poème ’Dès les premières lueurs du jour’ se trouve à être en finale http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/des-les-premieres-lueurs-du-jour

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Sylvie Neveu · il y a
Bbbbbbrrrrrr....chlaaaaaccc... dans la trappe et ..... craaaaaaaaaaaaacccccccccc.... la nuque qui craque...... ah, les traces auditives qui disent la fin de votre héros américain... il y a des odeurs de mort et de sang et la terre sèche se colle à tout, c'est celle d'un désert.
Merci.

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M. Iraje · il y a
Revenu à bride abattue ... ou presque.

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