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Les dents d'Imogene

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Le temps détruit tout... Voilà la phrase qui tournait en boucle dans la tête d'Hector. Chaque seconde qui passe s'abîme dans la prochaine et ne s'égrène que pour laisser un goût amer en bouche. La vieillesse n'était à son sens qu'un vaste mouroir où la lueur des lointains souvenirs n'avait de cesse de s'affadir.
Lorsqu'il pensait à sa fille pourtant encore bien fraîche et vivante, il la voyait encore plus brumeuse que toute autre chose.
Cécile était de ces étranges individus qui semblent ne jamais être totalement là où ils sont et sur lesquels passe l'existence avec la plus sincère indifférence.
Hector aussi était ainsi, et nul doute que son caractère avait déteint sur sa fille.
Seulement, depuis la mort de sa femme Imogene, son apathie naturelle avait cédé la place à l'éprouvante agitation propre aux âmes coupables.
Et pour cause, Imogene avait pour ainsi dire péri par sa faute, si ce n'est par sa main même.
Hector se remémorait avec douleur le jour où trois mois auparavant, sa femme découvrit d'anciennes lettres d'amour qu'il avait échangé avec une autre. Une de ces lettres évoquait la grossesse de cette jeune femme et faisait allusion à de l'argent qu'Hector lui aurait versé pour l'aider à élever l'enfant. Elle terminait par des mots d'adieux et la maîtresse promettait de ne jamais l'oublier.
Imogene, qui le cœur faible et vieux pris connaissance de la trahison de son époux, fut directement saisie d'une crise cardiaque. Hector arriva juste à temps dans la chambre pour y voir sa femme mourir, les yeux emplis de rage et de désespoir.
Les premières années de mariage furent plutôt heureuses, mais elles s'écoulèrent et avec elles le peu de passion qui habitait Hector. Imogene s'était efforcée durant tout ce temps, d'éveiller en son mari un amour à l'égal du sien, mais rien n'y fit.
Le temps croulait sur ses épaules et il se fit de plus en plus distant et hermétique. L'aventure qu'il eut avec l'autre femme le fit provisoirement sortir de sa mollesse de cœur, mais ce qu' Imogene n'avait pas eu le temps d'apprendre, c'est que jamais non plus sa maîtresse n'avait suscité en lui de réelle passion. Il n'en était pas capable, voilà tout.
Pour lui, son existence n'avait été qu'un long séjour en maison de repos où le temps s'écoule uniformément et où le jour n'est rythmé que par les soubresauts qu'opère l'esprit lorsqu'il se rend compte des heures passées à attendre.
Hector songeait ainsi, en observant son visage fatigué dans le miroir du salon. Ses paupières avachies sur ses yeux bleus perçants, ses joues ridées coulant de chaque côté de sa bouche et son front strié, marqué par de trop soucieuses pensées étaient autant de sources d'accablement pour lui. Les traits de son visage portaient sur eux le remords inextinguible de son adultère et du décès de sa femme. Car aussi morne que pouvait être Hector, jamais il ne considérait un malheur avec cynisme. Il ressentait juste une aiguë vacuité aux choses et ne devait sa mélancolie qu'à une espèce de faiblesse, de lâcheté de naissance.
Son aventure avait été un genre de plongée dans l'oubli, de sorte que pendant longtemps il attribua cette histoire au domaine du rêve plutôt qu'à celui du réel.
Tandis qu'il parcourait des doigts son vieux reflet dans le miroir, une sorte de chuintement attira son attention. Oh, ce n'était rien de très perceptible, mais si Hector avait eu une âme plus crédule, il aurait juré entendre comme une voix...
Laissant là ses moroses pensées et finalement non content d'en avoir été si brusquement extirpé, il s'empara d'un livre et alla s'asseoir sur son fauteuil.
À peine eut-il tourné la première page de son ouvrage, qu'un second chuintement ou plutôt une plainte se fit entendre, cette fois-ci plus distinctement.
Aux aguets, Hector tendait l'oreille... Le bruit se poursuivait. Il s'agissait d'un long et profond gargouillis, une sorte de gargarisme étrange qui semblait provenir de la salle de bain.
Interloqué, Hector se demandait ce qui pouvait proférer un tel son. Le chat ? Non, Udolphe dormait paisiblement à ses pieds. La baignoire fuyait-elle ? Ou bien le lavabo ?
« Au Diable les questions ! » pensa-t-il « allons voir par nous même ».
Hector se leva, quoique péniblement de son fauteuil et se dirigea vers la salle de bain. Plus il approchait et plus la plainte se faisait insistante. Son pouls accéléra tandis qu'il croyait entendre son nom noyé dans les gargouillis inexpliqués, et arrivé au seuil de la pièce, il actionna la poignée et pénétra dans la salle de bain.
Quelle ne fut pas son horreur lorsqu'il vit le dentier d'Imogene qu'il avait si religieusement gardé, faire des bulles comme si il respirait, dans son verre rempli de liquide nettoyant !
La prothèse semblait hurler et essayait de sauter par dessus le récipient.
Une fois la surprise passée, Hector se dirigea vers le dentier et l'inspecta de plus près.
Il prit le verre et colla son œil tout contre, mais presque immédiatement, le dentier claqua des dents dans le liquide comme pour le mordre. Hector sursauta et lâcha le verre qui se brisa, libérant ainsi l'étrange phénomène.
La prothèse claquait ses dents de résine avec une extraordinaire fureur et dit à Hector :
« Odieux que tu es ! Comment as-tu pu détruire ainsi l'illusion de ton amour pour moi ?! Jamais un mot, jamais une plainte ; et pourtant Dieu sait à quel point j'ai été la complice forcée de la vaine mascarade qu'est devenue notre union. Ces mauvaises lettres de petite passion pétrie dans le mensonge sont la preuve de ton égoïsme si malhonnête. Car si jamais une once de courage eut pénétrée ton âme, voilà longtemps que tu aurais laissé là ta pauvre Imogene. Mais au lieu de cela, tu t'es accommodé de ta lâcheté allant jusqu'à perpétrer les mêmes crimes d'indifférence avec une autre femme ! »
Hector lorgnait le dentier qui au sol vociférait, avec un effroi sans nom.
Était-il en plein cauchemar ? Hallucinait-il ? Cette scène pouvait-elle réellement se produire ?
Autant de questions qui restèrent en suspens, car le dentier claquait maintenant si fort après la rage de sa longue tirade, qu'il coupa le fil des pensées d'Hector.
Ces claquements étaient-dû à l'effort que faisait la prothèse pour se déplacer. La mâchoire sautait et mordait le vide avançant petit à petit vers Hector. Ce dernier, tremblant, couru se réfugier dans le salon. Depuis le triste accident, jamais il n'avait pu se séparer de ces dents qui incarnaient l'ultime vestige d'Imogene et qui, chaque fois qu'il passait ses doigts sur les reliefs résineux, le piquaient au cœur en lui rappelant sa mauvaise conduite et sa faute mortelle. Mais voilà, l'esprit de sa femme s'était emparé de son fétiche !
Hector fixait nerveusement le seuil du salon, s'attendant à voir débarquer les terribles mandibules. Il n'osait pas aller refermer la porte, de peur que le dentier ne le trouve plus rapidement. Au bout de quelques instants, le claquement se rapprocha et il vit surgir les dents infernales. Elles l'avaient trouvé. Le dentier se rendit vers la cachette d'Hector et se mit à le poursuivre. Les dents s'ouvraient et se refermaient d'une façon si violente qu'elles grinçaient aussi horriblement qu'une vieille porte. Hector tournait en cercle dans la pièce, funèbre manège d'une bête apeurée, qui pensant plus à courir qu'à fuir, s'offre naïvement aux crocs du prédateur. Le dentier n'eut donc guère de peine à l'atteindre et il mordit son mollet si fort qu'Hector fut contraint de se stopper un moment.
Fatal arrêt ! Aussitôt, les dents se ruèrent sur ses jambes et lui assénèrent de furieuses nouvelles morsures. Hector, projeté au sol, se débattait tant qu'il pouvait contre son assaillant mais la rage et la force propre aux émanations d'outre-tombe habitaient les dents d'Imogene, qui continuaient, sans mal aucun leur sinistre besogne. Les longues allumettes blanchâtres d'Hector étaient couvertes de traces rouges, bleues et violettes qui, pincées entre la mâchoire fantôme éclataient petit à petit, laissant perler quelques gouttes de sang.
« Ton sang! Ton sang pour mon meurtre ! » scanda le dentier.
Hector profita de ce bref interlude pour se relever et marcher, quoique bien difficilement, en direction de la cuisine. Mais cela était sans compter sur la prodigieuse agilité du dentier, qui, semblant promptement ragaillardi par le liquide bu, sauta de nouveau sur Hector en direction du visage. Le dentier s'accrocha à la joue du vieillard et tandis que celui-ci hurlait, se glissa à l'intérieur de sa bouche.
Hector eut à peine le temps d'être surpris qu'une voix glaçante et profonde se mit à émerger de ses entrailles. Imogene parlait à travers lui. Elle le possédait !
- Maudit soit-le temps Hector. Maudit soyez-vous tous les deux ! Toi qui toujours l'a subit comme un mauvais frère, toi qui t'en plaignis comme la peste ; crois-tu que jamais je ne compris à quel point en vérité tu l'adorais ? Chaque sillon creusé par lui était un moyen supplémentaire pour l'accuser de tous tes vices. Mais ce n'est pas lui qui te rendis lâche. Ce n'est pas lui qui te fis morne et enfin, ce n'est pas lui qui te rendis coupable ! Je sais tout cela et je te sais tout entier. Toutes ces années à vouloir me cacher ton indifférence et ton ennui alors que moi, moi j'ai toujours su que tu étais incapable de vie. Nourrisson avorté trop tard, ton attitude me fit d'abord souffrir. Mais après, l'habitude Hector, oui l'habitude et la honte me firent continuer à faire semblant de ne pas voir. Le temps seul, ton ami juré, me fit m'enchaîner à cette vaste illusion qu'était ton amour. Mais femme doublement trahie, assassinée par ton mépris, je me jurais de revenir et d'anéantir totalement ta chair prétentieuse, si avide de rien !
Sur ces dernières paroles, les dents d'Imogene, prises dans la mâchoire d'Hector, le mordirent à l'épaule et en arrachèrent un gros morceau. Hector voulait hurler, mais seule la voix de sa défunte épouse exultait. Les dents s'emparèrent de l'autre épaule et extirpèrent un autre bout de chair. Puis vinrent les bras, les mains, le ventre, le sexe, les jambes et le visage que les crocs de la prothèse saisissaient, mâchaient, avalaient et ingurgitaient.
Le sinistre repas dura jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un pauvre squelette tout de chair dévêtue, gisant, mort et solitaire, sur le carrelage froid de la cuisine.
À qui l'histoire d'Hector n'est pas inconnue, jamais cet être, si chaste de passion n'eut l'air plus sincère qu'à l'état de cadavre.
Lorsque l'orpheline Cécile vint rendre visite à son père pour s'acquitter de son rôle de fille, la découverte du corps ainsi dépouillé lui fit grande impression mais ne l'étonna au final pas plus que cela. Voilà très longtemps qu'elle n'était pas venue et à ce qu'elle savait un corps pouvait parfois mettre 6 mois pour totalement se décomposer. Udolphe avait sans doute grignoté Hector, elle avait entendu parler de ces animaux de compagnie qui dévoraient le corps de leur maître quand ceux-ci restaient enfermés trop longtemps avec eux.
Elle ne s'étonna pas non plus de trouver le dentier de sa mère dans la bouche de son père. Elle connaissait l'étrange lubie qu'avait Hector pour cet objet. Cécile trouvait toujours une explication pour tout, ou du moins, les explications la trouvaient toujours. La curiosité lui faisait défaut, mais le détachement et l'indifférence encore plus ancrés en elle que chez son père faisaient qu'elle ne s'en rendait même pas compte. Elle se contentait de survoler les événements et de faire ce qu'on attendait d'elle. Ainsi, elle appellerait les secours et se remettrait rapidement de son deuil.
« Car après tout » se disait-elle, « les vieux, ça meure ».
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RAC · il y a
Un texte très...mordant ! Compliments !
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