Les demoiselles du train

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Cinq ans pigiste pour un quotidien régional, je pense avoir su écrire dans ma tête bien avant de savoir utiliser une plume (je dis bien une plume !) J'aime les mots tout autant que les fleurs et  [+]

Le train de nuit Paris-Beziers était le seul moyen de rejoindre l’Occitanie où notre mère s’était installée il y a cinq ans, par amour. Un savoureux voyage vers le soleil et les sorties nocturnes débridées nous attendait ma sœur cadette et moi. Dans nos valises, nous avions empilé toute notre garde-robe estivale : deux maillots de bains, un drap de plage, les minuscules robes à pois et imprimées liberty, les délicieuses sandales fluo à semelles compensées, L’indispensable vanity, plein à craquer de fards en tout genre : Tout ce paquetage était bien sûr inspiré du dernier Cosmopolitan. Dopamine, endorphines, sérotonine, adrénaline coulaient dans nos veines comme la prescription psychotropique de notre insouciance l’indiquait, pour une quinzaine de jours et de nuits. L’âge de la majorité pouvait bien attendre. Nous avions suffisamment d’imagination et de travers pour faire de ces vacances d’été un paradis pour deux pimbêches rustiques : faire des bras de l’Orb des péninsules grecques, et de la plage de Valras une annexe d’Ibiza. Alors, « vamos a la playa » !
Il fallut évidemment beaucoup d’intelligence, d’aplomb et d’élégance de langage pour s’aventurer avec cinquante francs d’économies en poche. Il fallut, par exemple, une pratique culottée de la distinction, pour paresser dans une balancelle de La Payotte Bleue, en sirotant des Jet 27 en terrasse, pour tutoyer Eric, notre garçon de café attitré, de se la jouer starlettes, en écoutant en boucle « l’Atlantique » de Pierre Bachelet, sur un Seeburg mural, probablement détraqué par des manipulations douteuses (nous n’y étions absolument pour rien !).
Nous vous parlons d’un temps où les plus de vingt ans...respectaient les jeunes-filles, en l’occurrence les très respectueux contrôleurs de la SNCF. Déjà quatre heures que nous étions debout. Encore huit heures au mieux ! Zouk me lançait son regard noir, fataliste . Je soufflais d’impatience et j’avalais un fond d’eau minérale tiédie : une purge !
En Gare du Nord, j’avais déjà les fesses irritées par le skaï des banquettes éventrées, j’avais tachycardé en Gare de Lyon, tant cet endroit est un gouffre infernal : Afin ne pas louper une correspondance, tu as exactement dix minutes pour accéder au troisième quai ; le bout du purgatoire en somme !
- Et le taxi ! tu l’as entendu, toi, le taxi ! ce ventripotent sourd et muet ! Oui ! Quand on eut claqué la porte de sa GS caca d’oie ! Oui ! Quand on eut jeté dix francs dans le vide-poche, avant de disparaître dans les nimbes de la Galerie des Fresques : deux espressino freddo en moins, deux, c’était juste un arnaqueur ! J’entendais encore ses vociférations, une fois grimpée dans notre voiture 3 !
Nous nous sommes écroulées de rire ; cette maraude au maraudeur bégueule était un amuse-bouche !
La lassitude s’installant, nous nous laissions bringuebaler dans l’étroit couloir, déjà déserté au jour déclinant. Tu baillais. Nous avons écrasé nos cigarettes dans le petit cendrier en aluminium épais : celui avec un couvercle qui coince et qui grince, sur lequel est gravé le logo SNCF, et qui semble être soudé dans la paroi du wagon (au cas où quelqu’un aurait envie de le mettre dans son sac à mains !).
Il nous fallait un peu d’air frais. Nos quatre bras souffrirent en soulevant la fenêtre à guillotine. Tiens, s’il s’agit encore d’une invention pour les voyageurs déprimés et suicidaires, c’est diabolique ! De toute façon compte-tenu, de son mécanisme rebelle, l’éventuel kamikaze a bien le temps de revenir sur sa décision... Enfin, de la brise et même quelques gouttelettes de pluie pour nous remettre sur le droit chemin, celui qui suivait les rails de chemin de fer vers la dolce vita !
- Bonsoir mesdemoiselles !
Cheveux au vent, les yeux mi-clos, sourire béat, nous sursautions.
- Bonsoir monsieur le contrôleur
Je farfouillais dans les poches de ma salopette pour en sortir mon billet, tandis que ma sœur secouait son sac trop grand et trop hippie, pour sortir le sien. Nous saluâmes d’un sourire radieux (factice) cet homme distingué à casquette grise, qui poinçonna méticuleusement nos bons de transport et s’attarda en questionnements sur notre destination, comme si il faisait face à deux miraculées en provenance de Lourdes.
Je laissais à Zouk le soin de s’exprimer sur notre voyage. Elle parlait beaucoup plus sobrement que moi, ( Je suis trop théâtrale le soir avec la fatigue). Je ne pus m’empêcher d’apporter quelques références architecturales et gastronomiques. Deux étudiantes fauchées, tombées prématurément du nid familial, ça touche la sensibilité...
Dire que nous étions emplies de compassion, de bienveillance est certainement exagéré. Bien sûr, nous ne partions pas pour une retraite monacale, mais nous veillions à notre bien-être et à notre dynamisme, afin d’optimiser notre capital sympathie ! A ce sujet, nous notions sur un gros carnet mauve, «  emprunté » à la bibliothèque du lycée, les fabuleuses expériences vécues. Tout y était consigné avec enthousiasme, conviction et légèreté. Quand l’occasion se présentait, nous illustrions nos récits. Les halls d’entrée des hôtels et des offices de tourisme regorgent de tourniquets emplis de cartes postales et de dépliants offerts gracieusement aux visiteurs ! C’était en tout cas notre déduction.
Je me joignais à la conversation entre Zouk et le contrôleur. J’ajoutais que maman souffrait beaucoup de notre éloignement et que comme chaque année, nous avions hâte de la retrouver, que nous étions nostalgiques du Pont Vieux, de la cathédrale St Nazaire, des Allées Paul Riquet... Il était sous le charme :
- Comme je vous comprends, répondit-il, je suis de Pezenas. Vous faites beaucoup de kilomètres pour retrouver notre beau Languedoc ! Pourquoi ne pas regagner votre compartiment pour vous reposer ?
- Et bien, disons que le calendrier nous a joué un sale tour, et que la précipitation nous a empêchées de faire des réservations...
Il continua d’arpenter son couloir, il s’éloigna nonchalamment en criant avec son accent le plus authentique, ces mots sensés nous rassurer :
- Soyez tranquilles, jeunes filles, nous allons arranger ça !
« Hermès, Saint Christophe, Sainte Rita, Saint Laurent, regardez nous ! » Les pècheresses que nous étions allaient devoir jeter par cette fenêtre assassine tous leurs espoirs ! Il reviendrait probablement ce brave Piscénois. Il nous proposera deux places assises moyennant la somme monstrueuse de cent francs ! Nous allumions la cigarette du condamné dans le mutisme tragique du déshonneur. (La vengeance du chauffeur de taxi ?).
Marasme, apocalypse ! Nous nous avachissions doucement et cette réaction était juste inadmissible ! Trop d’euphorie cumulée ressemble à un soufflé au fromage rebondi et doré, qui s’effondre au sortir du four. Bon, vu les circonstances, on le mangerait quand même !
Et si nous rêvions un peu : les folles nuits à « l’Oeil », au « Hublot » ou au « Potomak », nos retrouvailles avec les habitués, les regards cupides qui accompagnent notre entrée solaire !
Un gin-tonic est offert par la maison ; bises et rebises au barman. Olives aux anchois, cacahuètes salées à profusion, et c’est parti : deshinibition, séduction sur « I’m sittin’ on the dock of the bay ». Pas le temps de se trémousser sur Barry White, Stevie Wonder et les autres, un « mesdemoiselles » tonitruant, nous extirpa de notre léthargie. L’homme en uniforme était planté devant nos corps recroquevillés à même le sol. ( C’était l’heure de la promenade ? ou pire c’était l’aumônier qui apportait son soutien spirituel avant notre départ pour l’échafaud !)
- Allez les filles, on est sauvé !
Il agita bruyamment un lourd trousseau de clés. Nous levions nos yeux terrorisés et nos sourires niais vers l’agent. Nous nous redressions le plus dignement possible, et comme il nous invitait à le suivre, nous nous exécutions dans un silence funèbre. Je regardais Zouk et lui transmettais une pensée : « mauvaise limonade ! », alors que la sienne me criait « au viol ! ». Nos balluchons pesaient soudain une tonne... A la guerre comme à la guerre : notre accord étant de rester solennelles en toute circonstance !
Miracle ! Nous fûmes plongées dans « Les mille et une nuits ». Ali Baba nous expliqua de sa voix chantante que dans ce compartiment nous serions en sécurité et confortablement installées. Il nous montra la serrure intérieure, nous fit comprendre que cette opportunité était gracieusement offerte mais confidentielle. Au moindre problème, la voiture de repos du personnel était un peu plus loin et nous pouvions voyager en toute quiétude comme des princesses.
- Bonne nuit, mesdemoiselles. Demain avant l’arrivée du train, un de mes collègues viendra vous prévenir.
- Nous sommes au paradis ! C’est beaucoup trop gentil ! Vous êtes un ange ! Comment vous remercier ! (C’est pas une question...)
- C’est peu de chose, voyez-vous. Je suis en retraite le mois prochain, et votre joie de vivre est pour moi un joli cadeau de départ !
Il se ravisa avant de fermer la porte à glissière et susurra :
- Ce serait aimable à vous de faire un petit coucou de ma part à madame Pujéoul, route de Maraussan, à l’occasion...
- Dès notre arrivée ! Promis !
Ce cri, cette fois, était spontané et sincère.
Zouk s’empressa de verrouiller la portière et y resta adossée : hitchcockienne la frangine !
- Nous sommes à bord de l’Orient-Express, ma poule !
Je m’étirais déjà sur la couchette, crucifiée par cette aventure
- Ah houai ! J’ai du mal à le croire, c’est dingue. Tu crois que c’est le bon train ? M Le Maudit et le bon berger sur la même journée, ça fait beaucoup !
- Bien sûr, ma belle, Halloween et Noël en juillet, tu sais bien, c’est juste les prémices de vacances d’enfer !
L’exaltation reprenait le dessus, les perspectives des divertissements prochains provoquaient entre nous une hilarité frétillante. Nous nous installâmes respectueusement dans ce luxueux wagon à deux places. Nous dépliâmes la tablette centrale pour y déguster avec minutie le reste d’un paquet de BN, accompagné de la demie thermos de café. C’est magique la vie d’artiste, mais épuisant ! Après nous être rafraîchies et avoir revêtu notre tee-shirt pyjama, nous fumens enfin prêtes pour une vraie nuit de sommeil. Comme elle sera belle cette ligne directe qui nous mènera, sans embûche, au pays des cigales, du lavandin et du sable brûlant. Nous étions déjà aux abords de La Plaza de Toros, nous tournoyions emportées par les groupes de bodegas. Nous décrochions le bouclier de Brennus...
15 jours, plus tard :
Notre hâle était parfait, notre peau imprégnée du parfum de l’huile de Chaldée et de vent marin. Nos idylles éphémères étaient innombrables et nos bêtises inénarrables, satisfaisantes. En bref, ce séjour fut délirant.
Maman allait bien. Elle était ravie de notre départ. Son compagnon faisait déjà ses comptes et le relevé du compteur d’eau, comme il l’avait fait au quotidien...
Avant de sauter dans le train du retour, comme promis, nous avons rendu visite à madame Pujéoul. Une petite dame belle comme La Ravida de la crèche. Elle souleva le rideau anti-mouche de sa porte :
- Mes jolies ! Je vous attendais plus tôt, mais je suis tellement heureuse de vous rencontrer ! Allez, une petite liqueur de ma fabrication pour fêter ça !
Elle nous serra dans ses bras avant notre sortie, et s’exclama : « macarel ! J’ai quelque chose pour vous mes jolies ! ». Avec un petit haussement d’épaules ironique, elle nous tendit un paquet ficelé dans du papier journal : « De la part d’Ali Baba !! »
Le carnet mauve...
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Image de Etienne Mutabazi
Etienne Mutabazi · il y a
superbe nouvelle
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
Belle composition ! J'ai beaucoup apprécié votre nouvelle !