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LES DAMNÉS DE TERRA MATER. Chapitre 2... SUITE

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― D'accord, nous nous reverrons bientôt Al, avait-il lancé à la cantonade.

* * * * *

La douce lumière du ciel étoilé avait laissé place aux impitoyables rayons de Deneb. L’half-track lunaire progressait difficilement sur un sol caillouteux, rien ne bougeait dans ce désert sans borne. Aux commandes Allan se demandait pourquoi ce nom de Deneb figurait sur les cartes keplériennes alors que tous les extra-keplériens appelaient cet astre Alpha Cygni ? Bof, en la situation présente, ceci est de peu d'importance, pensa-t-il.

La cabine était exiguë et Astrée avait une fesse sur le siriusien qui ne semblait pas en être affecté outre mesure.
À moins de deux heures lunaires de la base, après avoir franchi un petit ravin, l’appareil s’était trouvé immobilisé par un monticule pierreux de forme sensiblement pyramidale. Cette butte était semblable à un tertre antique que l’on trouve parfois sur différentes planètes du système solaire.
Le grylle n’avait pas signalé de danger particulier, aussi le siriusien avait décidé :
― Moi sortir exploration avec jambes. Puis, joignant le geste à la parole, il avait ajusté son masque respiratoire sur sa combinaison et avait franchi le sas de la cabine.

Resté seul le couple d’astronavigants s’était tourné l’un vers l’autre. Allan luttait pour ne pas montrer son soudain désir indigne d’un képlérien civilisé. Il tentait de dissimuler une bosse dans son entrejambe qui tendait sa combinaison.
Avec tout le professionnalisme d’une effeuilleuse, Astrée avait lentement fait glisser son léger justoscaphandre sur ses épaules d’albâtre, dévoilant ainsi la coupe parfaite de ses seins aux tétons durcis par un besoin charnel trop longtemps contenu. Elle était toute palpitante d’un désir aussi primaire et vaste que le ciel constellé de la Lune bleue. Allan avait éteint micros, écrans et éclairage de l’appareil avant de quitter son vêtement. Un corps tiède et humide sentant la femme libérée l’avait chevauché sans la moindre pudeur.
Finalement, quoi de plus naturel que deux êtres en danger de mort permanent éprouvent le besoin de s’unir amoureusement ? Ils avaient eu une réaction spontanée basée sur l’instinct animal de l’humain et tous les progrès technologiques ou scientifiques ne pourraient rien y changer. L’exiguïté de l’endroit n’avait pas rendu les choses aisées mais l’impérieuse fringale sexuelle du couple avait stimulé l’ingéniosité de leurs ardeurs.

Une soudaine secousse les avait projetés en bas de leur couche amoureuse improvisée. Les réalités et obligations de leur mission venaient de les extirper de leur béatitude.
Allan avait la tête taraudée par un appel télépathique impératif. Le grylle l’appelait en urgence. Tiens, il était donc redevenu télépathe ?
Se relevant difficilement, il avait remis les commandes de l’appareil en action.
Le visage déformé par la fureur, le siriusien était apparu sur l’écran.

― Moi travailler et toi te reproduire ! Avait-il vociféré dans les haut-parleurs de l’habitacle.
Le siriusien ne pouvait pas comprendre ce comportement, il ne faisait l’amour que trois segments solaires par an, durant la période de fécondité de leurs femmes. Les fils de Sirius ne concevaient l’accouplement que pour la reproduction de l’espèce et donc, la notion de plaisir physique lui était totalement inconnue.

― Allan, nous être riches et toi t’emboîter bêtement, stupidement, inutilement ! Riches, riches... être tous RICHES... hurlait-il. Me rejoindre, vite.

Quand on a bourlingué comme Allan durant toutes ces années en CDI, (Contrats à Durée Intersidérale), on sent les choses et l’on repère les trucs qui ne collent pas. Pauvre siriusien, sa sortie en solo lui avait fait perdre la tête, avait-il pensé. Les rayons de Deneb seraient-ils dangereux ?
Astrée était restée en couverture dans le rover-lunaire stationné dans une zone d’ombre de la pyramide. Avec mille précautions, Allan avait poussé la porte du sas puis l’avait soigneusement refermée derrière lui avant de partir à la recherche de son compagnon. Le silence était si profond qu’il avait tressailli en entendant soudain glapir dans le lointain un léporidé de lichen.
Dans sa combinaison, le niveau de chaleur avait rapidement monté.
Ne laissez jamais dire à personne qu’à l’équateur de la Lune Bleue la température pouvait être acceptable. 10 degrés en extérieur produisaient 30 degrés dans un justoscaphandre, et ce, même avec le système de réfrigération intégré.
Il ajusta le bouton du micro externe placé sur sa manche gauche.

― Ohé l’ami ! tu as besoin d’un coup de main ? Où es-tu ?
― Riches... Nous sommes tous riches. Une silhouette massive était apparue et avait fait face à Allan en brandissait à la main une pierre de couleur brun-rouge.
― Toi regarder analyseur de minéraux, la pyramide être composée de coltan, pourcentage de tantalite extraordinaire. Allan regarder le sol...
Lune bleue être composée de coltan ! Nous prendre concession exclusive d’exploitation et nous très riches.

Hum, petit détail, pour ce faire, il fallait trouver le moyen de rentrer en zone habitée et être capable de monter une expédition. Le coltan servait, entre autres, à la fabrication des coques de fusées et de différents vaisseaux spatiaux. Ce minerai était devenu rare, très rare, plus rare que l’or depuis que l’ensemble des planètes du système solaire avait été exploité et même pillé dans sa quasi-totalité.
Brusquement le grylle avait littéralement explosé dans un torrent d’affolement.
« DANGER ! DANGER ! Environnement menaçant... ».
Allan pouvait presque palper le péril qui flottait dans l’air mais il n’arrivait pas à l’identifier ni même à le définir. Rien ne justifiait l’alarme du grylle, cependant, il était de plus en plus mal à l’aise.

― O.K. dit-il au siriusien, on ramasse quelques échantillons de coltan et on file.
En bredouillant mécaniquement « nous sommes riches », ce dernier avait sorti de ses affaires un extracteur laser et avait commencé un ramassage systématique. Son envie d’accumuler le précieux minerai était irrésistible quand soudain le ciel s’était illuminé dans un furieux jaillissement d’éclairs.
Les deux compagnons avaient instantanément sorti leur soufflant de leur étui, prêts à faire face à un potentiel ennemi. Derrière eux, un cliquetis métallique leur avait indiqué qu’Astrée avait mis en position les deux mitrailleuses thermiques du half-track. Allan s’était replié vers l’appareil alors que le siriusien, inlassablement, continuait à arracher du coltan à la pyramide en psalmodiant... « Nous sommes riches... nous sommes riches ». Il avait senti le grylle escalader sa jambe et tenter de se réfugier dans sa combinaison. La créature était épouvantée. Etrange animal qui venait de quitter son maître en difficulté. Animal ! Etait-ce bien le mot qui convenait pour définir cet être étrange ?

Une hallucinante clarté céleste puis une série d’éclairs avait jailli de nulle part pour venir frapper le siriusien qui s’était écroulé, foudroyé sur son amas de pierres. Les yeux exorbités, son corps encore fumant avait été agité de nombreux soubresauts avant de se recroqueviller, totalement calciné. Le fier siriusien n’était plus qu’un petit tas de matière carbonique.
Un instant pétrifié de stupeur, puis trébuchant, Allan avait reculé à pas comptés, le fulgurant pointé vers... vers rien ! Aucun adversaire n’était visible ni détectable lorsqu’une émission mentale était venue s’imprimer dans son esprit.
― Vous menacez nos vies, vous n’êtes pas les bienvenus sur cette terre !

Dos plaqué contre une chenillette, les armes à la main, son détecteur de présence de vie scannait centimètre par centimètre les alentours du relief. Rien ! Il ne détectait aucune trace de civilisation ni même d’humanité.
La voix empreinte d’inquiétude d’Astrée avait résonné dans cette atmosphère ouatée par l’oxygène raréfiée.
― Rien sur les écrans. Tu vois quelque chose ?... Mais que se passe-t-il ?

C’est alors que la sonorité qui était déjà venue s’imprimer dans leur tête s’était à nouveau manifestée.
― Ne menacez pas mon équilibre et je respecterai vos vies !
Vous avez pillé, déséquilibré des écosystèmes, détruit la biodiversité de chacune des planètes que vous avez occupées, vous êtes des nuisibles mais je n’aime pas tuer, même mes ennemis.
― Mais... mais qui êtes-vous, avait bredouillé le haut-parleur du rover-lunaire.
― Je suis toutes les vies de cette terre, la fougère, le plancton végétal, le coltan minéral, la bactérie primitive, l’atmosphère qui m’entoure, mes vies sont multiples et forment un tout, je suis la planète, je suis le satellite... JE SUIS LA LUNE BLEUE !

Le couple d’explorateurs était tétanisé. Tous deux avaient du mal à comprendre que la planète vivait d’une vie multiple. Prendre du coltan correspondait à l’amputer d’un de ses membres.

― Par tous les démons des sept galaxies ! S’était écrié Allan en se tenant la tête, cette entité nous fouille le cerveau jusqu’à nos pensées les plus cachées !
Le grylle avait trouvé sa place sous son aisselle gauche et envoyait un torrent d’alertes « Ne pas toucher à la pyramide de coltan » !

― Je communique par l’intermédiaire de votre grylle récepteur, avait repris la voix venue de nulle part. Remerciez-le de connaître votre mode de communication, sans lui, je serais dans l’obligation de vous éradiquer vous et votre équipement spatial. Vous existez, alors reconnaissez et respectez mon existence. Disparaissez de ma surface et ne touchez plus à la moindre parcelle de mes vies.
Dans l’habitacle de l’appareil la main d’Astrée avait cherché celle d’Allan, ils éprouvaient un malaise mental des plus traumatisants.

― Tous ceux qui ont attenté à l’une de mes vies m’ont forcé à les anéantir. À votre grylle je dis...
Finalement, la Lune Bleue ne demandait que le respect et le droit à une existence paisible, une existence certes différente de la nôtre, mais émotionnellement sensible. Toutes les planètes foulées par les conquérants de l’espace avaient-elles une semblable conscience ?
Et notre bonne vieille Terre, mère de l’humanité, troisième planète du système solaire, avait-elle aussi suffisamment de lucidité pour nous considérer comme des parasites ?

― A votre grylle je dis de vous mettre en garde, je vais vous sonder au plus profond de votre âme, si vous avez de mauvaises pensées à mon égard, je vous détruirais !
Dans la cabine du Rover-lunaire, Astrée avait levé la visière de son casque, son visage grave, cadavérique, faisait ressortir ses taches de rousseur de blonde vénitienne. Elle avait tourné la tête vers son compagnon, l’air résolu. Allan était désorienté mais pas au point d’en oublier de passer la main sous son siège ergonomoulant et de se saisir d’un bidon faussement étiqueté « Liquide médicinal ». Sans la moindre courtoisie, il avait d’abord longuement bu au goulot avant de tendre la bouteille à sa coéquipière. Il y a des moments où le corps réclame une aide rapide, un réconfort liquide puissant.
La mort de son ami siriusien, bien que dramatique, ne devait pas le traumatiser plus que ça. Tous les prospecteurs de l’espace étaient régulièrement confrontés à la dure loi de l’aventure intersidérale. Tant l’époque que la situation n’étaient ouvertes au sentimentalisme déraisonné et d’ailleurs, Allan ne connaissait même pas le nom de l’ex-propriétaire du grylle. La réalité présente était bien plus inquiétante, ils n’étaient plus que deux pour faire face à la coalition des gliésiens occupant la base.

Aux commandes du véhicule, les deux spationautes avaient lancé les turbines à plein régime faisant voler la poussière volcanique dans leur sillage. Le grylle avait discrètement étendu ses minuscules tentacules pour se blottir silencieusement sous l’aisselle d’Allan. Il semblait se reposer ou se cacher. En silence, le couple conduisait mécaniquement en direction du campement. Allan avait perdu tout son bon sens mais pour être franc, les aventuriers prospecteurs-navigants comme lui n’avaient jamais eu de réel bon sens. La raison aurait commandé de rester bien tranquillement sur Kepler 11 ou bien même sur cette vieille planète abandonnée, polluée, et dévastée du système solaire que les humains appelaient encore « Terra Mater ».
Le robot pilote du véhicule leur avait conseillé de passer entre le cratère sud et la ravine sud-ouest. Les explorateurs ne faisaient pas de tourisme, ils n’avaient pas le temps de chercher un parcours plus fiable, il fallait faire au plus court. Pressés de se réfugier au campement, ils fonçaient sur ce sol devenu rocailleux parsemé d’impacts creusés par des météorites et autres débris surgis de l’espace.
Astrée avait frissonné, pour l’instant la Lune les avait épargnés... Une chance, pensa-t-elle, mais la chance est une garce qu’il ne faut pas solliciter trop souvent.
Arrivés au sommet d’une éminence déchiquetée par les impacts extraterrestres, ils avaient pu observer, au loin, le camp installé par Pharos de Gli.

― Là ! S’exclama Astrée.
― Juste derrière le monticule Ouest, un nuage de poussière !
― Qu’est-ce que c’est, demanda-t-elle ?
― Comment le saurais-je ? Un mirage, pensa Allan, sauf qu’il n’y a pas de nuage sur la Lune Bleue et encore moins de mirage.
Au goulot il but une nouvelle rasade du « liquide médicinal » avant de le tendre à sa voisine qui n’avait jamais refusé une ou deux lampées d’une boisson revigorante. Le grylle avait rompu le charme réconfortant de l’alcool en murmurant comme un avertissement concernant les répercussions de ce type de boisson sur l’organisme des humanoïdes. Peu importe, le couple n’avait pas l’intention de tenir compte de ces propos, classant les grylles dans la catégorie des rabat-joies.
Durant ce temps, le robot-pilote automatique avait dirigé l’appareil en direction de l’objet inconnu. Deneb, l’astre solaire était aveuglant malgré les vitres multifiltrantes du Rover-lunaire. La piste était cahotante et incertaine dans cette poussière volcanique. C’est alors qu’ils avaient aperçu un... un quoi ?
Mais oui ! C’était un spationef et de belle taille en plus. D’une blancheur immaculée il avait les caractéristiques typiques des vaisseaux conçus à une époque lointaine sur les planètes orbitales de Sirius B la naine blanche. L’engin datait probablement de la période héroïque de la conquête spatiale débutée vers l’année 2025 du Temps Universel. Il était là, posé sur ses six pattes d’atterrissage, telle une gigantesque mygale anesthésiée.
D’une voix un peu saccadée, l’ordinateur de bord de l’half-track avait annoncé :
― Présence d’un vaisseau mère « Po-Tolo » de type Tétra transpersonnel. Cet engin peut rivaliser avec n’importe quel cargo contrebandier. Chasseur transporteur redoutable, les droits de fabrication ont été rachetés en 2045 à la fin de la guerre intergalactique. Danger ! Les réservoirs de trinitramide nucléique ne sont pas neutralisés.
Après avoir jeté un regard à sa compagne, Allan avait lu dans ses yeux que c’était encore à son tour de sortir en exploration. Une nouvelle fois il avait dû fouler la poussière de cette lune inhospitalière en direction du spationef immobilisé. Silencieux au creux de son aisselle, le grylle ne présentait aucune agitation, semblant poursuivre sa sieste.
Il y avait là, sur le sol des objets épars et des corps déformés. Leur peau parcheminée de momies était déshydratée par la sécheresse qui sévissait dans cette zone. Ici et là un membre ou une tête émergeait de la poussière volcanique. Les rayons de Deneb ayant fait leur œuvre, jouaient sur leurs casques réflecteurs.
De sa moon-boot, Allan avait retourné les cadavres qui gisaient la face contre le sol. Ils avaient un bon mètre quatre-vingt-dix, une mâchoire prognathe édentée, des yeux vitreux et leur crâne pelé indiquait à n’en pas douter qu’il s’agissait bien d’un équipage de siriusiens.
La voix inquiète d’Astrée s’était fait entendre dans son casque.
― Ne les touche pas, laisse-les dans l’exacte position où ils sont, c’est la Lune qui les a châtiés.
Elle avait raison et d’ailleurs, le spectacle était glaçant d’effroi.

― Pauvres bougres, avait-il bredouillé entre ses dents en guise d’oraison funèbre, puis il était retourné vers le véhicule lunaire.
Les siriusiens étaient connus comme de parfaits pilleurs de planètes, par contre, là, sur cette terre de désolation hostile, leur cupidité avait immédiatement été mise en échec par la maîtresse des lieux.

Aux commandes, Astrée avait repris la direction du campement des gliésiens, il fallait prévenir l’équipe des dangers rencontrés et de l’éventuelle possibilité de remettre en état un vaisseau spatial abandonné.
Durant le trajet, dans une semi-somnolence Allan avait capté un message de son grylle composé de trois mots principaux : « Prudence...Danger... Piège... ».
Ils avançaient rapidement dans un corridor minéral évitant çà et là de petits cratères et les nombreuses concrétions qui hérissaient le sol. Danger ? Pourquoi donc, avait-il songé. Ce grylle devenait stupide, il n’y avait rien sur cette planète pouvant tendre un piège en dehors de la Lune Bleue elle-même et si cela était, la mort les aurait déjà frappés. Bof... de toute façon, le campement n’était plus qu’à cinq-cents équamètres selon les instruments de bord.
Mais pourquoi diable les grylles s’attachaient-ils à un être humain comme le faisaient autrefois les chiens de Terra Mater ?

Soudain le crâne d’Allan avait failli imploser sous un message impérieux du grylle : « Bouclier !... Mettre le bouclier ! ».
Un éclair de feu meurtrier avait immédiatement aveuglé les occupants du rover-lunaire puis un violent choc avait suivi. Allan avait à peine eu le temps d’activer le bouclier thermique qu’un missile perforant s’y était heurté et avait couché le véhicule sur le coté.
― Vite dehors ! avait-il hurlé à l’adresse de sa compagne.
Trainant Astrée par sa combinaison, sans ménagement il lui avait plaqué son masque respiratoire sur le visage avant de clipser son casque à sa combinaison spatiale. Un instant plus tard, le couple s’était retrouvé, là, adossé contre une stalagmite. Haletants, sonnés, mais sains et saufs, ils avaient instinctivement réussi à s’extirper et à ramper hors du sas avant qu’un second projectile ait totalement détruit leur véhicule.

― Que se passe-t-il avait demandé la jeune femme, hébétée ?
La peur faisait palpiter sa généreuse poitrine et saillir ses tétons au travers de sa combinaison moulante.
― Je crois que les gliésiens ont décidé de faire sécession, avait-il rétorqué laconiquement sans attacher la moindre importance à la sensualité dégagée par sa compagne.
Déchenillé, mécanique tordue, circuits électroniques fondus, le rover-lunaire était inutilisable. Une épaisse fumée s’en échappait et une âcre odeur de mort était perceptible au travers des casques filtrants des deux naufragés.
Ils étaient muets de stupeur, tétanisés, sans aucun moyen de transport, incapables de trouver un plan d’action pour se sortir de cette situation.
Appuyés l’un contre l’autre, tête contre tête, ensemble ils avaient levé les yeux vers les étoiles et fouillé la Voie Lactée... C’était là, quelque part dans cet amas de lucioles galactiques que leur race avait trouvé son origine, quelque part autour de cette étoile que l’on appelait... comment déjà ? Ah oui, le Soleil.
À cet instant, ils avaient fermé les yeux et s’étaient résignés à affronter ensemble le grand voyage.

― « MARCHEZ ! » avait ordonné une voix... la voix du grylle. « Marchez et prenez possession de l’astronef siriusien ».
La nuit tombait, pourtant, comme des automates, ils s’étaient levés et avaient quitté la protection de la stalagmite. La fraîcheur était survenue mais le régulateur thermique de leur combinaison maintenait une température acceptable.

― Nous allons retourner dans les traces de l’half-track jusqu’au vaisseau siriusien, avait dit Allan, mais il va falloir se charger de capsules d’oxygène concentré, de plaquettes énergisantes et de bonbonnes d’eau.
Astrée secoua la tête l’air découragé.
― Il y a au bas mot 80 à 90 kilomètréquateurs à parcourir à pied, en combinaison spatiale. Dis-moi franchement, quelles sont nos chances ?
― Hum... à ma connaissance personne n’a jamais réussi à parcourir une telle distance sur une exoplanète classique mais ici, sur la Lune Bleue, la pesanteur est moindre, nos pas sont plus légers, nous réussirons.
Ils avaient programmé le clavier de commande, sur leur bras gauche, pour une consommation énergétique minimale de leurs équipements personnels.
Le visage livide, Astrée avait bredouillé comme pour elle-même :
― À présent, un seul objectif, marcher, marcher et marcher... en oubliant la soif, la température, la guerre que les gliésiens viennent de nous déclarer. Seul le Grand Inconnu peut nous aider !
― Désolé, avait répondu Allan, c’est moi qui t’ai entraînée dans cette aventure insensée. Des larmes lui étaient montées aux yeux et il n’en avait pas eu honte.
― Tu parles ! J’y ai sauté seule à pieds joints, pour moi c’était la misère de Kepler ou la chance de mettre la main sur une fortune. Et puis, peut-être que de partager la vie d’un prospecteur-navigant m’a fascinée ? Embrasse-moi, Al !
Il l’avait embrassée... passionnément.
Enfin, plus exactement, ils avaient collé leurs lèvres sur la visière plexi-filtrante de leur casque. Ce n’était certes pas une sensation très satisfaisante, mais ils avaient dû s’en contenter.

― T’es un type formidable, merci, merci beaucoup, lui avait-elle murmuré.
― Et toi une affreuse petite greluche ! Avait-il répliqué avec le triste sourire de l’homme qui n’a pas de solution à offrir.
Et puis, le temps était venu de mettre un terme aux effusions inutiles et de partir.
Après s’être chargé le dos de cartouches d’oxygène et d’eau, ils avaient pris la route d’un pas incertain. Reconnaissons qu’un scaphandre, même sous forme d’une combinaison allégée, n’est pas l’idéal pour une randonnée pédestre sur un corps céleste aussi inamical. Cependant, ils avaient marché côte à côte à un rythme finalement plus soutenu qu’ils ne l’avaient pensé au départ. Allan s’était remémoré une phrase d’un de ses professeurs : « Un bon astroprospecteur est un astroprospecteur vivant », on en dira ce que l’on voudra mais il ne s’agissait là que d’une parfaite évidence.
Ne nous méprenons pas, il n’avait pas particulièrement peur de mourir mais le moment venu, il souhaitait que cela soit net propre et rapide. Comme beaucoup d’entre nous, il redoutait de ne pas avoir le courage de faire cesser une longue agonie.

Plusieurs heures lunaires avaient passé, la nuit était devenue d’encre, la température avoisinait les 5 degrés terrestres au-dessous de zéro, le rayonnement optique et thermique des planètes de la voûte céleste ne pouvait suffire à éclairer la surface de la Lune Bleue. Les lampes frontales des marcheurs consommaient beaucoup trop d’énergie, ce qui risquait de priver le générateur d’oxygène intégré de sa puissance. Le choix était cornélien, ils avaient donc décidé d’éteindre leurs torches au profit d’une respiration plus confortable et de faire une pause en attendant le retour du rayonnement de Deneb.
La nuit passée dans un petit cratère, serrés l’un contre l’autre, n’avait pas été très réparatrice, heureusement, le vent lunaire les avait recouverts d’une épaisse couche de poussière isolante. Allan avait somnolé en comptant bien que le grylle les alerterait en cas de danger.

Aux premiers rayons de l’astre, courbatu, il s’était difficilement levé puis il avait observé derrière lui le chemin parcouru. Après une profonde inspiration, il avait souri ; incroyable ! La distance qu’ils avaient franchie était tout simplement incroyable et dire que les derniers kilomètréquateurs l’avaient été en semi léthargie.
Je ne suis pas mort... pas encore, avait été sa première pensée. La flamme volontaire qui brillait dans ses yeux était aussi impitoyable que le paysage qui l’environnait. Astrée était profondément endormie. Elle avait été harcelée, poussée et même copieusement agonisée durant toute la marche et voilà que ce tortionnaire d’Allan devait à nouveau la secouer. Ils n’étaient plus qu’à une journée de l’astronef selon les estimations les plus optimistes mais il ne fallait pas se faire d’illusion, cette dernière partie allait être éprouvante.

Subitement, Allan avait aperçu une piscine d’eau turquoise, là... devant lui !
― Par la barbe du Grand Inconnu, je vais me baigner à poil, clama-t-il à la cantonade et dans un rire hystérique il arracha sa combinaison. Il y avait là, sur des transats tous ses amis d’enfance, même cet enfoiré de Vivian le vénusien qui lui avait cassé son visiocasque de jeux par pure méchanceté. Il courait vers le plongeoir sans se préoccuper de tous les pétales de roses et tessons de bouteilles qu’il foulait aux pieds. Brusquement il avait été arrêté par le bras.
― Salut Al, viens voir un instant, il faut que je te montre...
C’était cette crapule de Pharos de Gli qui le tirait par la manche pour l’entraîner vers une drôle de rivière qui alimentait la piscine.
Mais oui ! Un torrent puis une rivière d’oxygène liquide bleu... bleu comme la splendeur des yeux d’Astrée.
L’endroit était bizarre, les arbres avaient trois mille-cinq-cents équamètres de haut et les insectes ressemblaient à des baleines volantes. C’est à cet instant que des mygales grosses comme des vaisseaux spatiaux siriusiens l’avaient attaqué !
― Bordel cosmique ! qui m’a piqué mon soufflant, avait-il hurlé. Mais qui !... Ce traître de Pharos probablement !
Et qui ose frapper la visière de mon casque ? qui ? s’était-il écrié à nouveau.
― Astrée, toi, ici ? tu n’es pas sur Kepler ?

Le grylle gesticulait et le secouait en tous sens, ses ondes pensées étaient impérieuses. « Debout, repartir, question de survie, marcher, vite ! ».
A travers son casque, la jeune femme essayait de lui parler dans un langage de signes et en articulant le plus possible.
― Deneb est levé Allan, nous devons passer la prochaine nuit à bord de l’astronef où nous allons mourir. Tu délires... reprends vite tes esprits.
― Oui, oui, bien sûr, avait-il bredouillé en revenant peu à peu à la réalité. Déliré, en effet... des fantômes ont envahis mon être, rien de plus. Qui peut savoir ce que sont les rêves ?
Peu importe, il s’agissait maintenant de rétablir le dosage respirable de son générateur d’oxygène, le manomètre indiquait un fort taux de dioxyde de carbone, il n’était pas passé bien loin de l’asphyxie.

Le couple avait très difficilement progressé dans une sorte de désert de pierraille brun-rouge. Allan continuait de presser sa compagne malgré leurs jambes douloureuses qui pesaient bien cent kilotonnes chacune. Parfois ils avaient dû avancer à genoux, rampant dans la poussière de ce précieux coltan pour franchir une montée. L’eau vitaminée allait manquer mais ils poursuivaient leur avancée sans relâche. Plusieurs fois une paroi de cratère les avait vus rouler à son bas. Avec la volonté de Sisyphe et aux yeux des larmes de rage, ils avaient inlassablement remonté la pente.
Astrée, moins entraînée que son compagnon, avait sollicité des pauses pour tenir le rythme mais Allan avait systématiquement refusé. Pas question dans l’état où ils étaient, le sommeil, le dernier, les aurait terrassés définitivement. Depuis combien de temps marchaient-ils ? Ils avaient perdu les notions de durée et de distance lorsqu’Astrée avait rageusement jeté sa cartouche d’eau régénérée en direction de son compagnon. Elle avait fini par le haïr.
Même le grylle était devenu flasque et sa belle couleur orangée avait tourné au verdâtre.
C’est sans la moindre joie ni surprise qu’ils avaient soudain découvert, dressée devant eux, gigantesque sur ses six pattes, une espèce de monstre métallique à l’apparence d’un appareil spatial. Ils se souvenaient vaguement que c’était le but de leur quête mais les raisons profondes leurs échappaient totalement. Leur corps continuait d’avancer parce qu’il avait reçu l’ordre de poursuivre jusqu’à l’extinction de la plus petite lueur de vie.
En chancelant, marche après marche Allan avait péniblement gravi la rampe d’accès du véhicule, il vacillait encore en touchant la porte du sas. Un petit panneau avait glissé laissant apparaître l’empreinte d’une main droite, machinalement il avait posé la sienne sur l’emplacement.

― VALIDEZ ACCÈS À BORD ! avait ordonné une voix synthétique en langage siriuso-dogon, que, curieusement il avait compris.
Foutu ! Il n’avait pas le mot de passe... le boarding-pass... le sésame pour que s’ouvre la porte étanche. Allan était tombé à genoux, le visage entre les mains, il sanglotait... si près du but... il s’était senti glacé comme par le souffle mortel d’une bourrasque d’outre-espace.
Ce n’avait pas été des mots mais plutôt une petite voix qui l’avait secoué, une petite voix intérieure déjà entendue, qu’il connaissait, une voix de grylle affaibli était venue résonner dans sa tête :
« Lasso, linge plié, roseau fleuri, bouche, roseau fleuri, linge plié ».

― Bordel cosmique ! voilà un langage décousu, incompréhensible. Que le grand Inconnu me distorde, même le grylle avait sombré dans la folie.

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Doria Lescure · il y a
totalement captivant, on se prend vraiment de passion pour les deux personnages et même le grylle est attachant....
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Alain de La Roche · il y a
Merci Doria, la SF est un parent pauvre sur Short, elle a plus de succès au cinéma.
Bientôt la sortie d'Avatar 2.

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GIGIdu41 · il y a
Pour éviter tout risque éventuel de pollution sur la Lune Bleue, le grylle n'a pas lancé ce message : "Range rover-lunaire !" ?
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André Page · il y a
Une impressionnante série d'aventures dans ce chapitre aussi, avec toujours ces minutieux détails qui font que l'on voit bien que l'on n'est pas ici et maintenant, très belle écriture aussi et ce zeste de sensualité ma fois bien agréable, je file au suivant :)
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ODO · il y a
J'ai bien aimé la définition du CDI, (Contrats à Durée Intersidérale)...même Macron, "Jupiterien" depuis peu n'y aurait pas pensé !
ODO.

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Aubry Françon · il y a
Franchement que du bonheur pour le fan de SF que je suis. Une lutte pour la survie palpitante sur une planète qui réserve bien des surprises sans oublier la traîtrise et la cupidité des compagnons de nos 2 héros. Ça se déguste comme une bière gliésienne ;-)
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Laurence Blondon · il y a
Je surveille pour le chat pitre 3 ! Bravo Alain.
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Alain de La Roche · il y a
Tu aimes Lolo ou tu votes pour me faire plaisir ?
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Laurence Blondon · il y a
Alain, tu crois que c'est mon style de voter pour tes beau yeux ?
Depuis le premier chapitre, j'attend la suite avec impatience !
J'aime beaucoup, ça se lit tout seul, dommage que ça soit à dose homéopathique !

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Flocal93 · il y a
OK, ceci explique cela... Mais ma jalousie est toujours là, heureusement pas malveillante. Je t'envie, mais je suis heureux pour toi de ce don qui t'habite... Et pour lâcher ma petite vacherie, je dirais qu'il faut bien que tu aies une qualité, tout-de-même !
J'attends la suite avec impatience.

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Flocal93 · il y a
Si ça continue, tu vas produire plus vite que je ne peux lire ! Et c'est toujours d'aussi bonne qualité ! Alain, quelque part, je t'envie... quelle faconde !
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Alain de La Roche · il y a
Merci Flocal.
Connaissant ton niveau d’écriture, je me sens extrêmement flatté par ton commentaire.
Ce roman a été écrit en février 2013. Je ne fais que le produire par morceaux.

Ne relâche pas ton attention, le chapitre 3 ne va pas tarder. :-)))

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Belochka · il y a
Chapitre 3 SVP, chapitre 3! Ceux qui continuent à lire et à voter ne devraient pas payer pour ceux qui ont arrêté de le faire! Pitié :'( :'( chapitre 3, chaa-pii-treee 3!!!
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Alain de La Roche · il y a
Vous avez réclamé le chapitre 3 ? Alors, voilà :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-damnes-de-terra-mater-chapitre-3
Merci de le lire (je procéderai à des interrogations surprises pour vérifier).
Grrrr !
Et cette fois encore, vous pouvez voter sans arrières pensés de copinage, il n’est pas en compète.

Bon pour le chapitre 4 je vous demanderai une participation financière.
:-)))

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Alain de La Roche · il y a
Heu... Belochka, vous m'êtes très sympathique mais ne seriez-vous pas un peu maso ?
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Belochka · il y a
Merci pour la sympathie. Il faur faire ce qu'il faut faire pour avoir la suite du roman.
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Flore · il y a
J'ai mis un peu de temps, j'ai commencé à lire, interrompue par le téléphone. Une autre fois une visite imprévue. J'ai lu hier soir au calme. Il faut un espace de temps confortable...Les astres, je crois qu'il ne faut pas se faire trop d'idées...Il est super ce texte, il faut avoir du temps, sinon, en tous cas pour moi, je suis perdue, c'est pas simple. Merci de m'avoir proposé une lecture intelligente, ça change un peu.
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Alain de La Roche · il y a
Merci Flore mais tu n' es pas au bout de tes peines... il y a un troisième chapitre. ☺☺☺
Bon, après tu pourras te reposer, je ne posterai pas le quatrième. ;-)

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Flore · il y a
C'est dommage, pour le temps, je commençais à m'organiser....
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